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SERGE FOURNIER

Publié dans : Les articles Sciences & Technologies de Serge Fournier

Mots du Québec (dict. différentiel), partie 88 : HOMMES du NORD

Quelques-uns d'entre eux portaient les boutons de la Compagnie du Nord-Ouest, avaient à leur ceinture un formidable poignard, une plume à leur chapeau...

HOMME du NORD loc. nom.

I. Coureur de bois (voyageur), généralt expérimenté, qui travaille l’année entière dans un poste pelletier situé dans la partie septentrionale du Canada, depuis l’ouest de la baie d’Hudson jusqu'au Grand Lac des Esclaves.

1. Les mangeurs de lard (voir article 79) avaient peu de contacts avec les Amérindiens. Les hommes du nord et les hommes de l’Athabasca, cependant, cependant, étaient régulièrement envoyés, seuls ou à deux, avec un petit complément de marchandises, traiter directement avec les peuples autochtones dans leurs campements (ce qu’on appelait traiter en dérouine) (Podruchny, Carolyn, Les Voyageurs et leur monde. Voyageurs et traiteurs de fourrures enAmérique du Nord, Québec, PUL, [2006] ; 2009, p. 60, CELM[1]).

2. Les hommes du nord s’efforçaient de cultiver l’image du succès dans leur travail. Ils s’arrêtaient fréquemment juste avant d’atteindre un poste pour avoir le temps de soigner leur mise et de mettre leurs plus beaux vêtements. Il se peut que les voyageurs aient caressé l’espoir d’impressionner les Amérindiennes du poste lorsqu’ils étaient à la recherche de partenaires ou d’épouses. Les équipages se donnaient en spectacle et arrivaient chantant, ce qui ajoutait à leur image d’hommes capables d’arriver au bout d’un voyage en restant toujours frais et dispos (Podruchny, Carolyn, Les Voyageurs et leur monde, op. cit., p. 65, CELM).

3. Le fait qu’il n’existe pas d’importante population de Canadiens français et de leurs descendants dans le pays d’en haut (voir l’article 64, note 4) constitue la meilleure preuve que la plupart des voyageurs ne restaient pas dans l’intérieur, mais qu’ils choisissaient de regagner leurs pénates dans la vallée du Saint-Laurent lorsqu’ils décidaient de quitter leur emploi. Les mangeurs de lard travaillaient dans la traite uniquement en été et ils n’étaient éloignés de leurs fermes que pendant une partie de l’année. Il est probable que de nombreux hommes du nord rentraient au Canada après la durée de leur contrat (de trois à cinq ans), tandis que d’autres ne rentraient que lorsqu’ils n’étaient plus capables physiquement d’effectuer ce travail épuisant (Podruchny, Carolyn, Les Voyageurs et leur monde, op. cit., p. 278, CELM).

QUASI-ÉQUIVALENCE : hivernants, hommes-libres ou gens libres (voir article 81), hommes de l’Athabasca.

ÉTYMOLOGIE et HISTOIRE : La majeure partie des coureurs de bois, aussi voyageurs à partir du XVIIIe siècle, sont au service de la Compagnie du Nord-Ouest (CNO), entreprise commerciale fondée officiellement à Montréal à l'hiver 1783-1784. Au début, la CNO « employait 500 hommes pour travailler à deux ensembles de tâches différentes ». Une première équipe de 250 hommes s’affairait au transport du matériel, et divers produits d’échange avec Indiens, jusqu’à l’ouest du lac Supérieur (Grand Portage). On appelait ces travailleurs, les mangeux de lard. « L’autre groupe de 250 hommes transportait les marchandises du lac Supérieur jusqu’aux postes de traite de l’intérieur du pays, certains étant situés à une distance de 4,800 km. (3,000 milles). L’extension de la frontière des Pays-d’en-Haut vers les régions septentrionales du Canada, parfois aussi éloignées que l’Athabaska et le Grand Lac des Esclaves, explique la création du syntagme homme du nord[2].

