Violence, révolte et politique : l'Egypte n'a plus de pyramides ?

En 1992, Ismail Kadaré écrit "La Pyramide", récit d'un Etat absolutiste qui fait construire une énorme pyramide pour combattre liberté et esprit critique...
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2011 : L'esprit de révolte secoue les pays arabes

La Tunisie a connu la "Révolution de Jasmin" et un renversement du dictateur Ben Ali (en place depuis 24 ans). Le dictateur Libyen Mouammar Khadafi a été renversé et tué. Maroc et Algérie sont également secoués. L'avenir de l'Egypte est lui aussi très incertain.

Rien n'indique un destin semblable pour ces pays arabes. Pour ne citer qu'une différence fondamentale, la Tunisie compte 10 millions d'habitants, l'Algérie 35 millions et l'Egypte 85 millions. Chacun des peuples composant ces pays a également une histoire originale. L'histoire multimillénaire de l'Egypte fait de ce pays un lieu unique, un peuple original.

Le totalitarisme de l'Egypte antique chez l'écrivain Ismail Kadaré

En 1992, l'auteur albanais Ismail Kadaré achève d'écrire La Pyramide. Le totalitarisme est au cœur de son roman qui prend pour décor l'Egypte antique.

A peine parvenu au pouvoir, Khéops, jeune pharaon, annonce qu'il ne fera pas construire de pyramide, contrairement à tous ses prédécesseurs. Stupéfait, son entourage entreprend de découvrir l'origine de la construction des pyramides. Surprise : ce n'est pas pour abriter éternellement les monarques égyptiens mais pour maintenir le peuple sous contrôle que les monuments étaient originellement érigés, peut-on lire dans de vieux hiéroglyphes.

Le prêtre-magicien du jeune Khéops parvient à le convaincre qu'il faut consumer l'énergie et la richesse du pays en quelque chose de grandiose et inutile à la fois : une nouvelle pyramide surpassant toutes les autres. Le peuple harassé ne pourra se révolter contre le pouvoir...

Ismail Kadaré, qui a vécu longtemps sous la dictature Albanaise d'Enver Halil Hoxha, invite à réfléchir à la relation entre les dirigeants d'un pays et leur peuple.

L'Egypte moderne marquée par son histoire

A la fin du 19ème siècle et jusqu'en 1922, l'Egypte a connu la brutalité et l'injustice du système colonial britannique. Lorsque le protectorat anglais prend fin, l'Egypte devient un royaume : le sultan Fouad Ier se proclame roi. L'autonomie de l'Egypte reste relative (le canal de Suez échappe par exemple à son contrôle).

Suite à la guerre israélo-arabe de 1948, le lieutenant-colonel Nasser crée le Mouvement des officiers libres, une organisation militaire égyptienne clandestine destinée à renverser la monarchie et à mettre fin à la présence britannique en Égypte. Le coup d'Etat des officiers libres renverse le régime du roi Farouk en 1952 et permet la proclamation de la République en 1953. Nasser en sera le 2ème président dès 1954 (après Naguib).

Imprégné d’idéologie socialiste, Nasser nationalise ses principales industries et parvient à se rendre maître du Canal de Suez en 1956. La culture égyptienne (cinéma, littérature) connaît un nouvel âge d'or et le pays des pyramides essaie de s'imposer comme leader d'une région arabe unie.

En 1967, la défaite militaire contre Israël lors de la Guerre des Six Jours ébranle la confiance du peuple égyptien dans son président. Dans son film Le Moineau (1972), Youssef Chahine montre aussi qu’à cette époque la corruption et l’affairisme sont monnaie courante. Le parti unique et l’administration ont surtout servi de relais aux parvenus. Certes, le socialisme arabe a permis à d’importantes lois sociales de voir le jour mais une société égyptienne très inégalitaire et injuste continue de dominer.

En 1970, Anouar el Sadate devient président. Il amorce un tournant par une alliance très forte avec les Etats-Unis et en libéralisant complètement l'économie. En 1981, avec Moubarak, l'Egypte devient un allié essentiel des Etats-Unis dans la région. L'Egypte reçoit une aide économique et militaire très importante des américains tandis que le peuple égyptien montre régulièrement une certaine hostilité à l’égard du gendarme du monde...

Crise économique et désillusion

Avec la crise économique, l'Egypte a perdu une partie de ses soutiens financiers en provenance des Etats-Unis. Dans la rue, la misère est de plus en plus palpable.

La société égyptienne moderne a perdu ses rêves d'édifier une Egypte forte et indépendante et surtout plus juste et plus égalitaire. Moubarak n'a pas su trouver du travail à ses concitoyens. Il n'a pas su aider son peuple qui souffre. Aujourd'hui, rien ne cimente la nation. Le désaccord est même profond vis-à-vis de l’ami américain imposé d’en haut.

L'Egypte est pressée de choisir : Moubarak ne pouvait se maintenir plus longtemps au pouvoir. Plus de six mois après son départ, l'armée tient les rênes du pouvoir. Les manifestants de la Place Tahir au Caire ne désarment pas mais la question est de savoir vers quoi l'Egypte va s'orienter.

Au moins trois options sont envisageables.

La première, celle qui semble pour l'instant se dessiner est celle d'une alliance renouvelée avec les Etats-Unis. L'armée égyptienne assurerait le maintien de l'ordre et se ferait le héraut des choix américains dans la région arabe. Le déclin probable des Etats-Unis dans les années à venir invite pourtant les Egyptiens à réfléchir à deux fois à cette solution qui ne les laisse pas vraiment maîtres chez eux.

La seconde consisterait à se tourner vers le fondamentalisme religieux des Frères musulmans. Ce que Nasser avait évité à son pays en déboutant Naguib (en 1954) serait un retour en arrière terrible.

Enfin, la dernière serait la voie amorcée un temps par Nasser d'une démocratie arabe originale. Cette voie est évidemment la plus difficile à emprunter à court terme et elle a donc peu de chance d'aboutir. Elle nécessite de réconcilier des franges de la société égyptienne quasi-inconciliables. Mohamed El Baradei, prix Nobel de la Paix, capable de discuter mais aussi de s'opposer aux Etats-Unis, ouvert au dialogue avec les Frères musulmans, est peut être l'homme providentiel. Il lui faudra convaincre...

Une démocratie à l'Egyptienne : la plus difficile des pyramides à construire

Le scénario européen de 1989 de la chute du mur de Berlin , qui a vu plusieurs dictatures tomber, n'est pas inscrit par obligation dans les mouvements actuels qui secouent le monde arabe.

Il y a pourtant la force et l'expérience de tout un peuple qui peut encore faire espérer que cette fois-ci, la nouvelle pyramide à construire sera la démocratie égyptienne. Internet aidant, les yeux du monde en général, des tunisiens, algériens mais aussi syriens, jordaniens ou yéménites en particulier, sont tournés vers l'Egypte.

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