Mots du Québec (dict. différ.), partie 71 : L'HEURE des VACHES

C'était l'heure des vaches : pour moi, l'heure la plus agréable de la journée. Une douzaine de vaches envahissaient le chemin tous les soirs à cinq heures.
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HEURE DES VACHES , loc. nom.

* Moment de la journée, vers 17 heures, où les fermiers vont chercher les vaches dans les champs afin de procéder à la traite du soir.

1 . Cinq heures du soir.

— « Eh ! les enfants ! c'est l' heure des vaches ! »

Et nous partions.

Connaissez-vous le clos d'en haut , celui qu'on a eu tant de peine à essoucher ? C'est là que les vaches pacageaient. Pour aller les chercher le soir, pour les aller mener le matin, il fallait donc monter la route qui borde le verger du presbytère, et la suivre jusqu'au chemin de sortie par où l'on va à la sucrerie .

C'était loin. Heureusement, il y avait un raccourci : nous piquions à travers un petit bois de bouleaux blancs, où il y avait, suivant la saison, des fraises, des framboises ou des bleuets. Il y a toujours des fraises, des framboises ou des bleuets, dans les raccourcis ; ce qui fait que les raccourcis , c'est des chemins plus longs que les autres (Rivard, Adjutor, « L'heure des vaches », dans Bulletin du parler français au Canada , Québec, Université Laval, vol. 10, nº 8, avril 1912, p. 299, FTLFQ[1], CELM[2]).

2 . Tout à coup, ding'! dang'! ding'! dang'!... C'était la Rousse. On ouvrait la barrière à coulisse, on barrait l'entrée du jardin potager, on fermait la porte de la grange, et - « Qué , vaches, qué ! » - les bêtes entraient dans le parc .

Puis, on tirait les vaches. Dans l'ombre qui descendait, nous entendions un ruminement confus, des meuglements vers l'étable, et le bruit, très doux, du « lait tombant dans du lait ».

Du haut du clocher, l'angélus du soir jetait sur la campagne ses derniers tintons .

L' heure des vaches était passée (Rivard, Adjutor, «L'heure des vaches» , dans Bulletin du parler français au Canada , Québec, Université Laval, vol. 10, nº 8, avril 1912, p. 301, FTLFQ, CELM).

3 . — L'inspecteur : [...] À c't'heure, Mam'zelle, l' heure des vaches arrive, pis j'ai encore l'école du quatrième rang à visiter : ça fait que j'vas demander queuques question à vot' meilleur élève... pis j'vas m'en aller au plus sacrant (Gélinas, Gratien, Les Fridolinades, 1945 et 1946 , Montréal, Éditions Quinze, 1980, p. 130-131, FTLFQ).

4 . De fait, la pluie était venue vers « l' heure des vaches ». Comme d'habitude, le père Joson avait donné le souper (et les grillades de Marichette [Acadienne de la fin du 19e siècle qui partageait ses opinions lors de rencontres communautaires] étaient bien bonnes), mais au lieu de partir avant la « brunante », comme les autres soirs, David avait tenu à rester à veiller en attendant que le temps se calme. Son compagnon de travail, Petit à Pierre, engagé comme lui, pour le temps des foins, avait dû également prolonger la veillée (Vachon, Suzanne, Le Monde rural : almanach magazine , Montréal, Éditions de la Jeunesse agricole catholique, 1950, p. 146-147, FTLFQ).

5 . Trainant la savate et les deux poings résolument enfoncés au fond des poches, Peloche sortit de la boutique et, d'un pas menu, se dirigea vers le chemin.

C'était « l' heure des vaches » : pour moi, l'heure la plus agréable de la journée. Une douzaine de vaches envahissaient le chemin tous les soirs à cinq heures, répandant sur leur passage une forte odeur de luzerne et de fumier. [...] Le pesant cortège faisait autant de poussière que Ti-Jules Saint-Yves avec sa Buick (Pellerin, Jean, Au pays de Pépé Moustache , Montréal-Paris, Éditions Stanké, 1981, p. 55, FTLFQ, CELM).

6 . Imperceptiblement, le soleil glisse vers le couchant. Voici de nouveau l' heure des vaches et l'heure des petits oignons qui crépitent dans la casserole. Au printemps, la brunante éveille les grenouilles qui exécutent leurs sifflements langoureux dans leur cathédrale de quenouilles. À neuf heures, c'est le train qui siffle au fond du Six, et c'est la fin du rituel.

Parfois, le décor change brusquement. [...] Le vent s'élève, brusque et inquiétant. Il commence par faire frissonner l'écorce échevelée des merisiers, puis il tourne à l'envers les feuilles de trembles et de peupliers pour enfin éparpiller une poussière de glaise au-dessus des andains desséchés (Pellerin, Jean, Au pays de Pépé Moustache , Montréal-Paris, Éditions Stanké, 1981, p. 129, FTLFQ, CELM).

