Mots du Québec, dict. diff., partie 82 : COURIR L'ALLUMETTE

Vous voulez gratis prendre bien vos ébats. Allez tous courir l'allumette, c'est le mot, ne l'oubliez pas !

COURIR l’ALLUMETTE loc. verbale.

I . Dans la plupart des coutumes indiennes de jadis, la nuit venue, un soupirant présente à une femme, pour faire connaître son désir, une ou plusieurs allumettes enflammées ou une mince baguette de bois allumée ; libre à la fille, par la suite, de souffler la flamme afin d’exprimer son accord ou de la laisser vaciller en signe de refus.

1 . Dès qu’un jeune homme après avoir rendu deux ou trois visites à la maîtresse soupçonne qu’elle l’a regardé d’un bon œil, voici comment il s’y prend pour en être tout à fait persuadé. Il faut remarquer que (…) leurs cabanes sont toujours ouvertes de nuit et de jour ; de plus il faut savoir que deux heures après le coucher du soleil les vieillards ou les esclaves qui ne couchent jamais dans la cabane de leurs maîtres, ont soin de couvrir le feu avant que de se retirer ; alors le jeune sauvage entre bien couvert dans la cabane de sa belle, bien enveloppé, allume au feu une espèce d’ allumette , puis ouvrant la porte de son cabinet il s’approche aussitôt de son lit, et si elle souffle ou éteint son allumette , il se couche auprès d’elle ; mais si elle s’enfonce dans sa couverture, il se retire. Car c’est une marque qu’elle veut pas le recevoir (Baron de Lahontan, Louis Armand de Lom d’Arce, Nouveaux voyages de mr. le baron de Lahontan dans l'Amérique septentrionale , Amsterdam, François Honoré, 1705, tome second, ) p. 135, CELM[1]).

2 . L’amour est ordinairement le devoir dont on s’acquitte le premier, car le marché est fait ainsi ; mais la passion des hommes, là comme ici, ne se contente pas toujours de la même personne ; pour en avoir un autre, voilà ce qu’on fait. On se munit d’un paquet d’allumettes, et sur le soir on va dans les cabannes [ sic ] où l’on sait qu’il y a des filles ; quand on y est entré, on allume quelques-unes des allumettes, c’est alors le flambeau de l’amour ; on les passe par-devant les yeux des Sauvagesses qui plaisent le plus, et si par un bonheur assez commun, une de ces filles les souffle dans les mains du garçon, c’est le signal assuré de sa bonne fortune, il n’a qu’à contenter ses désirs en toute sûreté, et y passer toute la nuit, personne ne troublera son amour. […] Vous voulez gratis prendre bien vos ébats, Allez tous courir l’allumette , c’est le mot ne l’oubliez pas (Diéreville, Relation du voyage du Port-Royal de l’Acadie ou de La Nouvelle-France , Rouen, chez Jean-Baptiste Besongne, 1708, p. 201, 202, CELM).

3 . L’observation initiale sur l’indifférence des hommes est suivie d’une notation ethnographique qui en contredit la portée généralisante : les jeunes sauvages, quand ils ne sont pas à la guerre – à quoi se ramène toute leur ambition –, courent l’allumette dans le village, autrement dit, courent les filles : « lorsqu’ils sont chez eux sans occupation ils courent l’aluméte , c’est le terme dont ils se servent pour dire courir de nuit ». On reconnaît bien ici le procédé paradoxal de Lahontan : toute affirmation générale (l’indifférence des hommes) se voit contestée par une anecdote ou des affirmations incidentes qui en minent la crédibilité. Le paradoxe s’explique partiellement par une double justification que l’auteur présente comme des observations fondées objectivement (Ouellet, Réal, « Sexualité et mariage dans les relations de voyages réels et imaginaires au début du XVIIIe siècle, dans Cragg, Olga B. et Rosena Davison, Sexualité, mariage et famille au XVIIIe siècle , Québec, PUL, [1708 env. pour les citations de La Hontan], 1998, p. 31, CELM).

4 . Le missionnaire interrompant son récit dans cet endroit, me fit remarquer un sauvage qui, sur la brune, rodoit autour d’une cabane, où venait d’entrer une assez jolie fille. Je vous entends, dis-je au jésuite ; ce jeune homme attend que la nuit soit arrivée, pour courir l’allumette . Vous savez donc, reprit le missionnaire, ce que veut dire cette expression ? J’ai lu quelque part, lui répondis-je, que c’est le nom que donnent les Canadiens à leurs débauches nocturnes. En effet, si l’on en croit quelques voyageurs, on ne parle jamais de galanterie aux filles de ce pays, surtout pendant le jour ; courir l’allumette est la seule façon de leur dire qu’on les aime, et d’apprendre si l’on est aimé (Delaporte, abbé, Le Voyageur français, ou la connaissance de l’ancien et du nouveau monde , Paris, chez L. Cellot, Imprimeur – Libraire, tome IX, 1769, p. 94-95, CELM).

5 . [Joubert de la Rue] oppose la « Raison Sauvage » à la « Raison Civilisée », non pas pour suggérer une autre manière de voir ou de penser, mais pour montrer à quel point le bon sens des civilisés est une raison dévoyée. Aucun trait ethnographique dans cette monodie épistolaire, aucun personnage véritable. L'œuvre répond parfaitement à son sous-titre : Critique des M œ urs du Siècle, & [...] Réflexions sur des Matières de Religion & de Politique. Aucun souvenir précis du Canada, si ce n'est un cliché comme l'allusion à « courir l'allumette », qui peut venir de l’ Arlequín Sauvage aussi bien que d'une autre source de seconde main, ou encore le rappel de Genève, qui « a retranché de ses Loix Civiles & Canoniques, tout ce qui sentoit la Superstition & la Barbarie » et qui « refuse d'obéir a tout ce qui n'est pas juste & raisonnable (Ouellet, Réal et Alain Beaulieu, Lahontan, Œuvres complètes I, Édition critique, Montréal, PUM (collection BNM), 1990, p. 151, CELM).

