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SERGE FOURNIER

Publié dans : Les articles Sciences & Technologies de Serge Fournier

Mots du Québec (dict. diff., partie 81: HOMME-LIBRE; GENS LIBRES

Ne faut-il pas jeunesser jusqu'aux confins du nord ? Le Voyageur succède au Coureur des bois pour continuer la tâche de délimiter le patrimoine national.

Note liminaire no 2

Ne faut-il pas jeunesser jusqu'aux confins du nord ? Le Voyageur succède au Coureur des bois pour continuer la tâche de délimiter le patrimoine national. Par atavisme, il a la fringale de l'inconnu, la soif des espaces illimités que nul œil humain n'a encore inventoriés. Il hait les lâcheurs qui abâtardissent [l]a race et méprise les déchus à l'échine plus flexible que les frêles massettes [plantes des étangs] qui frémissent dans les bordages de la Pointe-au-Foin. Après l'île Perrot, colonie de comptoir des [C]oureurs de bois, ces magnats de la pelleterie et ces princes de la fourrure, la seigneurie de Rigaud devient le repaire privilégié des Voyageurs, ces chevaliers de l'aviron qui canotent sur l'onde brune en chantant à plein gosier des rengaines d'hommes libres. Tant d'audace et de détermination vont assurer l'hégémonie française dans les Pays d'En-Haut[1].

HOMMES LIBRES ou GENS LIBRES, composés qui s’écrivent souvent avec un trait d’union.

I. Employés d'une compagnie de fourrure dont le contrat arrive à expiration et qui choisissent de demeurer dans le domaine des pelleteries à titre de chasseurs ou de marchands ; de façon générale, les anciens engagés épousent des amérindiennes et établissent leurs familles dans l’ouest canadien.

1. Avant l'arrivée de la Compagnie de la Baie d'Hudson dans les pays d'en haut, il n'y avait jamais eu d'habitants dans ces endroits : la population se composait des différentes nations sauvages, des hommes libres et des engagés [voir article 73]. Les hommes libres étaient de vieux voyageurs [voir article 65] mariés à des sauvagesses ; ils vivaient de leur chasse et du prix de l'ouvrage qu'ils faisaient de temps en temps pour le Nord-Ouest. Ce sont les descendants de ces hommes libres, qu’on nommait et qu’on nomme encore aujourd’hui mitis ou bois-brûlés [voir article 80]. Les engagés, comme le nom le dit, étaient les voyageurs employés par la Compagnie pour un temps fixe. Puis il y avait encore parmi les blancs les bourgeois des postes, les interprètes et les commis ; mais eux aussi étaient des engagés. Le plus grand nombre des bourgeois et des commis étaient écossais ou anglais ; mais presque tous les interprètes et voyageurs étaient canadiens (Taché, Joseph-Charles, Forestiers et voyageurs, Montréal, Fides, [1863] ; 1981, p. 160, FTLFQ[2], CELM[3]).

2. Cet essai a pour but d’étudier l’un des nombreux hommes-libres qui se sont installés avec leurs familles dans le Nord-Ouest, et ce, de façon indépendante, où ils ont formé de nouvelles collectivités. Le cas du Métis Joseph Constant est intéressant. Fils d’un voyageur né dans la région des Grands Lacs, il a travaillé dans le commerce des fourrures pendant environ vingt-cinq ans avant de venir s’établir avec sa famille dans ce qui est aujourd’hui le nord du Manitoba. Le parcours suivi par Joseph Constant illustre l’éventail de possibilités qui s’offraient alors aux voyageurs en dehors de la traite des fourrures. Comme la plupart des hommes-libres, Constant va passer d’un milieu culturel à un autre et va même changer d’identité : il sera le Métis, le Canadien français et l’Amérindien (Podruchny, Carolyn, « Un homme-libre se construit une identité : voyage de Joseph Constant au Pas, de 1773 à 1853 », Cahiers franco-canadiens de l'Ouest, vol. 14, no 1-2, 2002, p. 33, CELM).

3. Au terme de leur service, les engagés de la Cie de la Baie-d’Hudson s’appellent des hommes libres. Durant leur service, ce sont des esclaves de conditions que seuls des Canadiens pourraient endurer. Bref, plus je vois les Canadiens français, leur mode de vie et leurs rapports avec les Indiens, plus je suis convaincu que sans cette race d’hommes, il n’y aurait pas de traite des fourrures dans le nord. Ils sont plus robustes que les Indiens et nettement plus habiles en canot, et l’hiver, ils devancent vite les Indiens s’ils voyagent en raquettes à neige ou en traîneaux à chiens... (Delafield, Joseph, représentant de l’American Boundary Commission, Elizabeth Arthur, dir. de publ., Thunder Bay District 1821-1892 : A Collection of Documents, 30 juin 1823, p. 5-6 (C-2) ; le texte est traduit de l’anglais, CELM).

4. Sous le régime français, le commerce de la fourrure constituait la principale activité commerciale de la colonie. La traite des fourrures était une activité hautement spécialisée. À la tête du réseau se trouvait un marchand français qui vivait en France. Il achetait et vendait des marchandises importées telles que le sucre, le tabac, et les teintures indigo, de même que les fourrures. Un marchand-équipeur, vivant en Nouvelle-France, était, de son côté, responsable du commerce avec l'Amérique du Nord. Il achetait l'équipement indispensable pour voyager dans l'arrière-pays, embauchait une équipe, importait des marchandises et incitait les marchands locaux à investir dans l'entreprise.