7 . Donc, champion [Camille Roy] de la bonne morale agriculturiste, selon la terminologie de Michel Brunet [dans Trois dominantes de la pensée canadienne-française (1957)]. Mais, c’est à ce moment-là, que je comprenais, en lisant tous ces récits des aventures dans les Pays-d’en-Haut, qu’il y avait quand même une tradition alternative, que ce n’était pas tout l’agriculturisme, ce n’était pas tout l’ heure des vaches , comme on le disait pour catégoriser [les écrits] de l’époque (Transcription personnelle de la conférence de Jack Warwick, « Ma découverte du Nord », donnée le 13 février 2007 dans le cadre du Cycle des conférences préparé par le Laboratoire international d’étude multidisciplinaire comparée des représentations du Nord, Département d'études littéraires de l'UQAM ; CELM).

MÉTALINGUISTIQUE : Dionne (1909) Heure des vaches « Sur le soir, à l’heure où, à la campagne, les cultivateurs trait les vaches ; BPFC, X (1911-1912), p. 299 et 301 ; XI (1912-1913), p. 199 ; XIII (1914-15), p. 155 ; GPFC (1930, sous vocable vache ) Heure des vaches = « heure d’aller chercher les vaches qui sont au champ, environ cinq heures de l’après-midi », p. 685ab ; MassGrues, p. 294, cp. Normandie, heure de la vache « ce qu’elle donne de lait à chaque traite (Beaucoudrey Lang. Norm., s. v. heure ). Aussi, aller aux vaches , loc. verb. « aller chercher les vaches dans le pré et les amener à l’étable pour la traite », id .).

SYNONYMIE : Aller aux vaches , loc. verb. « aller chercher les vaches dans le pré et les amener à l’étable pour la traite » (MassGrues 294).

* ÉTYMOLOGIE et HISTOIRE : Le syntagme nominal heure des vaches est construit selon un abrégé simple de la phrase heure de la traite des vache s . La locution n’est pas attestée en français[3], mais elle se construit sur le modèle de composition heure + de + mot désignant, la source de l’emploi du temps. Ce procédé de formation, à partir du mot heure , est bien connu en français. On le voit, au XXe siècle, pour parler du temps consacré à une activité ou à un événement : heure de garde, ~ de lecture, ~ de liberté, ~ de loisir, ~ de marche. « Cinq heures de travail accroupi dans une atmosphère étouffante » chez André Gide ( Journal, 1931, p. 1066, TLF). De même, heure + complément déterminatif se remarque chez Mauriac : l'heure de l'angélus est passée et je ne l'ai pas entendue ( Nœud de vipères, 1932, p. 57), et chez Gabrielle Roy : Elle craignait d'arriver à l'hôpital après l'heure des visites ( Bonheur d’occasion, 1945, p. 269, TLF). D’un autre côté, au début du XXe siècle, R.-G. de Beaucoudrey relève, dans son glossaire consacré au langage normand (Manche), le syntagme l heure de la vache pour dire « ce qu’elle donne de lait à chaque traite ». Dans ces conditions, il est cohérent d’argumenter en faveur d’un emprunt du québécois à une, ou même, à des formes dialectales émanant de Normandie ou d’autres parlers du nord-ouest de la France. Chose acquise, au Québec, l’ heure des vaches est signalé au début du XXe siècle (depuis 1912), mais suppose, comme pour le normand, un usage bien antérieur à l’emploi qu’en fait Adjutor Rivard (voir les exemples 1 et 2).

CATÉGORIE : Dialectalisme ou innovation lexicale.

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[1] F ichier du T résor de la L angue F rançaise au Q uébec : « http://www.tlfq.ulaval.ca/fichier/default.asp ».

[2] CELM : C entre d' É tudes L inguistiques de la M auricie, Trois-Rivières, Serge Fournier, (dir.), «sergiusfournier@gmail.com».

[3] Beaucoudrey, R.-G. de, Le Langage normand au début du XXe siècle, noté sur place dans le canton de Bercy (Manche), Paris, Picard & fils, 1912, 477 p. Sur l’auteur et son commerce avec les gens de la terre, Adjutor Rivard mentionne que « M. de Beaucoudray, originaire de Normandie, va chaque année passer ses vacances dans les cantons de Percy, au milieu d’un groupe de paysans ; il est ainsi resté en contact avec les gens de la campagne, et leur langage lui est familier », dans Bulletin du parler français au Canada , Québec, Action sociale éd., Vol. XI (1912-1913), p. 137.

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