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SERGE FOURNIER

Publié dans : Les articles Sciences & Technologies de Serge Fournier

Mots du Québec (dictionnaire différentiel), partie 89 : WAMPUM

Un incident international survint à Michillimakinac [...] le meurtrier était un Illinois et le crime avait été commis avec le poignard de Tonty, un Français

WAMPUM n. m.

I. Chez les Indiens de l’Amérique du Nord, assemblage de perles, fabriquées à partir de coquillages marins, enfilées en rangées pour recevoir la forme de bandes rectangulaires ou de chapelets ; ces objets sont ensuite utilisés comme ornement (bracelet, collier, ceinture), mais peuvent aussi servir de traités et de monnaie d’échange.

1. 21 7bre [= septembre] [1756]. - A 5 heures du matin, conseil tenu avec les Outaouais et les Sauteux ; les premiers, ayant 4 prisonniers et environ 500 lieues à faire pour retourner chez eux, partent ce soir ; les Sauteux disent qu'ils n'ont pas vu l'ennemi d'assez près et sont convenus de partir ce soir pour faire coup du côté de Lydius. [/] A 10 heures, conseil avec les Iroquois ; d'abord, compliments de condoléances sur la perte qu'ils ont faite ; deux équipements complets, nommés ouapon, et sur chacun 8 branches de porcelaine, nommés wampum, ont couvert les morts et essuyé les larmes (Bougainville, Louis-Antoine, « Journal de l'expédition d'Amérique commencée en l'année 1756, le 15 mars », dans Rapport de l'archiviste de la province de Québec pour 1923-1924, Québec, Ls-A. Proulx, 1924, p. 228, FTLFQ[1]).

2. Les Hollandais découvrent, dans les années 1620-1621, la valeur que portent les Indiens au collier ou à la ceinture composés de perles enfilées, dessinant des motifs harmonieux. Au prestige attaché à sa possession, le wampum associe d’autres avantages : il sert à seconder la mémoire orale lors des traités grâce à des signes particuliers et joue le rôle de monnaie au cours du troc. Les Indiens du Nord-Est l’appréciaient comme un objet de luxe, ils savaient que sa fabrication nécessitait de longues heures de travail minutieux[2] (Jacquin, Philippe, Les Indiens blancs, Français et Indiens en Amérique du Nord (XVIe-XVIIIe siècle), Paris, Payot, 1987, p. 81, CELM[3]).

3. Il est certain cependant que les gestes et la parole [chez les Amérindiens] y occupent une place prépondérante. Plus tard, dans leurs relations diplomatiques avec les Européens, les dons symboliques et les discours grandioses présideront à toutes les ententes. Ces dons matériels, outils de guerre ou de paix, colliers de coquillages multicolores et chargés de dessins figurés (wampum) constituent pour eux des rappels concrets, des signes tangibles de la mémoire de la nation (Mathieu, Jacques, La Nouvelle-France : Les Français en Amérique du Nord, XVIe-XVIIIe siècle, Paris et Québec, Belin et Les Presses de l'Université Laval, p. 28, FTLFQ).

4. Les Hurons de Lorette, en particulier, offrent le visage d’une communauté acculturée. En 1749, le voyageur suédois Pehr Kalm remarque qu’ils arborent souvent des pendants d’oreille, qu’ils ont des colliers de wampum autour du cou, et que leur corps est couvert de peintures et de tatouages, mais aussi qu’ils « portent volontiers une veste ou une blouse à la mode française » et cultivent le blé et le seigle en plus du maïs et du tournesol (Havard, Gilles et Cécile Vidal, Histoire de l’Amérique française, Paris, Flammarion, 2006, p. 345, CELM).

5. Un incident international survint à Michillimakinac [...] : non parce que le meurtrier était un Illinois, mais parce que le crime avait été commis dans la cabane d'un Outaouais et avec l'arme d'un Français [le poignard de Tonty]. Inquiets, les Kiskakons [Outaouais] prièrent le gouverneur Frontenac à l'automne 1681 de « vouloir s'interposer pour accommoder cette affaire », tout en confiant deux colliers de wampum aux Hurons afin qu'ils intercèdent auprès des Tsonnontouans [Iroquois]. Il s’agissait de réparer ce meurtre comme on le faisait entre alliés (Havard, Gilles, Empire et métissages, Québec et Paris, Septentrion et PUP-Sorbonne, 2003, p. 213, CELM).

QUASI-ÉQUIVALENCE : matachias ; sewant ou zewant chez les Narragansetts, porcelaine, branches de porcelaine et grains de rassade (chez les Français).

SYNTAGMATIQUE : ceinture de wampum,collier de ~, perle de ~, ~ à deux voies (FTLFQ).

