Tourmente politique de l'Egypte : élections présidentielles 2012

Le Frère musulman Mohamed Morsi fait figure de favori face à des "libéraux" incarnant la continuité avec l'ancien régime de Moubarak. Vers quel résultat ?

Depuis plus d'un an, l'esprit de révolte secoue les pays arabes. La Tunisie a connu la "Révolution de Jasmin" et un renversement du dictateur Ben Ali (en place depuis 24 ans). Le dictateur Libyen Mouammar Khadafi a été renversé et tué. Maroc et Algérie sont également secoués. L'Egypte a vécu une vague de protestation populaire sans précédent qui a obligé le président Hosni Moubarak à partir en février 2011.

Le poids de l’histoire

16 mois après la chute du dictateur, de nouvelles élections se tiennent dans un climat tendu. Pour comprendre la situation, un retour sur l’histoire mouvementée de l'Egypte moderne n’est pas superflu.

A la fin du 19ème siècle et jusqu'en 1922, l'Egypte a connu la brutalité et l'injustice du système colonial britannique. Lorsque le protectorat anglais prend fin, l'Egypte devient un royaume : le sultan Fouad Ier se proclame roi. L'autonomie de l'Egypte reste relative (le canal de Suez échappe par exemple à son contrôle).

Suite à la guerre israélo-arabe de 1948, le lieutenant-colonel Nasser crée le Mouvement des officiers libres, une organisation militaire égyptienne clandestine destinée à renverser la monarchie et à mettre fin à la présence britannique en Égypte. Le coup d'Etat des officiers libres renverse le régime du roi Farouk en 1952 et permet la proclamation de la République en 1953. Nasser en sera le 2ème président dès 1954 (après Naguib).

Imprégné d’idéologie socialiste, Nasser nationalise ses principales industries et parvient à se rendre maître du Canal de Suez en 1956. La culture égyptienne (cinéma, littérature) connaît un nouvel âge d'or et le pays des pyramides essaie de s'imposer comme leader d'une région arabe unie.

En 1967, la défaite militaire contre Israël lors de la Guerre des Six Jours ébranle la confiance du peuple égyptien dans son président. Dans son film Le Moineau (1972), Youssef Chahine montre aussi qu’à cette époque la corruption et l’affairisme sont monnaie courante. Le parti unique et l’administration ont surtout servi de relais aux parvenus. Certes, le socialisme arabe a permis à d’importantes lois sociales de voir le jour mais une société égyptienne très inégalitaire et injuste continue de dominer.

En 1970, Anouar el Sadate devient président. Il amorce un tournant par une alliance très forte avec les Etats-Unis et en libéralisant complètement l'économie. En 1981, avec Moubarak, l'Egypte devient un allié essentiel des Etats-Unis dans la région. L'Egypte reçoit une aide économique et militaire très importante des américains tandis que le peuple égyptien montre régulièrement une certaine hostilité à l’égard du gendarme du monde...

Crise économique, politique et culturelle

Avec la crise économique des années 2000, l'Egypte perd une partie de ses soutiens financiers en provenance des Etats-Unis. Dans la rue, la misère est de plus en plus palpable.

Pays frappé par la crise économique, démographie difficilement maîtrisée (pays arabe le plus peuplé avec 82 millions d’habitants), lutte de pouvoir entre parti politique, armée et courants religieux, les égyptiens ont probablement du mal à voir se dessiner un futur paisible.

Le miroir antique pour se soustraire au totalitarisme

En 1992, l'auteur albanais Ismail Kadaré achève d'écrire La Pyramide. Le totalitarisme est au cœur de son roman qui prend pour décor l'Egypte antique.

A peine parvenu au pouvoir, Khéops, jeune pharaon, annonce qu'il ne fera pas construire de pyramide, contrairement à tous ses prédécesseurs. Stupéfait, son entourage entreprend de découvrir l'origine de la construction des pyramides. Surprise : ce n'est pas pour abriter éternellement les monarques égyptiens mais pour maintenir le peuple sous contrôle que les monuments étaient originellement érigés, peut-on lire dans de vieux hiéroglyphes.

Le prêtre-magicien du jeune Khéops parvient à le convaincre qu'il faut consumer l'énergie et la richesse du pays en quelque chose de grandiose et inutile à la fois : une nouvelle pyramide surpassant toutes les autres. Le peuple harassé ne pourra se révolter contre le pouvoir...

Ismail Kadaré, qui a vécu longtemps sous la dictature Albanaise d'Enver Halil Hoxha, invite à réfléchir à la relation entre les dirigeants d'un pays et leur peuple. Les égyptiens savent ce qui les attend...

Elections de mai 2012 : un nouveau souffle ?

En 2005, lors de la première élection présidentielle, Hosni Moubarak avait obtenu plus de 88% des suffrages, résultat qui se passe de commentaires. Aujourd’hui, avec des élections plus ouvertes, la société égyptienne moderne semble avoir perdu ses rêves d'édifier une Egypte forte et indépendante et surtout plus juste et plus égalitaire. Moubarak n'a pas su trouver du travail à ses concitoyens. Il n'a pas su aider son peuple en souffrance. Rien ne cimente plus la nation. Le désaccord est même profond vis-à-vis de l’ami américain imposé d’en haut. Un peuple harassé peut-il s’extirper de sa condition pour changer son destin ? Le challenge est difficile tant les difficultés s’accumulent. Les jeunes activistes de la place Tahrir voudraient que le pouvoir revienne aux civils, tandis que les Frères musulmans, largement victorieux aux élections parlementaires, défient de plus en plus vertement le Conseil suprême des forces armées (CSFA).

En principe, l’armée doit réintégrer ses casernes le 1er juillet. Mais, la suspicion dont l'armée fait l'objet règne. Dans ces conditions, le choix pour les électeurs égyptien est cornélien…

Il y a pourtant la force et l'expérience de tout un peuple qui peut encore faire espérer que cette fois-ci, la nouvelle pyramide à construire sera la démocratie égyptienne. Internet aidant, les yeux du monde en général, des tunisiens, algériens mais aussi syriens, jordaniens ou yéménites en particulier, sont tournés vers l'Egypte.

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