Mots du Québec, dict. diff., partie 83 : RÉGALE

Habituellement, les patrons remplissaient leurs obligations en donnant aux coureurs de bois « la goutte » ou des « régales».

RÉGALE n. f. souvent plur.

I . La plupart du temps, une ration d’alcool, généralement de rhum ou de brandy, que les propriétaires (les bourgeois) de grandes compagnies pelletières donnaient aux voyageurs (coureurs de bois), avant ou après une longue journée de travail, devant un défi à relever, ou à l’occasion d’une fête ; un présent.

1 . L’équipement normal d’un [voyageur] fourni par la Compagnie, comprend deux couvertures, deux paires de leggins, deux chemises, deux pantalons, deux grands couteaux, deux petits couteaux et deux carottes de tabac, qui sont des rouleaux de feuilles de tabac taillés en forme de carotte. Le Voyageur attend en outre une « régale », c'est-à-dire un cadeau [en alcool], le jour de son engagement (Rumilly, Robert, La Compagnie du Nord-Ouest : une épopée montréalaise , Montréal, Fides, 1980, vol. 1, p. 115 (CELM[1]).

2 . On both Christmas and New Year’s the men were given a régale with which to have a feast ; in other words, they were served with flour to make cakes or puddings and with rum, usually a half pint (Nute, Grace Lee, The Voyageur , St. Paul (MN), Minnesota Historical Society ed, [1931] ; 1987, p. 85 CELM).

3 . Théâtre et arbre de mai [titre]. […] Les voyageurs [voir art. 65] sélectionnaient un arbre élevé à l’aplomb d’un lac, « mettaient à bas » toutes ses branches à l’exception de celles se trouvant au sommet, gravaient à la base du tronc le nom du bourgeois, du commis ou du passager qu’ils voulaient honorer, puis se rassemblaient autour dPATRONSe l’arbre de mai pour lancer des acclamations et tirer des coups de feu. Celui qui était honoré offrait alors des « régales » à tous ceux de la bride. La cérémonie finit par s’associer à des occasions de faire la fête. […] Les voyageurs […] accueillaient probablement de bon cœur l’occasion de pouvoir poser leurs pagaies et appréciaient les « régales » et les réjouissances qui accompagnaient cette cérémonie (Podruchny, Carolyn, Les Voyageurs et leur monde. Voyageurs et traiteurs de fourrures en Amérique du Nord , Québec, PUL, [2006, en anglais, University of Nebraska Press] 2009, p. 134, CELM).

4 . Le plus souvent, les maîtres [propriétaires des Compagnies de fourrures] remplissaient leurs obligations paternalistes en donnant aux voyageurs « la goutte » (des verres d’alcool) ou des « régales » (un peu d’alcool, de tabac ou de nourriture). La fréquence de ces dons d’alcool ou de ces « régales » variait en fonction des maîtres et dépendait également de la disponibilité de ces ressources et du moral de l’équipage. Les maîtres offraient des régales lorsqu’ils décidaient des salaires des employés, en leur faisant signer leur engagement. Les voyageurs étaient récompensés par des verres d’alcool lorsqu’ils avaient achevé des travaux significatifs, par exemple, après avoir fini de construire des maisons ou d’ériger une hampe de drapeau, étape finale de la construction d’un fort. Dans les forts, on « buvait un coup » lors des arrivées et des départs. Les maîtres avaient tendance à récompenser les tâches les plus fatigantes, comme les voyages incessants en hiver entre les postes de traite, les camps de chasse, les campements des Amérindiens et les lieux de piégeage (Podruchny, Carolyn, Les Voyageurs et leur monde. Voyageurs et traiteurs de fourrures en Amérique du Nord , Québec, PUL, [2006 en anglais, University of Nebraska Press] 2009, p. 145, CELM).

5 . It was equally difficult to abolish the regale given to the crews of the Portage La Roche brigade upon the completion of their summer journey to York Factory. Not long after the brigade’s establishment, George Simson had promised the crews that if they reached the factory in August and delivered their cargoes in good condition, they would receive an eight-gallon keg of spirits instead of the usual allowance of one pint per man given to the regular servants (Burley, Edith I, Servants of the Honourable Company, Work, Discipline, and Conflict in the Hudson’s Bay Company, 1770-1879 , Toronto, New York, Oxford, Oxford University Press, 1997, p. 134, CELM).