ENCYCLOPÉDIE. L’autre outil « sacré » de la diplomatie amérindienne, lui aussi investi de qualités mystiques, est le wampum, « marque de paix entre les peuples orientaux de mesme que le calumet parmi les sauvages de l’occident ». Les colliers de wampum, ou de porcelaine, sont faits de perles fabriquées à partir de coquillages marins et enfilés en rangées pour former des bandes rectangulaires ou parfois de simples chapelets. Grâce à leur couleur, variable selon les sujets, et aux emblèmes géométriques qui y étaient tissés, ces colliers possédaient une fonction mnémotechnique. Véhicule de la voix et de la parole, le wampum constituait le support matériel de la tradition orale et donc de la mémoire. Surtout utilisé par les Iroquoiens, il fut introduit dans le Pays d’en Haut par l’intermédiaire des Hurons après 1650. Les Outaouais, mais également certains peuples de la baie Verte, utilisaient ainsi et le calumet et les colliers de wampum. « Les sauvages des prairies, explique Raudot, ne se servoient point autrement de porcelaine ils parloient avec le calumet en donnant des esclaves ou pour des présents […] de bœufs cerf orignal[4]. »

Marcel Trudel indique que « parmi les articles d'usage courant [chez les Amérindiens], ce sont les matachias qui illustrent davantage ce déclassement des produits domestiques par l'étranger. Ces matachias ou colliers de porcelaine (appelés aussi grains de rassade) étaient de petits cylindres blancs, bruns ou violacés, taillés dans des coquillages marins (en particulier, le Venus mercenaria) ; ces petits cylindres, de la grosseur d'un pois chiche, étaient perforés et enfilés sur des lanières de cuir, dites branches de porcelaine ; plusieurs de ces branches composaient un collier de porcelaine ou wampum. Nous avons donc, dans ces branches et ces colliers de porcelaine, des articles rigoureusement propres aux Amérindiens et qui ont, étant d'utilité courante dans les traités, un caractère sacré : or (c'est un autre exemple étonnant de l'influence européenne), les Français vont eux-mêmes fabriquer des grains de verre, mêlés d'étain ou de plomb, et cette verroterie d'importation française va rapidement prendre la place des matachias originels[5]. »

ÉTYMOLOGIE et HISTOIRE : Jonathan C. Lainey dans La " Monnaie des Sauvages ". Les colliers de wampum d’hier à aujourd’hui élucide les origines et l’histoire de wampum. Il précise que ce fait lexical appartient à la « famille linguistique algonquienne de la région du nord-est de l’Amérique » et qu’il est le produit de la réfection (forme contractée) « de wampumpeague ou wampumpeake », vocable employé par les Algonquins « du sud de la Nouvelle-Angleterre et récupéré par la langue anglaise au début du XVIIe siècle . Cette forme abrégée sera couramment utilisée par les Anglos-américains tout comme par les Amérindiens voisins des groupes algonquins et iroquoiens. Les Hollandais appelleront les perles fabriquées à partir des coquillages sewant ou zewant, reprenant ainsi l’appellation utilisée par les Narragansetts, un groupe algonquin de la Nouvelle-Angleterre, qui en furent les principaux producteurs ». Le mot wampum renvoie « aux perles alors qu’elles ne sont pas enfilées, sans distinction de couleurs. Les Français utiliseront l’expression porcelaine pour désigner ce même type particulier d’objet. Cette appellation [dérive] du mot italien porcellana[6]. Robert Vézina, pour sa part, fait remarquer que les « coquillages » servaient de monnaie d'échange « entre Blancs et Amérindiens[7] ».

CATÉGORIE : Emprunt de l'anglais américain, lui-même de l'algonquin (début du XVIIe siècle).

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[1] Fichier du Trésor de la Langue Française au Québec : «http://www.tlfq.ulaval.ca/fichier/default.asp».

[2] On obtenait les perles en perforant avec une foreuse à pointe de quartz ou de cuivre un petit coquillage (venus mercenaria) abondant sur la Côte atlantique et la valeur du wampum dépendait de l’importance des branches (Voir Rousseau, Jacques, « Le Krack du marché wampum », Annales ESC, vol. 21, no 5, 1966, p. 1073-1077.

[3] CELM : Centre d'Études Linguistiques de la Mauricie, Trois-Rivières, Serge Fournier (dir.), «sergiusfournier@gmail.com».

[4] Havard, Gilles, Empire et métissages. Indiens et Français dans le Pays d’en Haut 1660-1715, Québec, Paris, Septentrion et Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2003, p. 173.

[5] Trudel, Marcel, Initiation à la Nouvelle-France : histoire et institutions, Montréal et Toronto, Holt, Rinehart et Winston, Limitée, 1968, p. 35, FTLFQ).

[6] La partie Étymologie et Histoire s’inspire largement de l’ouvrage de Jonathan C. Lainey, La " Monnaie des Sauvages ". Les colliers de wampum d’hier à aujourd’hui, Québec, Septentrion, 2004, p. 11.

[7] Vézina, Robert, Le Lexique des voyageurs francophones et les contacts interlinguistiques dans le milieu de la traite despelleteries : approche sociohistorique, philologique et lexicologique, Thèse de Doctorat, Faculté des Lettres, Université Laval, Québec, vol. 1, 2010, p. 267.

À propos de l'auteur

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SERGE FOURNIER

Maîtrise en linguistique (Université Laval)Doctorat en Lettres (UQTR)
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