LITTÉRATURE : Le commerce des fourrures, et son corollaire immédiat la mobilité, ont largement contribué à déterminer notre identité nationale et notre imaginaire. Dans ce sens, on s’attendrait à ce que la littérature québécoise réserve une place d’honneur aux hommes « de fer » qui défient le Nord, les construise à la manière de Washington Irving dans Voyages dans les contrées désertes de l’Amérique du Nord (1839). Contrairement à Patrice Lacombe, dont La Terre paternelle (1846) dissimule son protagoniste dès que l’aventure en forêt s’annonce, Irving ne cherche nullement à camoufler l’homme du Nord. Bien au contraire, il lui confère une dimension qui en impose : « De temps en temps une bande de pelletiers du Nord-Ouest (voir article 78) venaient à Mackinaw, de leur rendez-vous de Fort-William. Ils se regardaient comme la fleur de la chevalerie du commerce des fourrures. C’étaient des hommes de fer, à l’épreuve du froid, de la famine, des périls de tous les genres. Quelques-uns d’entre’eux [sic] portaient les boutons de la Compagnie du Nord-Ouest, avaient à leur ceinture un formidable poignard, une plume à leur chapeau, et se donnaient des airs militaires. " Je suis un homme du Nord ! " s’écriaient-ils d’un air bravache, en mettant leurs poings sur leurs hanches, lorsqu’ils passaient près d’un pelletier du sud-ouest. Celui-ci, en effet, était regardé par eux comme un homme ramolli par un climat plus doux et par une chère plus délicate, et était stigmatisé par le nom honteux de Mangeur de porc [de lard]. La supériorité affectée par ces orgueilleux rodomonts était en général admise. Quelques-uns même avaient acquis une véritable célébrité par des actions courageuses, et le commerce des pelleteries avait ses héros dont le nom retentissait à travers l’immense solitude[4] ».

Un siècle après la parution du texte de Washington Irving, le roman de Léo-Paul Desrosiers, Les Engagés du Grand Portage, paru chez Gallimard en 1938, n’a pas manqué de susciter des réactions opposées[1]. Pour sa part, Jack Warwick signale que Desrosiers « reste fidèle à la conception d’un " voyageur " séduisant, véritable propriétaire du Continent, grâce à une connaissance, une tradition et un mode de vie éprouvé qui devraient inspirer le respect à tout homme équitable […][2] ». Réjean Beaudoin, quant à lui, indique que Les Engagés « bouscule quelques idées reçues ; l’envoûtement des grands espaces n’est pas dans l’esprit du régionalisme qui prévaut dans le roman des années 30, non plus que dans la violence féroce opposant des compagnies rivales par " voyageurs " interposés[3] ». Quoiqu’il en soit, le roman présente un caractère indéniablement provocateur. Desrosiers sait les pratiques des commerçants de fourrures, celles des grandes compagnies, et les mauvais traitements qu’ils réservent à leurs employés. Le véritable objet du roman est la dénonciation des procédés des compagnies de traite. « Le livre de Desrosiers étonne quelque peu, de prime abord, dans la mesure où l’on tire […] la littérature du côté du document[4] ». En effet, Les Engagés jette un regard en contact direct avec le commerce des fourrures. Le coureur de bois y est exploité et devient victime des procédés des compagnies et de la loi du rendement. Les valeurs mythiques accordées habituellement aux coureurs de bois sont du coup chambardées et leur liberté ne devient plus qu’une simple illusion. Sous la plume de Desrosiers, les nomades des bois apparaissent comme de simples pantins animés par les grands commerçants de fourrures du XIXe siècle[5].

Avec les Engagés, Desrosiers cherche, et de façon systématique, à faire une œuvre où il enlèvera à la vie hardie et intrépide des coureurs de bois des Pays-d’en-Haut toute valeur d’idéalisation. Ici, encore, la légende, telle que l’a tracée Washington Irving, n’arrive pas à trouver sa véritable dimension.

