Mots du Québec (dict. diff), partie 79 : MANGEUR(EUX) de LARD

Enfin la cérémonie se termina par l'aspersion, et je vous réponds que Benn en reçut une averse : il fut obligé de passer la nuit à se faire sécher.

MANGEUR (EUX) DE LARD , n. m.

I . Novice ou travailleur saisonnier de la Compagnie du Nord-Ouest, qui s'intègre à un équipage de professionnels, et dont la charge est d'assurer le transport des marchandises entre Lachine et Grand Portage, puis le transfert, lors du voyage de retour vers Montréal, des fourrures entreposées à la pointe ouest du lac Supérieur par les voyageurs du Nord.

1 . Sur mon canot sont douze nages [avironneurs], outre les bouts de canot et un malade, du nom de Welling. Sur notre équipage on compte huit ou neuf mangeurs de lard .

Enfin ce matin on s’est mis en route à quatre heures et on a tenté que sur les huit heures du soir. Il parait que l[’]on a parcouru dix-neuf lieues. Maintenant il faut faire le quart, car les gens [les engagés] cherchent à fuir, ou comme ils disent, à baoulter, (Lettre de Jean-Édouard Darveau [Camp sur l’Isle des petites nations] à Mgr Cazeau, 5 mai 1841, AAQ, 330 CN, Rivière-Rouge, IV : 229, [p. 1-2], in Vézina, Robert, Le lexique des voyageurs francophones et les contacts interlinguistiques dans le milieu de la traite des pelleteries : approche sociohistorique, philologique et lexicologique , thèse de doctorat en linguistique, Québec, Université Laval, 2010, p. 325, FTLFQ[1], CELM[2]).

2 . Ah ! s'écria le père Danis en apercevant Charles, en v'la-t-'il un mangeu'd'lard . — Regarde donc, Marianne, voilà comme j'étais dans mon jeune temps ; vois-donc ces grands cheveux, cette ceinture, ces souliers sauvages, et cette blague à tabac. Assieds-toi mon garçon, et dis-moi donc quand es-tu arrivé ?

— Cet après-midi, monsieur.

— Ah ! tu es un des voyageurs[3] arrivés par les canots qu'on attendait ces jours-ci ?

— Oui, monsieur

— Et tu viens te promener à la ville ? (Lacombe, Patrice, La Terre paternelle , Montréal, BQ, [1846] ; 1993, p. 75-76, FTLFQ, CELM ).

3 . On nommait voyageurs les hommes engagés par les compagnies du Nord-Ouest et de la Baie d'Hudson, soit pour conduire leurs canots, soit pour faire la traite avec les sauvages. Les voyageurs qui s'arrêtaient au fort William [sur la rive nord du lac Supérieur, près de la ville moderne de Thunder Bay] portaient le nom de mangeurs de lard ; les vrais voyageurs du Nord étaient ceux qui demeuraient au-delà de ce poste, et ne descendaient à Montréal qu'après un séjour de plusieurs années dans les pays sauvages (Ferland, J[ean]-B[aptiste]-A[ntoine] (abbé), « Notice biographique sur Monseigneur Joseph Octave Plessis, Évêque de Québec » , in Le Foyer canadien , t. 1, Québec, 1863, p. 174 (note de bas de page), FTLFQ).

4 . Benn [à l'occasion de la cérémonie du baptême des pays d'en haut] fut obligé de renoncer à manger du lard* et de se prêter à mille avanies, pendant que sa marraine [un voyageur] l'enlaçait de ses grands et gros bras et le serrait à le faire crier lorsqu'il faisait mine de se fâcher ou de vouloir se soustraire à ses persécuteurs : son parrain Dominique lui faisait des exhortations à la patience capables de faire enrager je ne sais qui.

Tout cela dura tant qu'il resta quelqu'un qui eut quelque chose à faire expier au patient. Enfin la cérémonie se termina par l'aspersion, et je vous réponds que Benn en reçut une averse : il fut obligé de passer une partie de la nuit à se faire sécher au feu du campement.

* On appelait mangeurs de lard , les nouveaux voyageurs qui, n'étant pas encore accoutumés à la sagamité de blé d'inde et au pémican [4] de bison, regrettaient souvent les bons repas de la table paternelle, et surtout le pain et le lard (Taché, Joseph-Charles, Forestiers et voyageurs , Montréal, Fides, [1863] ; 1981, p. 145, FTLFQ, CELM).

