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SERGE FOURNIER

Publié dans : Les articles Sciences & Technologies de Serge Fournier

Mots du Québec, dictionnaire différentiel, partie 84 : BOUSCUEIL

On dit : la rivière va parler, c'est la mouvance, la débâcle. Les glaçons ou aboiteaux se mettent en marche, se bousculant, se renversant les uns les autres

BOUSCUEIL n. m.

I. Amoncellement, mouvement de larges plaques et blocs de glace en dérive, empilés les uns sur les autres sous l'effet du vent, du fil de l’eau ou des marées ; débâcle.

1. À la fin de l’hiver, les rivières sont des points de mire, on les surveille pour savoir quand la glace va caler, c’est-à-dire quand elle se décolle des bords pour s’enfoncer (tomber à fond de cale).

Dans les eaux calmes de l’intérieur, gels et dégels se font très brusquement, presque d’un seul bond ; Bignell raconte, en son voyage au lac Mistassini, que le 24 mai 1883, au matin, on aurait ou se promener en traîneau sur le lac ; à midi, il ne restait plus que des lambeaux de glace à la dérive, et le soir plus aucune trace [1].

On dit : la rivière va parler, c'est la mouvance, la débâcle. Les glaçons ou aboiteaux se mettent en marche, en dérive, se bousculant, se renversant les uns les autres ; c'est le bouscueil ou bascules, au milieu des craquements et de crissements ; Preble raconte que la débâcle de la Liard se produisit le 29 avril avec un fracas terrible, les glaces grosses de deux mètres s'amoncelèrent jusqu'à 25 mètres de hauteur (Deffontaines, Pierre, L'Homme et l'hiver au Canada, Paris, Gallimard, 1957, p. 39-40 (FTLFQ[2], CELM[3]).

2. Le BOUSCUEIL est un titre étrange. Je l'ai choisi parce qu'il me plaît, et qu'on en peut aisément deviner le sens. Ce mot de la Petite-Côte-Nord signifie la débâcle des rivières au printemps. Il pouvait, m'a-t-il semblé, s'appliquer à certains mouvements de l'esprit, lesquels, par moments débâclent, eux aussi, et se délivrent par la parole et par l'écrit. » (Savard, Félix-Antoine, Le Bouscueil, Montréal, Fides, 1972, p.9).

3. Pour ce qui est de Félix-Antoine Savard écologiste, là, il était en avance sur son époque. Il a multiplié les invitations au respect de la nature, servi des avertissements et reproches sur tous les tons, surtout dans cette prose poétique qui est sa note distinctive : « Les arbres avaient des pieds, des bras, des têtes, et, de même, les rivières et les monts. […] Mais nous n’avons voulu rien voir ni entendre ; mais nous n’avons point tendu les bras ; mais nous n’avons point rapproché notre tête ni notre cœur ; mais nous avons traité d’absurde ce que disaient les arbres, les rivières et les monts » (Le Moine, Roger et Jules Tessier (dir.), Relecture de l’œuvre de Félix-Antoine Savard, Montréal, Fides, 1999, p. 191, CELM).

4. L'excursionniste s'instruit des glaces à la fois directement et indirectement ; les deux procédés sont complémentaires. […] À l'allure topographique [l’auteur souligne] de la surface des glaces : glace uniforme ; glace chaotique ou bouscueil (afin de remplacer glace hummockée) (Hamelin, Louis-Edmond, « Les glaces flottantes : nature et cultures », dans Bulletin de la Société de géographie de Québec, vol. 2 , no 2, Printemps 2008, p. 11 ; en ligne : « http://socgeoquebec.org/Site/Bulletin_files/Bulletin%20SGQ%20-%20V2N2.pdf », site visité le 10 janv. 2013, CELM).

QUASI-ÉQUIVALENCE : Bascule, basculis, bousculis, bourdignon (PPQ, 1229).

LITTÉRATURE : Déjà dans les temps immémoriaux, les hommes tentèrent d’expliquer par le mythe l’engourdissement passager des forces de vie et de reproduction de la nature. Dans la littérature mésopotamienne, chez les Sumériens, la descente d’Ishtar aux Enfers préfigure le personnage de Perséphone de la mythologie grecque. Métaphore de la mort et de la renaissance pour tout judéo-chrétien, mort des idées ou période de dormance, de réflexion ? Autant d’images suscitées par cette saison, fin d’un cycle et annonciatrice d’un nouveau. […] L’hiver au Québec, comment le passer, le dépasser ? Au-delà des préjugés, des clichés et des idées toutes faites, ce numéro a tenté d’explorer notre relation ambiguë avec cet hiver emblématique qui nous habite et de confronter le déni collectif de notre saison la plus longue. Des textes introspectifs, rétrospectifs (les souvenirs d’enfance ne sont jamais loin), des relations amoureuses esquissées ou avortées jalonneront ce parcours régulièrement accompagné de la mort de la mère qui, décidément, ne passera pas l’hiver… Mythe ou métaphore de notre identité, cette saison fantôme, je vous invite donc à la revisiter. Car au-delà des incontournables de notre littérature — le poète Nelligan ou le personnage François Paradis —, ce numéro vous en propose une lecture inédite. Il vous offre l’occasion d’enrichir votre vocabulaire hiémal de « bouscueil » et de « névasse », en somme de mots pour nommer et d’images pour vous approprier cette saison qui demeure, qu’on le reconnaisse ou pas, au cœur de nos existences. Ici et maintenant. Rien de moins (Langevin, Lysanne (dir.), « Page de présentation », Mœbius, Montréal, no 132, mars 2012).