ENCYCLOPÉDIE. Carolyn Podruchny fait état de degrés dans la hiérarchie des voyageurs (coureurs de bois). La classification s’établit de la façon suivante : « Le baptême rituel pratiqué en des lieux géographiques précis, […] marquait la transformation symbolique de l’habitant en voyageur, du mangeur de lard [novice ou travailleur saisonnier] en homme du nord [hivernant], et de l’homme du nord en homme de l’Athabasca [région située au point de rencontre nord des provinces actuelles de l'Alberta et de la Saskatchewan]. Chacune de ces identités suivait les changements du paysage, l’augmentation des risques, des difficultés de leur travail et un sentiment croissant d’un idéal de masculinité qui se basait sur des valeurs de force, de persévérance et d’audace. Ces rituels nous fournissent des indices du comportement des voyageurs et de leur vision du monde, en plus d’amplifier spectaculairement le volume des voix des voyageurs dans les documents d’archives[6] ».

CATÉGORIE : Innovation lexicale.

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[1] CELM : Centre d'Études Linguistiques de la Mauricie, Trois-Rivières, Serge Fournier, (dir.), «sergiusfournier@gmail.com».

[2] Podruchny, Carolyn, Les Voyageurs et leur monde. Voyageurs et traiteurs de fourrures enAmérique du Nord, Québec, PUL, [2006] ; 2009, p. 25.

[3] Fournier, Serge, Le Coureur de bois au pays du Québec : une figure, une parole -- son univers et son évolution --, thèse de doctorat, UQTR, août 2011, p. 69.

[4] Irving, Washington, Voyages dans les contrées désertes de l’Amérique du Nord, entrepris pour la fondation du comptoir d’Astoria sur la côte Nord-Ouest, Paris, chez P. Dufart, Librairie, tome 1, 1839, p. 178-179[WI], Traduction de Astoria or Anecdotes of an Enterprise Beyond the Rocky Mountains), 1836, CELM).

[5] Fournier, Serge, Le Coureur de bois au pays du Québec…, op. cit., p. 110, 111.

[6] Podruchny, Carolyn, Les Voyageurs et leur monde, op. cit., p. 295.

[1] Desrosiers, Léo-Paul, Les Engagés du Grand Portage, Montréal, BQ, 1988, 257 p. Les références ultérieures à cet ouvrage seront indiquées, entre parenthèses dans le texte, immédiatement après l’extrait cité.

[2] Warwick, Jack, L’Appel du Nord dans la littératurecanadienne-française, op. cit., p. 90.

[3] Beaudoin, Réjean, Le Roman québécois, op. cit., p. 44.

[4] Lacroix, Michel, « Le régionalisme à la NRF ou les charmes du documentaire romancé », dans Saint-Jacques, Denis (dir.), L’Artiste et ses lieux. Les régionalismes de l’entre-deux-guerres face à la modernité, Québec, Nota Bene, Convergences no 37, 2007, p. 187. Sur le sujet, Michel Lacroix écrit aussi que « [l]a vaste majorité des recensions des Engagés soulignera que chez Desrosiers, il n’y a pas que de la littérature, mais aussi un important savoir. La NRF elle-même, par l’entremise des pages anonymes du bulletin fermant chacun de ses numéros, l’indiqua, appelant le livre un " documentaire romancé " (Anonyme, 1938c :174). Le terme revient systématiquement dans les comptes rendus : " documenté avec un soin infini ", selon Le Bien public (Anonyme, 1938a : 1), " abondamment documenté ", selon La Revue moderne (Anonyme, 1938b : 50), le roman de Desrosiers est un " roman historique […] dans lequel l’érudition n’est jamais pesante ", disent Les Nouvelles littéraires (Gruner, 1938 : 6) […] » (Ibid., p. 187-188).

À propos de l'auteur

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SERGE FOURNIER

Maîtrise en linguistique (Université Laval)Doctorat en Lettres (UQTR)
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