5 . Le travail le plus rude était le partage des novices ; là comme à la guerre, il fallait gagner ses épaulettes. Toutes les nouvelles recrues étaient décorées pour la première année du nom poétique de mangeurs de lard [ital. dans le texte]. L’origine de ce sobriquet venait, paraît-il, des plaintes exprimées par les conscrits, quand ils se voyaient réduits à n’avoir pour toute nourriture, le long de la route, qu’une maigre ration de maïs (blé-d’Inde lessivé). Les Canadiens de nos campagnes sont accoutumés à manger de la viande de porc bouillie dans la soupe, mets que les habitants, affamés par leurs rudes travaux des champs, trouvent délicieux. Aussi, dès que les nouveaux voyageurs se voyaient privés de ce bon plat de famille qu’ils avaient savouré autrefois avec délices, ils se lamentaient comme les Hébreux aux souvenirs des oignons d’Égypte, et répétaient ce refrain : Ah ! si nous avions du lard ! [ital. dans le texte].

Pendant les deux mois que durait le voyage de Montréal à la Rivière-Rouge, c’était toujours la même plainte qui revenait.

(Dugas, Georges, Un Voyageur des pays d’En-Haut , Saint-Boniface (Manitoba), Éditions des Plaines, [1890] ; 1981, p. 30-31, CELM).

6 . Une fois remis en bon état, les canots servaient d'abri pour la nuit ; les voyageurs, enroulés dans les couvertures de laine, se glissaient sous eux et s'endormaient sur la dure.

Pendant que les hommes prenaient leur repas du soir, l'un deux préparait la nourriture pour le lendemain, la sagamité ou blé d'Inde lessivé. Chaque jour, ils recevaient une chopine de ce mélange de blé d'Inde, de saindoux et de sel réduits en purée épaisse par la cuisson. Cet aliment, substantif et sain, composait tout le menu jusqu'au Grand-Portage [ sic ]. Les novices, peu habitués à cette nourriture, ne tardaient pas à s'ennuyer des bons repas et de la table paternelle. Ils éprouvaient la nostalgie de la dinde, du ragoût, du jambon, des pommes de terre, du pain et, surtout, du lard ; d'où leur surnom de « mangeurs de lard » dont ils étaient affublés dès le premier jour. À partir du Grand-Portage et plus avant dans le continent, le pemmican venait s’ajouter au menu (Lemay, Michel, « Le voyageur des pays d'en haut à travers quelques romans et quelques récits », in Séguin, Robert-Lionel (dir.), Ethnologie québécoise I, Montréal, Hurtubise HMH, 1972, p. 105-106, FTLFQ, CELM).

7 . Les voyageurs recevaient des gages variables selon leur emploi. Les mangeurs de lard étaient moins bien payés que les hommes du nord. À bord des canoës, les pagayeurs, appelés les « milieux », étaient placés sous l’autorité du « devant » (ou homme de proue) et du « gouvernail » (ou homme de barre), que l’on appelait les « bouts », et qui avaient en général le rôle de chef de canoë et de chef de brigade. Les bouts pouvaient gagner un tiers de plus que les milieux et parfois jusqu’à six fois plus (Podruchny, Carolyn, Les Voyageurs et leur monde. Voyageurs et traiteurs de fourrures en Amérique du Nord , Québec, PUL, [2006, en anglais] 2009, p 39, CELM).

ENCYCLOPÉDIE : Les marchands basés à Montréal employaient une majorité d’engagés de langue française qu’ils envoyaient ravitailler des entrepôts et des postes avancés servant de points de rencontre (ou rendez-vous) avec des voyageurs des régions plus éloignées (Grand Portage, Michilimakinac, etc.). Ces engagés, qualifiés généralement de mangeurs de lard [ital. dans le texte], en revenaient dans des convois de canots chargés de peaux. Partis de Lachine généralement au début de mai, ces travailleurs saisonniers y étaient de retour vers la fin d’août. Les hivernants, moins nombreux que les mangeurs de lard , signaient des contrats de trois ans ou plus qui les faisaient demeurer durant la saison froide dans des postes de traite essaimés dans l’Ouest et le Nord-Ouest canadien et américain (jusqu’à ce que la traite sur le territoire des États-Unis soit interdite aux compagnies ou marchands non américains en 1816). Ils s’occupaient également du transport des pelleteries, des marchandises, des denrées et des fournitures entre les divers postes et les points de rencontre avec les mangeurs de lard (voir Greer, p. 239)[5]. Tous ces engagés étaient appelés voyageurs. L’expérience acquise par les Canadiens français dans le commerce des pelleteries en territoire amérindien, leur connaissance des langues autochtones, leur habileté à manier les canots d’écorce et leur adaptation à la vie sauvage les rendaient indispensables » (Robert Vézina, thèse, p. 48).