ENCYCLOPÉDIE : Philippe Jacquin dans Les Indiens Blancs (1996) indique que « L’Indien apprend très tôt les jeux de l’amour : " les jeunes hommes ont licence de s’adonner au mal si tôt qu’ils le peuvent et les jeunes filles de se prostituer si tôt qu’elles en sont capables "[2]. L’indépendance des jeunes filles est une révélation : " celles qui ne sont point mariées ont une grande liberté dans leur plaisir, personne ne peut les gêner "[3] ; chez les Hurons et les Ottawas, les liens du mariage ne les empêchent pas de " coucher avec ceux que bon leur semble, sans que leur mari s’en embarrasse du tout, disant qu’elles sont maîtresses de leur corps, et qu’elles peuvent en disposer comme en veulent "[4]. La quête de l’élue s’accompagne de rencontres galantes pendant les soirées. Les garçons, s’éclairant d’une torche, visitent les cabanes et viennent faire la cour ou tentent l’aventure sentimentale auprès des filles qui en soufflant le brûlot donnent leur acquiescement à un " dialogue plus intime "[5]. Les Français baptisent cette pratique courir l’allumette , elle n’est anodine que pour les naïfs ; un missionnaire la traduit dans une expression directe : " il y a une très méchante coutume parmi les Sauvages, ceux qui cherchent une fille en mariage lui font l’amour la nuit "[6] ». Une manière de se comporter, nous dit P. Jacquin, « qui contraste avec la virginité et la chasteté élevées au rang de vertus dans la France catholique » de cette époque (Jacquin, Philippe, Les Indiens Blancs , Montréal, Libre Expression, [1987] ; 1996, p. 165-166, CELM).

ÉTYMOLOGIE et HISTOIRE : La locution verbale courir l’allumette se trouve, dès 1705 (voir ex. 1), dans les écrits du baron de Lahontan. D’autres témoins attestent l’existence du même syntagme : Diéreville (1708 ex. 2), Lamothe-Cadillac « Relation du Sieur de Lamothe Cadillac », Antoine-Denis Raudot ( Relation par lettres 1799 ). Le témoignage de Lahontan, comme celui de Diéreville, laissent supposer une utilisation de l’expression qui serait bien antérieure à leurs publications respectives. Dans ce cas, il ne serait pas exagérer de penser que le syntagme courir l’allumette ait été employé dès le milieu du XVIIe s., voire avant, au moment même où la première génération de coureurs de bois/interprètes s’emploie à apprivoiser les mœurs des Indiens (vers 1630-1640).

Le verbe courir , noyau de la locution, est issu du latin currere « se mouvoir rapidement à toute jambe » (FEW, currere , 2, 1573b). Depuis le XIIIe s., dans ses emplois transitifs, il entre dans la formation de groupes de mots qui intéressent la chasse et, par extension, en viennent à exprimer le fait de « poursuivre quelqu’un ». Même si cette acception est aujourd’hui considérée comme archaïque, elle se prolonge, métaphoriquement, dans la langue populaire moderne avec le sens d’« importuner ». Une deuxième extension métaphorique, « rechercher ardemment », connaît une grande vitalité à partir de la fin du XVIe s. et envahit le domaine de la galanterie aussi bien que celui des jeux amoureux : courir les femmes ( DHLF, 924b), courir le gilledou , courir les tables , (DA, 1694), courir la prétentaine (DA, 1762), etc. La locution « canadienne » courir l’allumette se situe dans le sillage de ces expressions formées sur le modèle de regroupement ( courir + article + subst .).

Alumete « brin de bois inflammable servant à allumer » (1213) est, pour sa part, à rapprocher du québécois, morceau de bois mince et long qui s’enflamme facilement « Il se prépare aussi d'avance des «allumettes» de cèdre qu'il enflammera dans le poêle pour en allumer sa pipe. La qualité du cèdre ajoute un arôme spécial au tabac... même canadien » (Lemieux, Germain, La Vie paysanne, 1860-1900 , p. 20) et qui peut servir de torche.

CATÉGORIE : Innovation lexicale.

--------

[1] CELM : Centre d'Études Linguistiques de la Mauricie, Trois-Rivières, Serge Fournier (dir.) : «sergiusfournier@gmail.com». Pour en savoir plus sur le CELM, voir l’article 78.

[2] Sagard-Théodat, Le Grand Voyage du Pays des Hurons , 2 vol., Paris, librairie Tross, [1632], 1865, p. 315.

[3] Chevalier de Tonti, Relations de la Louisiane et du fleuve Mississippi , Paris, 1720, 2 vol./V.1, p. 16.

[4] Margry, Pierre, Découvertes et Établissements des Français dans l’Ouest et dans le Sud de l’Amérique Septentrionale , 1614-1754, Mémoires et documents originaux, Paris, D » Jouaust, 1876-1886, T. 5, p. 120 ; également dans le T. 1, Relation de Joutel au sujet de la liberté des femmes chaouanons (les Shawnees), p. 503.

[5] Margry, Pierre, ibid ., T. 5, p. 107 ; également John Lawson, The History of Carolina , Londres, 1718, p. 187.

[6] Thwaites, Reuben G., ed., The Jesuits Relations and Allied Documents , 73 volumes, Cleveland, The Burrows Brothers Company, 1896-1901, Vol. 16, p. 62. Édition la plus complète jusqu’à maintenant des Relations.

Sur le même sujet