L'enseignement du roi égyptien Khéty à son fils Mérikaré

Parmi les textes classiques de la littérature de Égypte antique figure « L'enseignement du roi Khéty à son fils Mérikaré ».
649

L’enseignement ou instruction d’un roi Khéty à son fils Mérikaré figure parmi les textes classiques de la littérature de l’Egypte antique. Le nom exact du dédicant est toutefois sujet à caution car seuls deux signes verticaux sont conservés à la fin du nom. Selon toute vraisemblance, il s’agit de Khéty. Le problème est qu’il existe au moins quatre rois égyptiens portant ce nom. Tous vécurent durant la Première Période intermédiaire (époque située entre l’Ancien et le Moyen Empire). Ils appartenaient, comme Mérikaré, à la IXe/Xe dynastie d’Hérakléopolis Magna.

Histoire du texte

Le texte est connu grâce à trois fragments de papyrus : Papyrus Leningrad 1116A (le plus complet), Papyrus Moscou 4658 et Papyrus Carlsberg 6 (Copenhague). Ces trois textes datent tous du Nouvel Empire. Le fragment conservé à Saint-Pétersbourg (Papyrus Leningrad 1116A) est le plus ancien. Il est daté du milieu de la XVIIIe dynastie. Tous sont des copies de textes plus anciens. Le premier éditeur du texte fut V. Golenischeff, en 1946. Suite à cette édition plusieurs traductions virent le jour : Ermann (1927), Wilson (1969), Lichtheim (1975), Lalouette (1984)…

Un récit moralisant

Ce type de récit moralisateur rédigé sous la forme d’un enseignement est assez ancien. Ce genre littéraire est probablement né sous la Ve dynastie (Ancien Empire). Pour l’égyptologue Miriam Lichtheim, le roi Khéty ne peut pas avoir composé ce texte lui-même. D’après cette spécialiste de la littérature égyptienne, c’est Mérikaré qui fit composer ce texte pour justifier son action politique. Elle souligne toutefois que le récit contient des informations fictives et historiques. Il ne s’agit ni d’un texte historique, ni d’une autobiographie.

Extraits historiques

Parmi les extraits probablement historiques, il y a des allusions aux troubles qui secouent l’Egypte et à la guerre entre les rois d’Hérakléopolis Magna et leurs rivaux de Thèbes (XIe dynastie) : « Seul un homme malade est dépourvu d’ennemis, et, à l’intérieur même de l’Egypte, l’ennemi ne s’apaise pas. Les troupes se battent entre elles, ainsi que l’ont prédit les ancêtres. L’Egypte combat dans la nécropole même, en violant les tombes, en violant les restes. J’ai fait pareille chose, et la même chose arrive maintenant, selon ce qui est fait pour celui qui commet, semblablement, un crime contre le dieu ». Ce passage évoquerait le pillage de la nécropole d’Abydos par des troupes d’Hérakléopolis. Khéty signale aussi que le futur roi, son fils, doit composer avec les nobles et se préparer à la guerre : « Manifeste du respect pour les Grands, fais prospérer ton peuple. Renforce tes frontières et tes postes-frontières. Il est bon d’agir ainsi pour le temps à venir […] J’ai moi-même, dès mon couronnement levé (des troupes) parmi eux [les jeunes]. Donne de l’importance à tes Grands, place en avant tes […], augmente le nombre des jeunes qui appartiennent à ta suite, les dotant de biens, les pourvoyant en champs et les récompensant [par le don] de troupeaux ».

Toutefois, le texte souligne que la guerre n’est pas omniprésente entre Hérakléopolis et Thèbes : « Ne sois pas en mauvais termes avec le Sud ; tu sais ce que la Résidence a annoncé à ce sujet […] ; mais ils n’ont pas franchi (notre frontière) comme ils le disent ; je me suis approché de la ville de This et de celle de Mâqi, à la limite sud de Taout [près d’Abydos], je les ai saisis comme un nuage qui crève ; le roi Méry[ib]ré [Khéty Ier] Juste-de-voix n’avait pas pu faire cela. Sois clément, à ce sujet, pour pouvoir rétablir l’ordre […] renouveler les traités ». Toutefois, ce passage fit couler beaucoup d’encre chez les égyptologues. En effet, il semble très étonnant qu’un roi reconnaisse un rival qui était jugé comme un usurpateur ! Jamais une telle retenue n’est observée dans les textes épigraphiques de cette période.

Un autre passage est tout aussi interpellant car Khéty semble reconnaître ses fautes. Or aucun roi d’Egypte ne fit jamais ce type d’analyse à propos de ses actions : « Vois, une action vile est arrivée en mon temps. Les districts de la ville de This ont été saccagés, et cela arriva de mon fait ; je n’en eus connaissance qu’après son accomplissement. Vois, la faute capitale que j’ai commise, elle est certes pénible ; mais il n’est pas utile de rendre vigueur à ce qui a été détruit, pas plus que de démolir ce qui a été construit ou de rétablir et d’orner ce qui a été endommagé. Prends garde à cela. Un coup appelle un autre coup. C’est la conclusion de toutes les actions ».

Mérikaré : auteur ou sujet du texte ?

Il est donc probable que ce texte fut, en réalité, composé au début du Moyen Empire. Quelques égyptologues firent de Mérikaré le dernier roi d’Hérakléopolis Magna. Cette hypothèse est aujourd’hui infirmée. En effet, d’après quelques inscriptions épigraphiques de Saqqara, ce roi possédait une pyramide et un clergé pour lui rendre un culte funéraire. Cela semble difficilement conciliable avec l’invasion thébaine du nord. Mérikaré ne fut donc pas l’auteur du texte. L’importance de son règne dans l’histoire des rois de la IXe/Xe dynastie fit de lui le sujet d’un récit composé des décennies après son décès.

Bibliographie sélective :

BECKERATH (J.) VON, Die Dynastie der Herakleopoliten (9./10. Dynastie) , dans Zeitschrift für Ägyptische Sprache und Altertumskunde , b. 93, 1966, p. 13-20.

FRANKE (D.), Zwischen Herakleopolis und Theben: Neues zu den Gräbern von Assiut , dans Studien zur Altägyptischen Kultur , b. 14, 1987, p. 49-60.

GOEDICKE (H.), Probleme der Herakleopolitenzeit , dans Mitteilungen des Deutschen Archäologischen Instituts. Abteilung Kairo , b. 24, 1969, p. 136-143.

LICHTHEIM (M.), Ancient Egyptian literature , vol. 1, The Old and Middle Kingdoms , Berkeley, Los Angeles, Londres, réimp., 1997.

LOPEZ (J.), L’auteur de l’enseignement pour Mérikaré , dans Revue d’Egyptologie , t. 25, 1973, p. 178-191.

MALEK (J.), King Merykare and his Pyramid , dans Hommages à Jean Leclant , v. 4, Varia , contributions réunies par BERGER (C.), CLERC (G.), GRIMAL (N.), Le Caire, 1994, p. 203-214 ( Institut Français d’Archéologie Orientale , Bibliothèque d’étude , t. 106/4).

POLET (S.), Le roi Khéty Ier (9e dynastie égyptienne) , dans Volumen , n°7/8, 2012, p. 4-19.

SIMPSON (W.K.), The literature of Ancient Egypt. An anthology of stories, instructions, stelae, autobiographies, and Poetry , Le Caire, 2003.

THEIS (Chr.), Die Pyramiden der Ersten Zwischenzeit. Nach philologischen und archäologischen Quellen , dans Studien zur Altägyptischen Kultur , b. 39, 2010, p. 321-339.

Sur le même sujet