6 . Other tripmen added to the disorder by getting drunk on stolen liquor at Norway House and when they arrived at York Factory they demanded a regale of rum because they had travelled to Portage La Loche. Since they did not belong to that brigade, their request was denied, whereupon they refused to take any new hands aboard their boats, claiming that they were acting in accordance with a promise made them at Norway House (Burley, Edith I, Servants of the Honourable Company, Work, Discipline, and Conflict in the Hudson’s Bay Company, 1770-1879 , Toronto, New York, Oxford, Oxford University Press, 1997, p. 222, CELM).

SYNONYMIE : la goutte (voir ex. 4).

SYNTAGMATIQUE : Régales de pain, ~ de lard, ~ de beurre, ~ d’alcool, ~ de tabac.

ENCYCLOPÉDIE : L’alcool était communément utilisé dans la traite des fourrures comme monnaie d’échange. On en a aussi fait usage, à titre de stimulant, pour encourager et soutenir les voyageurs tenus de mener à bien les difficiles tâches liées à la course dans les bois (innombrables portages, travail incessant de pagaie, nourriture insuffisante, etc.). À l’occasion, les coureurs de bois se plaignaient des piètres conditions de travail dans lesquelles les tenaient les administrateurs. « Les bourgeois et les commis avaient des châtiments en réserve dans le cas de transgression du contrat maître/employé et des moyens d’inciter les voyageurs à l’obéissance», ils pouvaient, par exemple, supprimer « les privilèges des employés, comme les " régales ", les coups à boire et l’alcool réservé aux échanges[2] ». L’excitation contre l’autorité abusive des employeurs prenait parfois, chez les hommes des bois, les formes de la sédition, de la subversion et même de la désertion.

ÉTYMOLOGIE et HISTOIRE : Le subst. f. régale est associé aux festivités, au plaisir, à ce que l’on reçoit et dont on profite. La régale , dans le monde de la traite des fourrures, fait partie d’une tradition qui s’insère dans le code de bonne entente régissant les relations de travail entre les maîtres de la Compagnie du Nord-Ouest et les serviteurs dans leurs différents métiers, du guide au simple rameur. Les engagés acceptaient de travailler jusqu’à l’épuisement, mais s’attendaient, en retour, à recevoir une récompense de la part des bourgeois qui les dirigeaient [Voir la rubrique ENCYCLOPÉDIE ].

D’abord, en fr. gén., rigale (1310) et rigalle (vers 1480), puis régalle (encore chez Molière) avant l’inscription de la forme régal , en général considérée comme dérivé, avec l’acception ancienne de « bruit joyeux ». Régal émane de l’ancien français gale « réjouissance, plaisir, amusement » (voir sur ce sujet les mots gala , galant) . Rigale aurait, dans cette hypothèse, emprunté son premier élément à l’ancien français rigoler « se divertir », ce qui a été facilité par l’identité de son et de sens ; le préfixe ri - aurait ensuite été remplacé par -, beaucoup plus fréquent (DHLF, 3140b, voir aussi FEW X, regalis 203a, TLF en ligne).

En moyen français et jusqu’au XVIIe siècle, rigale désignait une fête de plaisir, un repas somptueux offert en l’honneur de qqn, et par extension dans la langue classique, un présent (1638), une gratification (1690, antérieurement sous la graphie régale aux deux genres, XVIIe siècle). Cette dernière acception est disparue en français moderne, mais existe encore dans l’italien et l’espagnol regalo . (DHLF, 3140b).

Au Canada, dans le commerce pelletier, régale est fréquent au XVIIIe siècle chez les engagés francophones (Canadiens français et métis) et les bourgeois anglophones qui l’empruntent au français (PodruchnyVoyageurs). La première attestation écrite (1797) est d’ailleurs celle de Charles-Jean-Baptiste Chaboillez dans son Journal : « Gave the People their Regals , & Mr. McGillivray set off » (DictCan, 625b).

CATÉGORIE : Archaïsme.

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[1] CELM : C entre d' É tudes L inguistiques de la M auricie, Trois-Rivières, Serge Fournier (dir.) : «sergiusfournier@gmail.com». Pour en savoir plus sur le CELM, voir l’article 78.

[2] Podruchny, Carolyn, Les Voyageurs et leur monde. Voyageurs et traiteurs de fourrures en Amérique du Nord , Québec, PUL, [2006 en anglais, University of Nebraska Press] 2009, p. 153.

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