Le marchand-voyageur, marchand autorisé à faire du négoce avec les trappeurs autochtones, dirigeait l'expédition. Faisaient aussi partie du réseau les engagés, embauchés comme pagayeurs, porteurs et hommes à tout faire. Sous le régime anglais, ces hommes portaient le nom de «voyageurs». Prenaient également part à l'expédition un interprète, qui aidait les marchands et les Autochtones à communiquer entre eux, et un commis, qui notait toutes les transactions effectuées durant le voyage. Au bout du réseau figuraient les éléments les plus notoires et les moins bien compris, les coureurs des bois (appelés freemenhommes libres — sous le régime anglais), qui achetaient des fourrures sans autorisation. Ces marchands, qui vivaient au sein de la communauté autochtone et épousaient des Autochtones, étaient considérés comme hors-la-loi par les hauts responsables des colonies (Musée canadien des civilisations. En ligne depuis le 25 nov. 1994 ; mise à jour le 30 juin 2010, janv. 2008 ; consulté le 05 oct. 2012. URL : http://www.civilisations.ca/cmc/exhibitions/hist/canp1/ca12fra.shtml).

SYNONYMIE : Traiteur libre (principalement des anciens voyageurs).

ÉTYMOLOGIE et HISTOIRE : La construction des composés homme libre et gens libres reposent sur une notion fondamentale, inscrite au cœur même de la définition (substance) du coureur de bois, celle appartenant à une absence de contrainte. Cette mise à l’écart d’entraves est largement consignée par les répertoires lexicaux du français général. Ainsi, le déterminant libre, dès 1339, renvoie à un homme «qui n’appartient à aucun maître». Le développement sémantique de cette idée de base, se trouve aussi pour désigner l’homme en tant qu’individu particulier ou en tant que membre d’une société […] qui n’est pas soumis à la puissance contraignante d’autrui, ou en parlant d’un individu particulier, de sa condition » (TLF). Cette liberté constitue, dans le vocabulaire particulier des voyageurs, l’antonyme exact de l’engagé qui subit à l’égal d’un esclave : Le simple raisonnement indique que la consommation de l'esclave [nègre] doit être moindre que celle de l'ouvrier libre. Peu importe à son maître qu'il jouisse de la vie ; il lui suffit qu'il la conserve (Say, Jean-Baptiste, Traité d’Économie politique, [1803] ;1832, p. 227, TLF). Dans le monde des Voyageurs, la composition d’un syntagme où s’associent le substantif homme et l’adjectif libre, tel que nous venons de le voir, a certainement devancé l’emploi de l’anglais freemen, attesté en 1793 (DictCan, 274b). En fait, la dénomination anglaise apparaît davantage comme le résultat, par imitation ou copie, d’homme-libre, tel que nous le définissons plus haut.

Plus avant, libre vient du latin liber qui se dit « de personnes, de cités, de peuples, d’abstractions, quelquefois avec la valeur péjorative de «trop libre». Avant de se développer sémantiquement au XVIe s. et au XVIIe s. dans les formes air libre et accès libre, l’adjectif libre prend le sens de «qui dépend de soi, qui n’est soumis à aucune autorité » et en 1339, comme nous l’avons signalé, « qui n’appartient à aucun maître». Vers 1560, il procède d’une valeur voisine, «ce qui n’est pas assujetti et peut se mouvoir». En français moderne apparaissent des emplois didactiques, politiques, et une extension vers de nouveaux objets (institutions, activités économiques, juridiques syndicales). L’adjectif entre alors dans quelques syntagmes du type enseignement libre, radio libre, etc. » (DHLF, 2014 a et b ; FEW liber «libre», vol. 5, p. 298-299).

Plusieurs glossairistes québécois ont signalé homme-libre, dont Sylva Clapin (1894), homme-libre : « un trappeur ou voyageur marié à une sauvagesse, et vivant de la grande vie libre des plaines et des bois. Ce sont les descendants des hommes-libres qu’on nomme aujourd’hui Métis ou Bois-brulés »[4]. Cette définition est reprise par Chamberlain (1907)[5] et Mc Dermott (1941)[6].

En ce qui concerne l’association lexicale gens libres, Robert Vézina voit dans ce composé deux acceptions très précises. D’abord, celle de groupe d’hommes libres, puis, une appellation désignant les Métis descendant d’anciens engagés de compagnies de traite de pelleteries et d’Amérindiennes, et formant des communautés semi-nomades ou sédentaires plus ou moins nombreuses dans différents territoires des prairies de l’Ouest au 19e siècle, notamment dans la région de la rivière Rouge[7].

CATÉGORIES :

I. Innovation lexicale et sémantique.

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[1] Séguin, Robert-Lionel, «Le champ du diable», dans Les Cahiers des dix, Montréal, nº 30, 1965, p. 104.

[2] FTLFQ : Fichier du Trésor de la Langue Française au Québec :

http://www.tlfq.ulaval.ca/fichier/default.asp

[3] CELM : Centre d'Études Linguistiques de la Mauricie, Trois-Rivières, Serge Fournier (dir.) : «sergiusfournier@gmail.com».

[4] Clapin, Sylva, Dictionnaire canadien-français, Québec, PUL, [1894] ; 1974, p. 181.

[5] Chamberlain, Alexander F., «The Vocabulary of Canadian French », in Congrès international des américanistes, XVe session (1906), Québec 1907, vol I, p. 22-23.

[6] McDermott, John francis, A Glossary of Mississipi Valley French 1673- 1850, Saint-Louis, Washington University Studies, Language and Literature, no 12, 1941, p. 88.

[7]Vézina, Robert, Le Lexique des voyageurs francophones et les contacts interlinguistiques dans le milieu de la traite des pelleteries : approche sociohistorique, philologique et lexicologique, Thèse de Doctorat, Faculté des Lettres, Université Laval, Québec, vol. 1, 2010, p. 447-448.

À propos de l'auteur

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SERGE FOURNIER

Maîtrise en linguistique (Université Laval)Doctorat en Lettres (UQTR)
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