Le commentaire d’Alexander Chamberlain ajoute au portrait de ces jeunes gens qui partaient à l’aventure : « Along come also the new engagés or employés and the crews, before the journey is over, will have a great sport in making the mangeurs de lard (green-horns [= blancs-becs], novices) do and say many strange things ; for it twill be long before they have learned to become " un canotier habile et un homme du nord [voyageurs d’expérience qui, l'hiver venu, demeurent à un poste d'hivernage dans les régions septentrionales] ; they think they are so " joyful et smart " now, but wait a while » (Chamberlain, A., Modern Language Notes , March 1894, vol IX, No 3, p. 139).

ÉTYMOLOGIE et HISTOIRE : Manger , v. tr., issu (vers 980) du latin manducare , est formé à partir de mandicus ou de manduco « le baffeur », nom qui dérive de mandere « mâcher » (en parlant des animaux). Au XIIIe siècle, manger apparaît avec son sens usuel de « mâcher et avaler des aliments ». Avec cette acception, il n’a produit, parmi ses dérivés, aucun nom de portée générale. Mangeur(euse) n. remonte au XIIIe siècle, où le subst. est surtout employé avec une épithète antéposée ( gros mangeur ). On le trouve aussi dans des locutions formées selon le modèle mangeur de + substantif (DHLF, 2118b).

Le syntagme québécois mangeur de lard (début du XVIIIe s) apparaît d’abord dans le monde des hommes de la fourrure, plus particulièrement dans le vocabulaire des voyageurs « canadiens ». Dans ce contexte spécifique, l’expression substantivée sert à signaler la présence de jeunes engagés [voir article 73], au moment où ils entreprennent un travail pour lequel ils n’ont pas d’expérience. Leur dénomination se fait alors sous la forme d’une spécialisation alimentaire (le lard bouilli) dont ils doivent se priver.

La prononciation mangeux , qu’on trouve aussi dans le syntagme mangeux de balustre «dévot », s’explique par l’amuïssement du r final. Selon Marcel Juneau « à la finale aucun r n’était prononcé en français du XIIIe au XVIIe siècle. Aussi son effacement est-il largement répandu au Québec tant dans le passé que dans le présent[6].» Les dépouillements de M. Juneau fournissent un bon nombre de graphies révélatrices sur le sujet : « batteur écrit batteu (déb. du XVIIIe s., Québec ) ; siffleur > siffleux (1829, Cap-Santé) ; quêteur > quêteux (sans datation, Dorchester) ; leur > leu (1775, Neuville)[7].»

CATÉGORIES :

Innovation lexicale et archaïsme phonétique ( eur en eu ).

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[ 1 ] FTLFQ : Fichier du Trésor de la Langue Française au Québec :

http://www.tlfq.ulaval.ca/fichier/default.asp

[ 2 ] CELM : Centre d'Études Linguistiques de la Mauricie, Trois-Rivières, Serge Fournier (dir.) : «sergiusfournier@gmail.com». Voir l’article 78, Nord-Ouest, pour lire les remerciements adressés aux confrères qui, à un moment ou un autre, ont travaillé à l’élaboration du Centre de recherche.

[ 3 ] Voir l’article voyageur sur «http://suite101.fr/article/mots-du-quebec-dictionnaire-differentiel-partie-65--voyageur-a31753».

[ 4 ] Voir l’article pémican sur «http://suite101.fr/article/mots-du-quebec-dictionnaire-differentiel-partie-68--pemican-a33460».

[ 5 ] Greer, Allan, Habitants, marchands et seigneurs : La société rurale du bas Richelieu , 1740-1840 , Sillery (Québec), Septentrion, 2000, 356 p.

[ 6 ] Juneau, Marcel, Contribution à l’histoire de la prononciation française au Québec. Étude des graphies des documents d’archives , Québec, PUL, 1972, p. 164.

[ 7 ] Ibid ., p. 167.

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