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SERGE FOURNIER

Publié dans : Les articles Sciences & Technologies de Serge Fournier

Mots du Québec (dictionnaire différentiel), partie 91 : TAUREAU

Enfin au moyen de fléaux, on réduit en poudre la viande sèche, qu'on mêle à une certaine quantité de graisse. Avec ce paté on remplit de grands sacs de cuir

TAUREAU(X), TAURAUX n. m.

I. Commerce des fourrures. Sac de cuir résistant, fabriqué à partir de la peau du bison, dans lequel on compactait, pour la conservation et le transport, une centaine de livres (45,3 kg) de sa viande mélangée à de la graisse animale liquéfiée (voir pémican, article 68) ;

1. [...] I cut 20 sacks or taureaux to put pimican in & gave them to Minie to sew[.] (MacDonell, Journal, Assiniboines and Rivière Qu’Appelle, 1794, p. 7[1]).

2. [...] je fis apporter les deux chaudières dont je leur avois parlé la veille. [...] J’en fis emplir une de pois, et l’autre de taureau, viande pilée et imbibée de suif fondu, qui prend une consistance ferme en froidissant et qui[,] mise dans des sacs de cuir[,] s’en tire ensuite en la tranchant avec la hache » (Lettre de Georges-Antoine Belcourt à l’évêque de Québec [3 août], AAQ, 330 CN, Rivière-Rouge, II : 34, 1840, p. 4[2]).

3. Enfin au moyen de fleaux [sic], on réduit en poudre la viande sèche, qu'on mêle à une certaine quantité de graisse. Avec ce paté on remplit de grands sacs de cuir, qui pèsent 100 livres ; c’est ce qu’on appelle un taureau […] (Lacombe, Albert, «17e lettre», Mission de la Ste-Croix, MacLeod, Peter, 27 avril 1890, p. 16, FTLFQ[3]).

4.Tauraux. Paquets de pemmican pressé en masses de 40 kilos dans de grands sacs de peau de bison dont on scelle les coutures avec du suif (Univers du voyageur, La-je-ne-sais-quoi-Télé, TFO, http://lajenesaisquoitele.tfo.org/, visité le 05 juin 2013, CELM[4]).

ÉTYMOLOGIE et HISTOIRE : Taureau n. m. « sac pour transporter la viande de bison » vient du substantif français taureau « mâle de l’espèce bovine dont la femelle est la vache », lui-même emprunté au latin taurus avec la même acception (GRLF). Pour les voyageurs des grandes compagnies de fourrures (CNO et HBC), le mot s’entend, vers 1780, pour désigner un « sac de transport réservé aux provisions de viande séchée à partir du bison » (voir exemple 1). Taureau n’a cependant pas connu, en terre d’Amérique, qu’une seule extension sémantique et, sur ce point, Robert Vézina explique que « […] les voyageurs francophones ont également employé taureau non seulement pour désigner un sac de pemmican, mais aussi, par métonymie, pour désigner » le pemmican [viande séchée]. Selon les sources citées par le chercheur, l’acception métonymique se rencontre depuis 1840 ou même avant 1820. Il faut aussi noter que dans la langue anglaise « le gallicisme taureau est attesté, en ce sens, dès 1807 (DC) ». Dans ces conditions, il devient acceptable de penser que le vocable s’établit dans l’usage courant dès la deuxième moitié du XVIIIe s., ou même avant. Soulignons aussi que « [t]aureau s’est [aussi] généralisé au sens de " pemmican " chez les Métis de l’Ouest ». Au demeurant, le Dictionnaire de la langue des Cris, sous taureau « nourriture », indique que les formes pimikkân, a, (pemmikan) sont bien installées chez les Métis du Nord-Ouest[5].

CATÉGORIE : Innovation sémantique.

