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SERGE FOURNIER

Publié dans : Les articles Sciences & Technologies de Serge Fournier

Mots du Québec (dictionnaire diff.), partie 90 : TRIPE de ROCHE

Lorsque les coureurs de bois reviennent de voyage, et qu'ils n'ont rien à manger, ils ont recours à leurs souliers sauvages et à la colle de peaux traitées.

TRIPE de ROCHE loc. nom. f.

I. Lichen comestible noirâtre, foliacé, coriace et ombiliqué, du genre de l’Umbilicaria, plus rarement le Gyrophora ; les mousses produites sont largement distribuées sur des roches appartenant aux régions boréales et alpines ; en cas de nécessité, elles peuvent servir à l’alimentation de l’humain ; polypode de Virginie.

1. Il ne faut pas s'étonner si je suis si sçavant en matiere de glands, & de tripe de roche, puis qu’ils ont fait ma principale nourriture pendant trois mois, que j'ay été icy ; Il est vray, qu'on me presentoit quelquefois des peaux d'orignac, & mesme de la chair boucannée ; mais c'étoit un festin qui n'étoit pas bien commun [...] (Dablon, Claude, Relations des Jésuites, Reuben Gold Thwaites éd., vol. 55, doc. CXXVII, partie 1, p. 150 et 152 (Relation de ce qui s'est passé en la Nouvelle-France, en 1670 et 1671, FTLFQ).

2. C’est dans [un] canot que ces trois hommes [des coureurs de bois] s’embarquèrent à Québec ou à Montréal, pour aller à 300, 400, et jusqu’à 500 lieues [1,250 milles ; 2,011 km] de là, chercher des castors chez des sauvages qu’ils n’ont très souvent jamais vus. Tous leurs vivres consistent en quelque peu de biscuit, des poix, du bled d’Inde, et quelques petits barils d’eau-de-vie [alcool]. Ils sont bientôt réduits à ne vivre que de la chasse et de la pêche qu’ils trouvent sur leur chemin... Il arrive souvent que la chasse et la pêche ne sont pas favorables ; et ils sont réduits à jeûner très exactement, et à ne manger qu’une certaine mousse… qu’ils appellent de la tripe de roche. Lorsqu’ils reviennent de leurs voyages, ou qu’ils passent d’une nation à une autre, et qu’ils n’ont rien à manger, ils ont recours à leurs souliers sauvages et aux peaux qu’ils ont traitées, dont ils font de la colle pour se nourrir….. (Perrot, Nicolas, Mémoires sur les Mœurs, Coustumes et Relligion des Sauvages de l’Amérique septentrionale, publiés par le R. P. J. Tailhan, Éditions Élysée, Montréal, [1717] ;1973, p. 298-299, note (doc. cité : extrait d’un Mémoire historique Sur les mauvais effets de la réunion des castors dans une même main, adressé au comte de Pontchartrain, 1705, CELM[1], FTLFQ[2]).

3. Un matin, Ti Basse s’éveilla avec une brillante idée et nous révéla que nous ne manquerions pas de banique [mets substantiel habituellement composé d’un mélange de farine, d’eau, de sel et de poudre à pâte].

Les deux Indiens savaient ce qu’ils mangeaient… mais moi, je n’en avais pas la moindre idée […]. Mais lorsque je ressentis les effets du repas-purgation […] j’avais envie de mourir. J’ai bien pensé que le gras bec-scie avait contribué aux ravages accomplis dans mon organisme. Mais je compris bientôt que c’était plutôt au lichen « tripe de roche » que je devais ce petit festival des intestins […]. Le problème était simplement que moi, je n’étais pas pourvu de tripes d’Indien – boyaux à toute épreuve, qui semblaient immunisés contre ces sortes de médicaments.

À propos de cette fameuse « tripe de roche » qui m’a si bien fait courir, et dont le nom savant est umbilicaria pustulata, j’ai fini par apprendre que c’est un lichen très répandu au Canada, qui pousse sur les rochers. De couleur noirâtre, il présente l’aspect d’une crêpe très mince, dont le diamètre varie de un à six pouces. Cette plaque est munie d’un ombilic que supporte un court point d’attache (le hile), et qui sert de conduit aux sels minéraux qui nourrissent le lichen (Provencher, Paul, en collaboration avec Gilbert La Rocque, Provencher le dernier des coureurs de bois, Montréal, Les Éditions de l’homme, 1974, p. 71-72, CELM).

