Se droguer en bonne et due forme

Echanger des seringues usagées contre des neuves, c'est possible. Au « Comptoir Seringue » de Charleroi, pas question de juger. La prévention avant tout.

« C’est tout sauf une invitation à consommer ! » s’exclame Nicolas Tassin en haussant les sourcils. Cet éducateur spécialisé sait de quoi il parle. Il a 10 ans de métier. Les volets se lèvent, c’est l’heure d’ouvrir le comptoir. Le principe de l’ASBL est simple. Lorsqu’un consommateur d’héroïne ramène une seringue usagée, il en reçoit une neuve en échange. Ce service a pour but premier de réduire les risques liés aux injections par voie intraveineuse. De cette manière, il espère enrayer les épidémies relatives à un mauvais usage. « Nous sommes là aussi pour redonner de la dignité aux consommateurs. Avant tout, ce sont aussi des personnes » insiste Nicolas Tassin. Une sonnette retentit. Un homme d’une quarantaine d’années rentre dans la pièce. Il salue les personnes présentes d’une poignée de main tremblante. « Bonjour » lance-t-il timidement. Une assistante le conduit dans la salle de repos dans laquelle il pourra manger et boire. Un évier est mis également à disposition pour faire sa toilette. Ici, rien n’est imposé. La violence est la seule interdiction.

Le « Comptoir seringue » a du batailler ferme pour être reconnu. La situation n’a pas toujours été évidente avec les gens du quartier et les commerçants. Aujourd’hui, les mentalités ont changé. La police travaille également avec l’ASBL. Elle ne cherche pas à punir les consommateurs mais les dealeurs. L’institution est perçue comme une véritable initiative citoyenne. « On était face à une population totalement démunie. Celle qui utilisait une dizaine de fois les mêmes seringues, jusqu’à s’entailler les bras, attrapant des maladies et qui les laissait traîner dans la rue » explique l’éducateur. Ce temps est depuis révolu. Le système marche bien et permet d’éviter des accidents malheureux comme des contaminations involontaires.

Un service discret

L’anonymat est la règle d’or. Les éducateurs et assistants ne posent pas de questions inutiles. Si la personne veut parler, elle en est libre. Si elle demande un soutien, elle sera prise en charge. Denis, infirmier, est à leur disposition à l’étage avec une pharmacie méticuleusement contrôlée. Aucun produit à base de codéine, aucun tranquillisant. La porte s’ouvre à nouveau après une sonnerie insistante. Deux jeunes attendent à l’entrée. L’un deux salue l’éducateur. « Je sors de huit mois de prison. C’est pour ça que j’étais plus venu » raconte-t-il. Le stagiaire lui montre les seringues entassées dans un bac. Il lui répond par la négative. Ce qui l’intéresse, c’est de savoir où sont les cornflakes. « On crée la confiance comme avec un pote sauf que nous, on est pas des potes. Mais, on les accueille avec plaisir » murmure Nicolas Tassin derrière le comptoir.

Une meilleure santé au-delà des croyances

A Charleroi, les héroïnomanes sont, pour la plupart, dans un piètre état. « Cette population a beaucoup souffert. Elle vit dans des conditions instables. Certains dorment dans des cartons car ils n’ont plus rien. C’est d’ailleurs ce qui les pousse à consommer encore plus » regrette l‘éducateur. La vie dans la rue implique un travail constant dans l’urgence. L’ASBL a réussi à ouvrir les soins de santé aux consommateurs. Cette évolution permet un meilleur suivi et assure une durée de vie plus longue. La pièce dans laquelle les consultations sont dispensées est sobre. Un lit et quelques vieilles armoires contenant des antiseptiques. Ces interventions permettent aux usagers de drogues de se prémunir contre les éventuelles infections. Il ne sera donc pas anodin, d’ici quelques années, de voir cette population prendre de l’âge. Si la consommation de drogues chez les aînés n’est pas encore un fait de société, il risque de le devenir.

L’espoir comme priorité

Dans la salle de repos, des peintures et gouaches inondent les murs. Certains tableaux sortent du lot. L’un d’eux représente deux personnes se tenant la main dans un décor déstructuré. L’ASBL fait tout son possible pour souligner les capacités de ses visiteurs d’un jour. Les consommateurs s’y expriment aussi par le biais de réunions. Ils y apprennent des choses utiles pour les situations de crise. La plupart d’entre eux savent repérer les premiers signes d’une overdose. Le Comptoir seringue n’a pas peur de miser sur ces âmes perdues. Ils mettent tout en œuvre pour qu’ils puissent retrouver un soupçon d’espoir. Nicolas Tassin n‘hésite pas à le crier haut et fort. « Le but, ce n’est pas de les juger mais bien de les responsabiliser ! ».

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