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SERGE FOURNIER

Publié dans : Les articles Sciences & Technologies de Serge Fournier

Mots du Québec (dictionnaire différentiel), partie 87 : L'OUEST

Brillant stratège, Perrot met à l'épreuve différents expédients ingénieux, dont le canot à voile pour la guerre et «ses voyages d'hiver» sur les rivières.

OUEST (l’~), substantif masc.

I. Au XVIIe siècle, territoire constitué par l’ensemble des Grands Lacs et leur pourtour, il est principalement occupé par les Indiens, les coureurs de bois, les missionnaires et les militaires ; vers le milieu du XVIIIe siècle, la frontière de cette vaste région s’étendra graduellement vers l’ouest et le nord.

1. Dans la vallée du Grand Fleuve, la traite est libre ; en fait, pêcheurs et marchands fréquentent surtout Tadoussac, à l’embouchure de la rivière Saguenay, par laquelle descendent les Montagnais chargés de fourrures. Depuis des dizaines d’années, des pêcheurs et des marchands connaissent ce poste. Comme Champlain, tous savent que les fourrures les plus belles viennent du Nord et de l’Ouest. Mais les Montagnais veillent jalousement sur leur monopole et interdisent l’accès à l’intérieur aux autres Indiens et Français (Jacquin, Philippe, Les Indiens blancs, Français et Indiens en Amérique du Nord (XVIe-XVIIIe siècle), Paris, Payot, 1987, p. 38, CELM[1]).

2. L’offensive de Frontenac [pour contrôler le réseau commercial de l’Ouest] ne laisse pas indifférent le clan des marchands de Montréal, le plus puissant de la colonie ; les Le Moyne, Le Ber, Aubert de la Chesnaye n’ont pas attendu l’arrivée du nouveau gouverneur pour lancer les coureurs de bois dans l’Ouest et ils sont bien implantés autour des Grands Lacs (Jacquin, Philippe, Les Indiens blancs, Français et Indiens en Amérique du Nord (XVIe-XVIIIe siècle), op. cit, p. 149, CELM).

3. La chute de la Huronie [1651] affaiblit la position des principaux habitants en ouvrant les Pays-d’en-Haut [la région des Grands Lacs] à tous les colons, y compris les petits troqueurs, qui profitèrent en quelque sorte de l’appel d’air : ils furent amenés en effet à s’aventurer dans l’Ouest pour reconstituer le réseau de la traite des fourrures. « L’implication directe des Français dans la cueillette et le transport des fourrures inaugura de nouvelles structures qui allaient persister jusqu’à la fin du XVIIIe siècle[2] ». À partir de 1653, parce que les intermédiaires hurons avaient disparu, et pour déjouer la concurrence qui faisait rage dans la colonie, des coureurs de bois remontèrent les rivières vers les Pays-d’en-Haut. Les Français furent ainsi les premiers Européens à se rendre parmi les Indiens dans l’intérieur du continent, ce qui conditionna l’histoire de l’Amérique du Nord jusqu’en 1763 et même au-delà (Havard, Gilles et Cécile Vidal, Histoire de l’Amérique française, Paris, Champs/Flammarion, [2003] ; 2006, p. 98, CELM).

4. LITTÉRATURE. [Nicolas] Perrot sait que la colonisation des Pays-d’en-Haut (voir l’article 64) se trouve mise en péril si les raids iroquois se multiplient. Il se doit d’agir, mais il ne peut le faire seul. Chef naturel, il sait s’entourer. Il a tôt fait de regrouper les Français, les guerriers des nations alliées et les coureurs de bois pour diriger une opération de contre-attaque en territoire ennemi. Brillant stratège, il met à l’épreuve différents expédients ingénieux, dont le canot à voile pour la guerre et pour « ses voyages d’hiver sur les rivières et les lacs de l’Ouest où il avait pénétré le premier[3] », de même que la poudre fulminante qui augmente la portée des balles (Fournier, Serge, Le Coureur de bois au Pays du Québec : une figure, une paroleson univers et son évolution — , Thèse de doctorat, Faculté des lettres, Université du Québec à Trois-Rivières, 2012, p. 73-74, CELM).

QUASI-ÉQUIVALENCE : Pays-d’en-Haut ; Pays des nations alliés ; Pays des sauvages éloignés de la colonie française ; Pays de tous les sauvages amis.

ÉTYMOLOGIE et HISTOIRE : Emprunt au vieil anglais west, d'abord attesté comme adverbe au IXe siècle puis comme substantif au XIIe siècle. Il correspond à l'allemand et au néerlandais moderne Westen, West (FEW 17, p. 571-572, TLF, DHLF).

Depuis le début du XVIIe siècle, au Canada, la traite des fourrures « s’est déplacée progressivement au-delà du corridor de peuplement, à l’ouest de Montréal, vers l’immense bassin des Grands Lacs, puis celui de la baie d’Hudson, et y a connu une expansion encore jamais vue[4]». En effet, les Hurons, à la fois durement touchés par le choc microbien et les attaques incessantes des Iroquois, se retirent en terrain plus amical et renoncent au rôle déterminant qu’ils exerçaient dans le commerce des fourrures avec les Français. Ces derniers poursuivent tout de même leurs échanges avec les Indiens en avançant plus avant encore vers l’Ouest, dans la région des Grands Lacs et son ample bassin hydrographique.

