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SERGE FOURNIER

Publié dans : Les articles Sciences & Technologies de Serge Fournier

Mots du Québec (dictionnaire différentiel), partie 80: BOIS-BRÛLÉ

Chacun des 2 jongleurs [sorciers] qui s'affrontaient au cours de la fête de la médecine [divination] reprit alors la position qu'il occupait dans le cercle.

Remarque liminaire

Commentant l’étude de Carolyn Podruchny, Les Voyageurs et leur monde (2009), Gilles Havard souligne que « les voyageurs [et les coureurs de bois] sont l’une des manifestations socioculturelles les plus originales de l’histoire nord-américaine. Leur histoire se mêle fréquemment à celle des métis et, selon l’historien français, il «n’est pas toujours aisé de distinguer entre voyageurs canadiens-français et voyageurs métis[1] », aussi appelés, Bois-Brûlés, hétéronyme motivé par la couleur foncée de leur peau.

BOIS-BRÛLÉ subst. masc., généralt plur.

I. Métis, issus de sang français (pfs écossais) et indien, concentrés géographiquement dans le Nord-Ouest canadien, particulièrement dans le secteur de la rivière Rouge.

1. Arrosé par les rivières qui se jettent dans la baie d'Hudson, le territoire du Nord-Ouest avait autrefois été visité par quelques jésuites qui, cependant, ne s'y étaient pas arrêtés ; l'évangile n'avait pas encore été annoncé dans ces immenses régions ; le nom du vrai Dieu n’y était connu que des voyageurs canadiens et des métis, désignés dans la colonie sous le nom de Bois-Brûlés (Ferland, J[ean]-B[aptiste]-A[ntoine] (abbé), « Notice biographique sur Monseigneur Joseph Octave Plessis, Évêque de Québec », in Le Foyer canadien, t. 1, Québec, 1863, p. 202-203, FTLFQ[2]).

2. Un bon soir que nous venions de rencontrer quelques canots de Pous*, Dominique fit passer toute la nuit blanche à Benn. Il est vrai que lui et nous en avions souffert un peu aussi ; mais Dominique disait :

– C'est égal, si on peut s'en débarrasser !

Benn était devenu si agité qu'un jour il faillit nous faire chavirer en descendant un rapide dans la Rivière-des-français, mais Dominique disait toujours :

– C'est égal, on finira par s'en débarrasser.

*Nom que les Bois-brûlés et les voyageurs donnent à la nation des Poutoatomis (Taché, Joseph-Charles, Forestiers et voyageurs, Montréal, Fides, [1863] ; 1981, p. 149-150, FTLFQ, CELM[3]).

3. Chacun [des deux jongleurs (sorciers) qui s'affrontaient au cours de la fête de la médecine (divination)] reprit alors la position qu'il occupait d'abord dans le cercle. Les anciens se regardèrent, comme la première fois, et le chef principal dit :

– Kitchéouab a fait le monde, et Midjikine l'a refait. Ceux qui leur parlent sont forts !

Et tous les Sauteux répondirent avec gravité :

– C'est vrai !

Ce fut ensuite de nouveau le tour des jongleurs de parler :

– Le Serpent à sonnette tue, dit Ouabouss, on ne revient pas de sa morsure !

– Le petit-castor* est poison, reprit Miskouadèz, on meurt quand on l'avale !

Les anciens, après s'être regardés, dirent :

– C'est juste !

*Les Bois-brûlés appellent petit-castor un insecte qui vit principalement sur l'eau, dans les mares et les flaques. Les gens s'accordent à dire que c'est un poison violent, et que ceux qui ont le malheur d'en avaler deux ou trois en meurent. Aussi quand les Bois-brûlés prennent de l'eau dans les petites mares stagnantes à l'obscurité ont-ils le soin de la couler avant de boire (Taché, Joseph-Charles, Forestiers et voyageurs, Montréal, Fides, [1863] ; 1981, p. 156-157, FTLFQ, CELM). Pour d’autres emplois de Bois-Brûlés dans Forestiers et Voyageurs, se référer aux pages 160, 161, 162 ; les Brûlés, p. 165.

4. Ils [les coureurs de bois] ont appris aux Pieds Noirs, aux Sauteux et aux Assinipoels des proverbes français, des chansons à boire et des quatrains de Pibrac [commune française]. En s'égaillant ainsi sur toute la surface du continent, ces aventuriers devinrent, à la deuxième génération, des Bois brûlés (Buron, Edmond, «La Chasse Gallery», inLe Canada français, Québec, 2e série, vol. 22, nº 1, p. 78-86 ; vol. 22, nº 2, p. 79, FTLFQ).

5. [Élodie, une métisse, répond à Rachel] Laisse-moi te dire, une bonne fois, tout ce que, depuis longtemps, je veux te dire. (Avec un sourire.) Tu m’as déjà traitée de Bois-Brûlés… (Rachel fait un geste évasif). Mais je n’ai point honte de mon sang mêlé. Il a, en ce pays-ci, plus de profondeur que le tien. Et c’est ce qu’on a dans les profondeurs du sang qui fait comprendre beaucoup de choses […] (Savard, Félix-Antoine, La Dalle-des-Morts, Montréal, Fides, 1965, p. 46, CELM).

