La correspondance entre le roi Abgar d'Edesse et Jésus

Au IVe siècle de notre ère, l'historien Eusèbe de Césarée prétendit copier un passage d'une lettre du Christ au roi Abgar V d'Edesse.
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Le royaume d’ Edesse né au IIe siècle avant notre ère, dans le nord-ouest de la Mésopotamie fut dirigé de 94 avant notre ère à 244 par la puissante famille arabe des Abgarides. Ces rois parvinrent, la plupart du temps à conserver l’indépendance de leur petit royaume malgré de puissants voisins. Ils firent face aux menaces des Parthes, aux Séleucides et résistèrent pendant plus de deux siècles aux Romains. Edesse est aujourd’hui située en Turquie de l’Est et se nomme Sanliurfa .

Le texte d'Eusèbe de Césarée

La cité d’Edesse, l’antique Uhraï des Hourrites, la Séleucie d’Osrohène d’Antiochos IV Epiphane, la biblique Ur qui vit naître Abraham (ou Ibrahim pour les Musulmans), fut une cité prospère de l’Orient. De nombreux récits circulèrent sur les princes Abgarides durant l’Antiquité. L’un des plus connus fut celui rapporté par l’historien chrétien Eusèbe de Césarée. Dans son Histoire ecclésiastique (livre I, ch. 13), il mentionne une correspondance entre un roi Abgar qualifié de «lépreux» et le Christ en personne. Les historiens identifient ce monarque à Abgar V Ukama («le Noir») qui régna de 4 avant J.-C. à 7 et de 13 à 50. D’après Eusèbe, Jésus lui aurait écrit ceci: «Lorsque j'aurai été élevé, je t'enverrai un de mes disciples pour te guérir de ton infirmité et te donner la vie, à toi et à ceux qui sont avec toi». Le disciple mentionné par le texte serait Thaddée.

Cette légende – la correspondance est évidement apocryphe –, n’est pas mentionnée par les écrits bibliques. Elle apparaît, pour la première fois, au IVe siècle de notre ère, soit plusieurs siècles après les événements. Il parait aussi douteux qu’un roi d’Edesse écrive à l’un des nombreux agitateurs juifs de l’époque. Enfin, aucun autre texte ne fait état de la maladie d'Abgar V!

Le récit de Moïse de Khorène

Néanmoins, ce récit fut complété avec le temps. Au Ve siècle, en Arménie, l’historien Moïse de Khorène compléta cette histoire en ajoutant une correspondance avec l’empereur Tibère et le roi parthe Narsès! Moïse de Khorène écrivit ceci à propos d’Abgar V d’Edesse: «A leur retour, les députés allèrent à Jérusalem pour voir le Christ notre Sauveur, attirés par la renommée de ses miracles. Devenus eux-mêmes témoins oculaires de ses prodiges, ils en firent part à Abgar. Celui-ci, saisi d’admiration, crut vraiment que Jésus était le fils de Dieu, et dit: "Ces miracles ne sont pas d’un homme, mais d’un Dieu! Il n’est personne ici-bas qui ait le pouvoir de ressusciter les morts, si ce n’est Dieu!" Abgar souffrait, par tout le corps, de douleurs aiguës qu’il avait contractées en Perse, sept ans auparavant, et les hommes n’avaient pu apporter aucun soulagement à ses maux. Il fit porter une lettre suppliante à Jésus, le conjurant de venir le guérir de ses douleurs. Cette lettre était ainsi conçue: "Abgar, fils d’Arscham, toparque (prince du pays), à Jésus, Sauveur et bienfaiteur [de l’humanité], qui a apparu dans le pays de Jérusalem, salut: j’ai entendu parler de toi et des guérisons opérées par tes mains, sans l’emploi des remèdes et des plantes. Car il est dit que tu fais que les aveugles voient, que les boiteux marchent et que les lépreux sont guéris. Tu chasses les malins esprits; tu guéris les malheureux affligés de longues maladies; enfin tu ressuscites les morts. Comme j’ai entendu parler de toutes ces merveilles opérées par toi, je n’hésite pas à croire, ou que tu es Dieu descendu du ciel pour faire de tels prodiges, ou bien le fils de Dieu, toi qui opères de si grandes choses. En conséquence je t’ai donc écrit, te suppliant de daigner venir vers moi afin de me guérir du mal qui me dévore. J’ai entendu dire aussi que les Juifs murmurent contre toi et veulent te livrer au supplice. Je possède une ville petite, mais [dont le séjour est] agréable; elle suffira à nous deux."» Les porteurs de ce message rencontrèrent Jésus à Jérusalem, événement confirmé par les paroles de l’Evangile: «Quelques-uns d’entre les parents vinrent trouver Jésus; mais ceux qui les entendirent, n’osant rapporter à Jésus ce qu’ils avaient entendu, le dirent à Philippe et André qui racontaient tout à Jésus. Le Sauveur n’accepta pas alors l’invitation qui lui était adressée, mais il voulut bien honorer Abgar d’une réponse dont voici le sens: "Heureux celui qui croit en moi sans m’avoir vu Car il est écrit de moi: "Ceux qui me verront ne croiront point en moi; et ceux qui ne me voient point, croiront et vivront. Quant à ce que tu m’as écrit de venir près de toi, il me faut accomplir ici toutes les choses pour lesquelles j’ai été envoyé, et, lorsque j’aurai tout accompli, je monterai vers Celui qui m’a envoyé; et quand je m’en irai, j’enverrai un de mes disciples qui guérira tes maux, te donnera la vie, à toi et à tous ceux qui sont avec toi." Anan, courrier d’Abgar, lui apporta cette lettre, ainsi que l’image du Sauveur qui se trouve encoreà présent à Edesse» (Moïse de Khorène, II, 30-33).

Les Actes de l'apôtre Thaddée et le Mandylion d'Ephèse

Un texte encore plus tardif et tout aussi apocryphe, les Actes de l'apôtre Thaddée, indique qu'Annanias ou Anan, le messager d’Abgar obtint du Christ un linge avec lequel il se serait essuyé le visage. Sur le tissu s’imprima l’image de Jésus. Cette relique fut nommée «Mandylion d'Édesse». Elle fut considérée comme la première icône. L’historicité de cette icône fut évidemment remise en question par les historiens modernes. Elle est entourée de trop de zones d’ombres, elle n’apparaît qu’à l’extrême fin de l’Antiquité. Elle fut cachée, copiée et même détruite selon certains récits médiévaux. L’histoire de cette relique déchaîne encore les passions, mais il ne faut pas confondre Histoire et foi! L'historien doit se montrer objectif et appliquer à la lettre toutes les règles de la critique historique, l'un des piliers de sa discipline.

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