Mots du Québec (dict différentiel), partie 62 : COUREUR DE BOIS

La quête des fourrures, l'apprentissage de la langue, l'identification à la manière de vivre indienne, autant de traits indissociables du coureur de bois.
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COUREUR DE(S) BOIS n. m.

I . Hist.Trafiquant de fourrures, découvreur, chasseur, trappeur, etc., qui passe sa vie en zone non civilisée, principalement la forêt.

1 . [...] il nous étoit apparu que le d[it] S[ieu]r de la Salle s'étoit servi de sa barque pour faire traite dans les nations Outaouases et porter marchandises, même qu'il s'étoit chargé des pelleteries d'un coureur de bois , de la valeur de 3000 li[vres] qu'il avoit promis de lui donner au d[it] fort de Frontenac et qu'il avoit envoyé plusieurs bandes de ses gens en traite aux d[its] Outaouacs auxquels il avoit fourni des marchandises et avoit fait avec eux des traités de commerce, ce qui étoit contraire ux ordonnances de S(a) M(ajesté) rendues sur le sujet des coureurs de bois (Lamontagne, Léopold, Fort Frontenac , «Ordonnance du 31 oct. 1680», p. 327, FTLFQ[1]).

2 . Ce Fort qui avoit été construit par le premier de ces deux gentilhommes [c'est-à-dire M. Dulhut], étoit gardé à ses dépens par des Coureurs de bois qui avoient eu le soin d'y semer quelques boisseaux de bled d'Inde, dont l'abondante moisson me fut d'un très grand secours. Ceux-ci ravis de céder ce poste à mon détachement, s'en allerent achever leur Commerce chez nos Sauvages, ce qu'ils firent, chacun ayant la liverté de tourner du côté qui lui sembloit meilleur (Lahontan, Louis-Armand de Lom d'Arce, baron de, Nouveaux voyages de Mr. le baron de Lahontan, dans l'Amérique septentrionale , t. 1, La Haye, chez les Frères L'Honoré marchands libraires, 1703, p. 109, FTLFQ).

3 . -- Quel a été le plus célèbre coureur des bois, dans votre opinion ? -- Il est bien difficile de le dire ; il y en a eu un si grand nombre. Leurs histoires d'ailleurs ne sont pas toujours bien exactes, ou trop peu connues ou souvent exagérées par les voyageurs, leurs amis ou leurs contemprains. Je serais porté à croire cependant que l'un des plus célèbres comme l'un des plus habiles parmi les coureurs de bois était Nicolas Perrot (Boucher de Boucherville, George, Nicolas Perrot ou les Coureurs des bois sous la domination française , Québec, Les éditions de la Huit, [1889] ; 1996, p.1-2, CELM[2]).

4. C'était la première fois, depuis son mariage, que Girard se livrait à la traite. Il aimait la terre et la culture, en Normand qu'il était, et tenait à ses champs, qu'il rêvait de voir grandir vers le nord, jusqu'à la ligne imprécise des montagnes inconnues. Cette fois, pressé par des amis coureurs de bois , il était parti pour un an dans la forêt (Bernard, Harry, « La Dame blanche», La Dame blanche , Montréal, Bibliothèque de l'action française, 1927, p. 13, CELM).

5 . Quelle angoisse certains après-midi - Québécité - québécitude - je suis autre. Je n'appartiens pas à ce Nous si fréquemment utilisé ici - Nous-autres - Vous-autres. Faut se parler. On est bien chez nous - une autre Histoire - L'incontournable étrangeté. Mes aïeux ne sont pas venus du Poitou ou de la Saintonge ni même de Paris, il y a bien longtemps. Ils ne sont pas arrivés avec Louis Hébert ni avec le régiment de Carignan - Mes aïeux n'ont pas de racines paysannes. Je n'ai pas d'ancêtres coureurs de bois affrontant le danger de lointains portages. Je ne sais pas très bien marcher en raquettes, je ne connais pas la recette du ragoût de pattes ni de la cipaille. [...] Je ne suis pas d'ici. On ne devient pas Québécois (Robin, Régine, La Québécoite , Montréal, Québec/Amérique, 1983, p. 52, FTLFQ).

6 . [Vers 1620] À l'initiative d'une poignée de marchands, l'occupation [ de la côte est de l'Amérique] se résume pendant un quart de siècle à des contacts sporadiques avec la population indigène. L'activité dominante, le commerce de la fourrure, exige la coopération des Indiens ; afin de les satisfaire, on sacrifie à leurs usages commerciaux. Les Français placent des hommes jeunes dans les tribus où ils apprennent la langue, s'initient aux coutumes et demeurent le gage concret d'une alliance, les coureurs de bois sont nés (Jacquin, Philippe, Les Indiens blancs , Paris, Payot, 1987, p. 241-242, CELM).