6. Cette centaine d'Écossais et d'Irlandais débarqués sur les rives de la baie d'Hudson en 1811 s'établirent près du lac Winnipeg et de la Rivière Rouge. Ce groupe, probablement le plus éloigné de la civilisation, vu le manque de communications, eut à ses débuts bien des difficultés à traverser et en triompha peu à peu. Jusqu'en 1870, il n'y eut pas d'autres blancs dans ces immenses territoires que ceux provenant de ces deux sources. Beaucoup s'unirent légitimement à des femmes indiennes, et de ces mariages sortit la race des métis « des bois brûlés ». Les origines de ces métis sont nettement marquées. À l'exemple de ceux qui leur avaient donné le jour, les métis français sont généreux, pleins d'entrain et de gaieté, aimant les aventures : c'est la vie de chasseurs, de trappeurs qu'ils préfèrent. Les métis écossais sont au contraire avisés, tenaces, froids comme leurs pères et se livrent en général à la culture (Benoist, Charles, Les Français et le nord-ouest canadien, Bar-Le-Duc, Imprimerie de l'œuvre de Saint-Paul, 1895, p. 100, FTLFQ).

ÉQUIVALENTS : Brûlés, Bois Grillés (rivière Rouge) ; Chicot « métis franco-ojibwés de la région du lac Supérieur» ; « Ils ont également été connus sous des noms en lien avec leur origine géographique : Métis de la Rivière rouge, Gens de la rivière rouge, Gens du Nord[4] ; Sang mêlé.

ENCYCLOPÉDIE :

[…] il ne faut pas perdre de vue que les Métis de la rivière Rouge (territoire actuel du Manitoba et du Dakota du Nord), aussi appelés Bois-Brûlés, qui constituent le groupe le plus nombreux et le plus connu, particulièrement en raison des deux rébellions auxquelles ils ont pris part sous la conduite de Louis Riel, ne représentent pas tous les groupes de Métis ayant existé ou existant encore en Amérique du Nord. Cela dit, la diversité des situations culturelles et linguistiques vécues par les membres de ce groupe particulier, fait écho à celle qu’on rencontre dans l’ensemble des pays d’en haut. En décrivant les diverses réalités linguistiques des Bois-Brûlés, on décrit du coup chacune de celles qu’ont vécues les autres groupes métis[5].

ÉTYMOLOGIE et HISTOIRE. Bois-brûlé fait référence au teint foncé des Métis proche de la couleur du bois carbonisé (DictCan, p. 64a) ». Robert Vézina suggère une influence de l’étymon wissâkodéwinini, mot ojibwé, qui signifie " métis " et « dont la traduction littérale en anglais serait " half-burnt-wood-man " […], allusion au fait que les métis seraient comme des morceaux de bois à demi brûlés, foncés à un bout et blanc à l’autre[6] ».

Le mot appartient à un vocabulaire spécialisé, celui des coureurs de bois et voyageurs et n’est pas relevé par les glossairistes québécois. Son emploi, de nos jours, est quasi inexistant.

CATÉGORIE : Amérindianisme ou innovation lexicale.

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[1] Havard, Gilles, « Carolyn Podruchny, Making the Voyageur World. Travelers and Traders in the North American Fur Trade, Lincoln, University of Nebraska Press, 2006, 414 p. ». En ligne depuis le 14 janv. 2008 ; consulté le 03 oct. 2012. URL : http://nuevomundo.revues.org/17553.

[2] FTLFQ : Fichier du Trésor de la Langue Française au Québec :

http://www.tlfq.ulaval.ca/fichier/default.asp

[3] CELM : Centre d'Études Linguistiques de la Mauricie, Trois-Rivières, Serge Fournier (dir.) : «sergiusfournier@gmail.com». Voir l’article 78, Nord-Ouest, pour lire les remerciements adressés aux confrères qui, à un moment ou un autre, ont travaillé à l’élaboration du Centre de recherche.

[4]Vézina, Robert, Le Lexique des voyageurs francophones et les contacts interlinguistiques dans le milieu de la traite des pelleteries : approche sociohistorique, philologique et lexicologique, Thèse de Doctorat, Faculté des Lettres, Université Laval, Québec, vol. 1, 2010, p. 450.

[5] Ibid., p. 202.

[6] Ibid., p. 450 ; voir aussi Baraga, Frederic, A Dictionary of the Ojibway Language, St. Paul (Minnesota), Minnesota Historical Society Press, 1992, XV-301 p. + VIII-422 p. [1ère édition : 1878].

À propos de l'auteur

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SERGE FOURNIER

Maîtrise en linguistique (Université Laval)Doctorat en Lettres (UQTR)
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