ENCYCLOPÉDIE : Après D. W. Meining[5], dont la thèse centrale établit que les systèmes impériaux se divisent en sections géographiques, tout en se déplaçant du centre à l’extrême périphérie, Thomas. D. Hall[6] propose, « une typologie plus fine des modalités de l’intégration dans le Système-Monde[7] ». Hall établit, en effet, une classification qui tient compte de l’incorporation au centre qui peut s’appliquer aux Pays-d’en-Haut ou de l’Ouest. Gilles Havard, sur le sujet, fait aussi remarquer que la classification de Hall installe des zones « de périphéries " dépendantes " (forte incorporation), de périphéries " marginales " (incorporation modérée), de périphéries de " contact " (incorporation faible), et enfin d’aire externe (incorporation nulle). Le Pays d’en Haut, au XVIIe siècle, relève, selon Havard, de la troisième catégorie : il ne s’agit pas d’une zone extérieure, de par l’exploitation des fourrures et l’existence d’un système impérial. Mais l’incorporation est faible, car les liens avec le centre sont ténus : les fourrures, produits de demi-luxe, n’étaient pas indispensables à l’économie européenne[8]. »

D’autre part, « le Pays-d’en-Haut, du point de vue de l’empire français, correspond à une double périphérie : périphérie au sein de la Nouvelle-France (les postes de l’Ouest comme dépendances de Québec), puis périphérie du royaume de France (Québec comme dépendance de Versailles). Québec, qui se situe dans la zone médiane, appartient pleinement à l’empire. Il s’agit, sur le plan géopolitique, d’une périphérie dépendante, ou, tout court, d’une dépendance : elle est placée vis-à-vis de la métropole dans un rapport bilatéral de réciprocité et de dépendance. La colonie laurentienne appartient davantage à l’empire que le Pays d’en Haut. Celui-ci, en ce sens, mérite pleinement l’appellation de périphérie : s’il est par certains aspects une dépendance (nomination de commandants de postes par exemple), il possède aussi une certaine autonomie. Versailles impose plus facilement ses vues à Québec qu’à Michillimakinac, les liens avec le centre étant plus lâches pour une zone périphérique que pour une zone intermédiaire. Les Français de l’Ouest ne subissent pas quotidiennement l’empire du centre. Il en va de même pour les Amérindiens qui ne cadrent pas avec la conception impériale. Sur le plan politique, les rêves du " centre " ne correspondent ainsi pas toujours à la réalité[9] ».

REMARQUES : La littérature, comme les documents sur l’Histoire et la géographie, donnent à lire l’existence, en Nouvelle-France, d’une dissension profonde qui occupe ses deux principaux champs d’activité : la colonie de peuplement par l’agriculture et le commerce des fourrures. Les dirigeants locaux expriment régulièrement au Roi l’importance de cette dualité. Dans l’immédiat, elle se constate dans les voyages des traiteurs considérés sous l’angle de leur effet de dilatation géographique, puis d’éparpillement de la population (déjà anémique) en la vallée du Saint-Laurent. Les tenants de la culture de la terre considèrent les voyages des hommes des bois comme un net recul. C’est du moins ce décodage qu’effectuent les autorités locales, qui fait comprendre, pour une bonne part, le manque d’audace de la métropole à l’égard du développement de l’Ouest. Il faut relire La Dalle-des-Morts (1965), de Félix-Antoine Savard, pour bien saisir l’ampleur de l’hiatus entre sédentaires et nomades et les suites anticipées pour le développement du pays.

CATÉGORIE : Innovation sémantique.

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[1] CELM : Centre d'Études Linguistiques de la Mauricie, Trois-Rivières, Serge Fournier, (dir.), «sergiusfournier@gmail.com».

[2] Dickinson, J. A., « Les Amérindiens et les débuts de la Nouvelle-France», Canada ieri e oggi, Atti del 6e convegno internazionale di studi canadesi, Biblioteca della Ricerca, Cultura Straniera, 13, Bari, Schena editore, 1986, p. 98.

[3] Boucherville, Georges Boucher de, Nicolas Perrot ou Les Coureurs des bois sous la domination française, édition établie, présentée et annotée par Rémi Ferland, Sainte-Foy, Éditions de la Huit, 1996, p. 16).

[4] Vézina, Robert, Le Lexique des voyageurs francophones et les contacts interlinguistiques dans le milieu de la traite des pelleteries : approche sociohistorique, philologique et lexicologique, Thèse de Doctorat, Faculté des Lettres, Université Laval, Québec, vol. 1, 2010, p. 32-33.

[5] Meinig, D.W., The Shaping of America, A Geographia Perspective on 500 Years of History, vol. 1 : Atlantic America, 1492-1800, New Haven and London, Yale University Press, 1986.

[6] Hall, Thomas, D., « Incorporation in the World System : toward a critique », American Sociological Review, vol. 51, June 1986, p. 390-402.

[7] Havard, Gilles, Empire et métissages. Indiens et Français dans le Pays d’en Haut, Paris — Québec, Presses de l’Université Paris - Sorbonne — Septentrion, 2003, p. 47.

[8] Ibid., p. 47-48.

[9] Ibid., p. 49.

À propos de l'auteur

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SERGE FOURNIER

Maîtrise en linguistique (Université Laval)Doctorat en Lettres (UQTR)
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