ENCYCLOPÉDIE : Comme le souligne Sylvia van Kirk, le rôle de la femme amérindienne dans l’univers de la traite des fourrures, pour fondamental qu’il fût, a été négligé par la plupart des historiens. Pourtant, la compétence et le travail constant des Indiennes ont non seulement facilité la survie des commerçants dans l’Ouest [voir article 87, Ouest], mais elles ont aussi largement contribué à la vie et au développement du commerce chez les coureurs de bois et voyageurs associés. Pour les coureurs de bois, les femmes indiennes deviennent des partenaires indispensables puisqu’elles leur révèlent les secrets de la vie en forêt. Leur support dans la chasse, comme dans la traite, en fait des partenaires de premier plan. Du reste, les Français et les voyageurs reconnaissent dans l’Indienne, comme le formule Philippe Jacquin, « une force de travail et un intermédiaire culturel[6] », une aide précieuse et indispensable pour mener à bien les activités de traite, mais aussi la vie quotidienne dans le « wild ». Outre le fait de familiariser les Français et « Canadiens » avec les coutumes et la langue de leur tribu, la femme indienne s’affaire à une large variété de tâches domestiques dont la mouture du maïs pour cuire un aliment de base, la sagamité. En outre, elles confectionnent les mocassins et différents vêtements de cuir, tressent la surface cordée des raquettes, assument les charges de base comme le lavage et la coupe du bois de chauffage pour les cabines.

En ce qui concerne la conservation de la nourriture, une préoccupation majeure en milieu sauvage, les Indiennes fournissent une contribution considérable. Les femmes, en effet, travaillent au tranchage et au séchage de la viande de bison. Une fois la viande asséchée, elles la martèlent pour en former une masse épaisse. Une cinquantaine de livres de cette préparation est ensuite mélangée avec quarante livres de graisse fondue. Le tout est emballé dans un taureau qui doit répondre à la capacité normée, entre 90 livres et 100 livres. Mais avant, pendant l'hiver, les femmes confectionnent les sacs de transport appelés taureau. Dans les petits journaux, qui circulaient dans les forts de l’époque, paraissaient alors les grands titres suivants : « Les femmes sont occupées à étirer les peaux de bison pour le pemmican » ou « Toutes les femmes au travail. Sacs à coudre ».

Mais leur besogne ne s’arrête pas à la confection des taureaux. Les Indiennes doivent aussi se consacrer à diverses cueillettes afin de compléter l’alimentation de la collectivité et, éventuellement, des voyageurs. Parmi leurs opérations, on reconnaît la pêche au filet, la chasse au petit gibier, le séchage du poisson, la culture du riz, la collecte des baies et la fabrication du sucre d’érable.

Dans l’ensemble, leurs travaux ne leur ont apporté aucune forme de reconnaissance de la part des Blancs. Souvent à l’emploi des compagnies de fourrures, elles n’ont jamais reçu de salaires. Pourtant, et de manière particulièrement significative dans la société des hommes de la fourrure, ce sont les compétences de la femme indienne qui fait d'elle un partenaire économique indispensable. C’est ce qui permet, en effet, de mettre en évidence la dépendance initiale des commerçants à l’égard des Indiens. En dernière analyse, on constate que l'arrivée des Européens touche de près la vie de la femme indienne. Ces dernières ont joué un rôle actif dans le fonctionnement socio-économique de la traite des fourrures. Il ne reste plus, aujourd’hui, qu’à essayer de comprendre et de déterminer comment elles pouvaient se considérer devant l'intrusion de l'homme blanc et de sa technologie dans leur pays[7].

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[1] Vézina, Robert, Le Lexique des voyageurs francophones et les contacts interlinguistiques dans le milieu de la traite des pelleteries : approche sociohistorique, philologique et lexicologique, Thèse de Doctorat, Québec, Université Laval, Faculté des Lettres, vol. 1, 2010, p. 330.

[2] Ibid., p. 331, note 315).

[3] Fichier du Trésor de la Langue Française au Québec : «http://www.tlfq.ulaval.ca/fichier/default.asp».

[4] CELM : Centre d'Études Linguistiques de la Mauricie, Trois-Rivières, Serge Fournier, (dir.), «sergiusfournier@gmail.com».

[5] Vézina, Robert, Le Lexique des voyageurs francophones et les contacts interlinguistiques dans le milieu de la traite des pelleteries, op. cit., p. 332.

[6] Jacquin, Philippe, Les Indiens blancs, Paris, Payot [1987] ; Montréal, Libre Expression, 1996, p. 172.

[7] Traduction libre et adaptation à partir de Van Kirk, Sylvia, Many Tender Ties. Women in Fur-Trade Society, 1670-1870, Norman, University of Oklahoma Press, 1983, p. 53 et sq.

À propos de l'auteur

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SERGE FOURNIER

Maîtrise en linguistique (Université Laval)Doctorat en Lettres (UQTR)
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