MÉTALINGUITIQUE : Selon Jean-Claude Boulanger, un « découpage dans le lexique à des fins de la norme renvoie aussi bien à ce qui appartient à des usages situés au-dessus de la barre normative (usage soutenu, littéraire, etc. : bouscueil, pagée au Québec, quasi, souventefois en France) qu’à ce qui loge à l’enseigne placée sous la barre normative (usages familiers, argotiques, vulgaires, etc.)[4] ». Ces observations, dans le cas de bouscueil, appellent quelques nuances supplémentaires. À partir du Saguenay et en s’avançant vers l’Est, le vocable est d’usage courant (voir exemple 2 et les paragraphes 2, 3, 4 de la rubrique Étymologie et histoire). Bouscueil présente, en effet, deux niveaux de langue selon sa distribution géographique. Au registre familier de la Petite-Côte-Nord et de l’Acadie, s’oppose un usage littéraire plus lié à la publication du recueil de poésie en prose de F. A. Savard. Cette hypothèse repose sur le fait que Savard a vécu une bonne partie de sa vie au Saguenay et sur la Côte-Nord, où l’utilisation de bouscueil est d’un usage plus naturel, hors du lustre de la prose poétique.

ÉTYMOLOGIE et HISTORIQUE : Bouscueil n. m. est un dérivé du v. tr. bousculer (1778), composé tautologique du moyen français bousser « heurter » (1416) et de culer « marcher à reculons » (1482). Le premier élément remonte au moyen haut-allemand bôzen « frapper, heurter » ; le deuxième dérive de cul, composante de basculer. Par ailleurs, bousculer, en ce qui regarde son sémantisme, est très près de culbuter, verbe aussi construit à partir de cul et qui exprime l’action de mettre sens dessus dessous en poussant en tout sens (DHLF, p. 485a).

Bouscueil, au Québec, est d’emploi courant dans la région de Tadoussac, Les Escoumins, Baie-Sainte-Catherine, Rivière Portneuf, de même qu’en Acadie et aux Îles-de-la-Madeleine (PPQ, MassAcad, DictÎMad[5]). Encore aujourd'hui, des bateaux de plaisance sont enregistrés sous l'appellation bouscueil, et bon nombre d'organismes, ou d’ateliers divers de ces régions, affichent bouscueil en tant que raison sociale. En revanche, Félix-Antoine Savard, en littérature, a donné ses titres de noblesse au substantif dans un recueil de poésie au titre éponyme (1972).

Aux Îles-de-la-Madeleine, le vocable est encore très vigoureux et s’applique à des « pointes formées par l'entrechoquement des glaces sous l'action des vents et de la marée ».

En Acadie, et principalement dans la région de la Baie-des-Chaleurs, bouscueil se dit communément des « gros amas de glaces », « débâcle », qu’on retrouve dans des contextes enregistrés par Geneviève Massignon : quand la mer se bouscueille « quand les glaces se bousculent», puis y’a des bouscueils qui s’en allont ».

Bouscueil est aussi signalé en tant que mot « canadien » par plusieurs répertoires du français général parmi lesquels on retrouve Le Grand Robert de la langue française, où il désigne le « mouvement des glaces sous l'action du vent, de la marée, du courant. Le bouscueil du printemps » (CD-ROM 2009), Le petit Robert, Le Grand Larousse de la langue française et Le Lexis.

Catégorie : Innovation lexicale.

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[1] Rousseau, Jacques, « Bataille de sextants, autour du lac Mistassini », Montréal, Action universitaire, livraison de janvier 1948, p. 13.

[2] FTLFQ : Fichier du Trésor de la Langue Française au Québec : « http://www.tlfq.ulaval.ca/fichier/default.asp ».

[3] CELM : Centre d'Études Linguistiques de la Mauricie, Trois-Rivières, Serge Fournier (dir.) : «sergiusfournier@gmail.com». Pour en savoir plus sur le CELM, voir l’article 78.

[4] Boulanger, Jean-Claude « La francophonie : une norme, des normes, un dictionnaire, des dictionnaires ? », dans Laroussi, Foued et Sophie Babault, Variations et dynamismes du français, Paris, L’Harmattan, 2001, p. 45.

[5] Naud, Chantal, Dictionnaire des régionalismes des îles de laMadeleine, en ligne, Montréal, Les Éditions Québec-Amérique, 2011, 311 p.

À propos de l'auteur

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SERGE FOURNIER

Maîtrise en linguistique (Université Laval)Doctorat en Lettres (UQTR)
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