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SERGE FOURNIER

Publié dans : Les articles Sciences & Technologies de Serge Fournier

Mots du Québec (dict. diff.), partie 86 : MARIAGE À LA GAUMINE

Une autre tentative de mariage à la gaumine fut manquée, si l'on peut dire, à cause de la surdité du prêtre qui disait la messe.

GAUMINE, GAULMINE (mariage à la ~) loc. nom.

I. (En Nouvelle-France). Mariage illégitime d’un homme et d’une femme, contracté à l’insu du prêtre pendant la messe ordinaire de la semaine, et qui se déroule devant les fidèles utilisés en tant que témoins.

1. Des chercheurs de chez nous se sont amusés à reconstituer des listes de pareils mariages à la gaumine, qui ont d'ailleurs et en général fait beaucoup jaser les gens et leur ont aussi permis de rire sous cape du bon tour qui venait d'être joué au curé, de toute façon jugé trop exigeant (Grenon, Hector, Us et coutumes du Québec, Montréal, La Presse, 1974, p. 32, FTLFQ[1]).

2. La législation civile édicta des peines contre les contractants et leurs complices ; cette coutume regrettable gagna notre pays dès les débuts du dix-huitième siècle. En 1711, à Beauport, se produisait un incident de ce genre :

Le mariage à la gaumine qui fit sans contredit le plus de bruit dans le pays fut celui de Louis de Montéléon, officier dans les troupes du détachement de la marine, avec Mlle de l'Estringant de Saint-Martin. Les jeunes étourdis se marièrent ainsi dans l'église de Beauport, le 7 janvier 1711. Ce mariage fut réhabilité le 16 février suivant. À cause de la haute situation des deux familles concernées, cette équipée occupa la chronique scandaleuse pendant plusieurs semaines (Roy, Pierre-Georges, « Les Petites Choses de Notre Histoire», cité par Leclerc, Paul-André dans Revue d'histoire de l'Amérique française[2], CELM[3]).

3. Après ce mandement de Monseigneur de Saint-Vallier, il se produisit encore quelques cas de mariages à la gaumine ; ils nous sont rapportés par les registres. Le 23 décembre 1727, un mariage à la gaumine se produisit à Batiscan : Pendant que le curé Gervais Lefebvre, de Batiscan, célébrait une messe basse, le sieur Daniel Portail, de Gevron, fils de Daniel Portail, maire perpétuel de la ville de Saint-Florent-le-Vieil, diocèse d'Angers, contractait mariage avec Marie-Anne Antoinette Langy de Levrard, et ce, à l'insçue du curé. Les coupables firent réhabiliter leur mariage le 8 septembre de l'année suivante (Tanguay, Cyprien, abbé, À travers les registres, Montréal, Librairie Saint-Joseph, Cadieux & Derome, 1886, p. 36, cité par Leclerc, Paul-André dans Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 14, n° 1, 1960, p. 40, CELM).

4. Les mineurs ne pouv[ant] se marier sans autorisation de leurs parents […] essayaient parfois de s’en passer en recourant au « mariage à la gaumine » : cette pratique, peu fréquente, qui existait aussi en France, consistait pour un couple à échanger devant témoins leur consentement mutuel au cours de la messe. Raphaël Beauvais, habitant de Montréal, relate une de ces cérémonies : Hier matin, le 30 octobre 1715, j’entendais la messe de cinq heures célébrée par monsieur de Belmont lorsque, à la préface, je vis un homme et une femme se lever et aller se mettre à genoux au balustre. Ensuite, je les vis se lever debout et l’homme dire à haute voix : « Messieurs je vous prends à témoin que je prends Catherine » ; sur ce l’homme fut interrompu par le bedeau qui servait la messe et qui lui dit par plusieurs fois : « Taisez-vous ! » Il se tut effectivement, ils sortirent du balustre et furent se mettre à genoux au milieu de l’église. Monsieur de Belmont appela alors le bedeau, il ne sait pas ce qu’il lui dit, mais le bedeau alla parler à l’homme et la femme, qu’il a appris être le nommé Lafrance et la nommée Catherine dit Lapoitenine qui sortirent aussitôt que le bedeau leur eut parlé.

Les deux amoureux furent accusés de concubinage, mais la justice, après enquête, accepta leur mariage, qui fut célébré le 1er décembre suivant (Citation de A. Lachance, La Vie urbaine en Nouvelle-France, p. 108-109, dans Havard, Gilles et Cécile Vidal, Histoire de l’Amérique française, Paris, Flammarion, 2006, p. 567-568, CELM).