4. Les épouses autochtones représentaient d’importantes sources d’information et d’aide, car elles enseignaient souvent à leur mari ce qu’ils pouvaient récolter dans les différentes régions, et faisaient souvent ces récoltes elles-mêmes. Parmi la nourriture récoltée en chemin, on trouvait des oignons sauvages, des prunes, des pembinas [fruits de l'obier ou viorne] et du raisin. En dernier recours, en cas de pénurie de nourriture, elles recueillaient de la mousse sur les rochers. Cette mousse, ou « tripe de roche », préparée en bouillon, pouvait empêcher que l’on meure de faim (Podruchny, Carolyn, Les Voyageurs et leur monde. Voyageurs et traiteurs de fourrures en Amérique du Nord, Québec, PUL, 2009, p. 114, CELM).

ENC. Dans les contrées plus septentrionales, lorsque la famine menace durant l’hiver, faute de poisson et de viande, la cueillette s’apparente parfois à une forme de survie pour les Français. Lors d’un hivernement sur l’île Manitoulin [1670-71], en compagnie d’Amikoués [famille des Ojibwés], le père André, jésuite, fait l’expérience d’une telle « extrémité » : « Après avoir bien fait chercher un peu de chair boucanée, je cru qu’il fallait tout expérimenter, pour ne pas me laisser mourir de faim ; je fus pour cela dans le bois, comme la plupart des Sauvages, pour chercher des racines, du gland & d’une espece de mousse, que les François appellent tripe de roche ». Il s’agit d’imiter ses hôtes amérindiens pour éviter la mort. La tripe de roche, que le père André préfère appeler « potirons de roche », est une nourriture bien connue des voyageurs [au sens large]. Il en existe deux sortes, l’une, que l’on peut cuire, étant moins amère que l’autre. Et de préciser : « Cette manne est eternelle, & quand on a faim, on la boit sans regretter les oignons d’Égypte […] Ainsi, durant tout un hiver, le père André doit-il se contenter de racines, de tripe de roche, de glands, et, parfois, lors d’« un festin qui n’étoit pas bien commun », « des peaux d’orignac et de chair boucannée » que lui offraient parcimonieusement ses « ouailles » amérindiennes. Les Français du Pays d’en Haut font ainsi parfois l’expérience du jeûne, banale et généralement bien vécue par les Indiens (Havard, Gilles, Empire et métissages, Paris et Québec, Sorbonne et Septentrion éd., 2003, p. 601, CELM).

ÉTYMOLOGIE et HISTOIRE : Radisson est le premier coureur de bois à attester, à l’écrit (1665), le syntagme tripe de roche (Voyages dans l’édition de 1885). Au fil du temps, la locution est administrée comme remède contre la plupart des maladies et indispositions que les nomades et les sédentaires de la vallée du Saint-Laurent combattirent. En effet, on l’utilisait comme tisane ou comme purgatif lorsqu’on mélangeait à la tripe de roche des graines de citrouille. À la fois diurétique et abortif, le remède servait après l’accouchement, et entrait même dans la médication pour lutter contre la pneumonie, la paralysie, les maux d'estomac, les plaies, etc.

Le syntagme est aussi passé à l’anglais canadien au début du XIXe siècle (DictCan 811b). Robert Vézina observe l’importance de l’emprunt lexical par la langue anglaise au français québécois. Ses recherches montrent que « [p]rès de 20 % des gallicismes se rapportent à la faune et à la flore ». Cette observation « souligne [déjà] l’antériorité de la présence des francophones sur une partie importante du territoire que les traiteurs anglophones ont parcouru ». Il faut aussi voir, dans ce fait, que « [l]a disponibilité d’appellations françaises d’animaux et de végétaux, bien ancrées dans l’usage des voyageurs, a motivé leur passage à l’anglais ; mentionnons, par exemple : cabri " the pronghorn (Antilocapra americana) ", liard " the balsam poplar (Populus balsamifera) ", orignal " the moose ", tripe de roche et son calque rock-tripe " an edible lichen of the genus, Umbilicaria (or, less often, the genus Gyrophora), having circular, leathery, gray-to-brownish thalli found attached to certain rocks by a threadlike holdfast[3] " ».

CATÉGORIE : Innovation lexicale

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[1] Fichier du Trésor de la Langue Française au Québec : «http://www.tlfq.ulaval.ca/fichier/default.asp».

[2] CELM : Centre d'Études Linguistiques de la Mauricie, Trois-Rivières, Serge Fournier, (dir.), «sergiusfournier@gmail.com».

[3] Vézina, Robert, Le Lexique des voyageurs francophones et les contacts interlinguistiques dans le milieu de la traite des pelleteries : approche sociohistorique, philologique et lexicologique, Thèse de Doctorat, Québec, Université Laval, Faculté des Lettres, vol. 1, 2010, p. 311-312.

À propos de l'auteur

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SERGE FOURNIER

Maîtrise en linguistique (Université Laval)Doctorat en Lettres (UQTR)
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