ÉTYMOLOGIE et HISTOIRE : Le composé archaïque mariage à la gaumine, signalé en France en 1640, tire son origine du patronyme Gaumin. Un fait assez cocasse, en effet, intéresse le notaire Michel-Gilbert Gaumin. Devant le refus du curé de bien vouloir consacrer son mariage, Gaumin invita deux notaires à se présenter devant son église paroissiale. Accompagné de sa fiancée et de plusieurs témoins, il demanda auxdits notaires de bien vouloir prendre connaissance du refus, chez le curé, de leur accorder la bénédiction nuptiale, et déclara qu'il se mariait, dans l’instant, en face de l'église. Il fit consigner le fait par les hommes de loi, puis se retira avec sa femme et son entourage (GénéaFrance ; voir aussi, ci-dessous, la note 3).

Cet usage gagna la Nouvelle-France au début du XVIIIe s. (voir ex. 2, 3, 4). Réagissant à cette dérogation aux lois de l’Église, « le 24 mai 1717, Monseigneur de Saint-Vallier » menace d’excommunication « tous ceux qui dans la suite oseront contracter de si détestables mariages »[4]. Ce coup de force du prélat n’a toutefois pas réussi à éradiquer la pratique du mariage à la gaumine, puisqu’on relève des cas d’alliances illicites au milieu du XVIIIe s. La dernière tentative, consignée aux registres, se déroula à Pointe-aux-Trembles en 1754[5].

ENCYCLOPÉDIE : En Nouvelle-France, comme à Paris, « les femmes, une fois mariées, tombaient sous la domination juridique de leur époux. Les conditions de vie spécifiques aux colonies, le fait notamment que certains maris s’absentent fréquemment pour le commerce et la traite des fourrures ne conduisirent pas à une amélioration de leur statut, contrairement à ce qu’ont affirmé certains historiens. En se mariant, elles passaient de la tutelle de leur père à celle de leur conjoint : elles ne pouvaient pas gérer alors leurs biens propres, ni témoigner en justice sans autorisation de ce dernier. Elles prenaient néanmoins part aux décisions familiales, accompagnant leur mari chez le notaire pour une vente, un bail ou la mise en apprentissage d’un enfant, et travaillant aux côtés de leur époux. Une fois veuves, elles choisissaient souvent de poursuivre les entreprises commerciales et industrielles familiales, ce qui montre qu’elles y étaient associées auparavant. Certaines participaient même aux voyages des fourrures.

De façon générale, les veuves avaient beaucoup plus de liberté que les femmes mariées. Marie-Anne Babel, par exemple, était fille et femme de marchand. En 1723, elle avait épousé à l’âge de dix-neuf ans Jean-Louis Fornel. Entre 1724 et 1741, ils eurent quatorze enfants, dont trois seulement survécurent à leur mère. Du vivant de son mari, Marie-Anne agit déjà comme fondée de pouvoir. Devenue veuve en 1745, elle reprit ses affaires : elle organisa des expéditions aux Antilles et au Labrador, s’engagea dans la traite des fourrures à Tadoussac, investit dans l’immobilier et établit une fabrique de poterie, devenant ainsi une négociante importante de la colonie. De la même façon, il n’est pas surprenant que Mme de La Peltrie, Marie de l’Incarnation et Marguerite d’Youville fussent toutes des veuves qui, libérées du mariage, purent se consacrer à des œuvres charitables – le couvent des ursulines de Québec et l’Hôpital général de Montréal[6].

CATÉGORIE : Archaïsme.

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[1] FTLFQ : Fichier du Trésor de la Langue Française au Québec : «http://www.tlfq.ulaval.ca/fichier/default.asp».

[2] Leclerc, Paul-André, Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 14, n° 1, 1960, p. 38 ; voir aussi Mathieu, Jacques et Jacques Lacoursière, Les Mémoires québécoises, Québec, PUL, 1991, p. 151a).

[3] CELM : Centre d'Études Linguistiques de la Mauricie, Trois-Rivières, Serge Fournier, (dir.), «sergiusfournier@gmail.com».

[4] Leclerc, Paul-André, op. cit., p. 39.

[5] Ibid., p. 40.

[6] Havard, Gilles et Cécile Vidal, Histoire de l’Amérique française, Paris, Flammarion, 2006, p. 568-569.

À propos de l'auteur

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SERGE FOURNIER

Maîtrise en linguistique (Université Laval)Doctorat en Lettres (UQTR)
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