REMARQUES : À propos du coureur de bois et de la traite des pelleteries, Philippe Jacquin note que «la situation même de la colonie embryonnaire, la dépendance envers la fourrure, la faiblesse du peuplement, la déliquescence du pouvoir politique et militaire ont contraint les Français à s'adapter au type de relations qu'entretenaient les Indiens entre eux. Adaptation qui signifiait le respect des droits politiques et commerciaux, la compréhension des habitudes et des tempéraments, la reconnaissance d'un autre système de valeur. Ce modèle s'est façonné au cours de cette période et a donné naissance à un personnage nouveau, le coureur de bois . En 1610, le jeune Brûlé hiverne avec les Algonquins ; en 1634, Nicollet préside un conseil de plusieurs milliers d'Indiens à Greeen Bay. Une génération sépare les deux dates, une vie d'homme pour l'époque, la vie d'Étienne Brûlé, premier coureur de bois. Il faudra attendre une autre génération pour qu'apparaisse dans les documents officiels le terme coureur de bois[3]. Mais si le mot n'existe pas encore, le modèle est en place et fonctionne bien. La quête des fourrures, l'apprentissage de la langue, l'identification à la manière de vivre indienne, autant de traits indissociables du personnage qui grandit au coeur de la forêt canadienne . Dans cette génération de coureurs de bois apparaissent d'autres caractéristiques qui vont s'accentuer dans les années suivantes : la fuite devant les contraintes de la vie sociale et religieuse ; l'attirance pour les Indiennes, une fascination pour l'indépendance et l'aventure (Jacquin, Philippe, Les Indiens Blancs , Paris, Payot, 1987, p. 67 ; nous soulignons, CELM).

ÉTYMOLOGIE et HISTOIRE : Coureur (1160) dérive de courir , issu du latin currere «se mouvoir rapidement à toutes jambes» pour les hommes et les animaux (DHLF). Le nom est utilisé (1559) dans des syntagmes : coureur + de + substantif «celui, celle qui va et vient, qui se déplace, parcourt (un lieu)». Ainsi, Coureur de(s) bois «trappeur qui chassait les bêtes à fourrure» : Sortant des Invalides, je fis route avec un Canadien, un grand efflanqué qui faisait des enjambées de coureur de bois . (Cendrars, Main coupée, 1946, p.104, CNRTL).

Au Québec, coureur de bois (ou : des bois ) (1650 env.) «chasseur, traiteur, guide» (GRLF) est courant au XVIIe siècle (voir, ex 6). Cependant, l'offensive idéologique menée à la fois par l'administration française de l'époque et les Jésuites porte ses fruits : le terme coureur de bois se trouve alors entaché de valeurs discriminatoires. Au XVIIIe siècle, on mesure mieux les effets de la campagne conduite contre lui, puisque l'appellation coureur de bois est désormais réservée aux hommes dont le comportement n'est pas conforme au souhait des responsables. Vers 1720, les coureurs de bois sont souvent surnommés voyageurs . Ils encadreront la nouvelle génération de voyageurs qui se destine à la traite. Les jeunes de la Colonie s'engagent comme rameurs (engagés, portageux), assurent les mêmes tâches que les coureurs de bois et s'installent dans les Pays-d'en-Haut. En fait, la distinction n'est pas aisée à établir entre coureurs de bois et voyageurs ; elle tient au bon vouloir des autorités qui décernent les titres de moralité au gré des circonstances [4].

Avec l'arrivée de l'industrie forestière (vers 1840), les hommes des bois se feront bûcherons, draveurs, cageux. Aujourd'hui, l'existence du coureur de bois se prolonge chez une partie de la population plus encline à pratiquer les activités liées à la forêt que celles de la vie urbaine[5].

CATÉGORIE : Innovation lexicale.

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[1] FTLFQ : F ichier du T résor de la L angue F rançaise au Q uébec : « http://www.tlfq.ulaval.ca/fichier/default.asp ».

[2] CELM : C entre d' É tudes L inguistiques de la M auricie, Trois-Rivières, Serge Fournier, (dir.), «sergiusfournier@gmail.com

[3] «To the best of my knowledge the expression courir les bois was first used in a printed work by the Recollet missionary, Gabriel Sagard-Théodat, in his Histoire du Canada, published in Paris in 1636. In describing Father Dolbeau's winter visit to the Montagnais in 1615 he says the father went to the Indians "to lodge with them, to learn their tongue, to catechise them" and " courir les bois avec eux "» (Saunders, Richard, «Coureur de bois : a definition», The Canadian Historical Review , Toronto, vol. XXI, no 2, 1940, p. 123 ; nous soulignons ; autres exemples de l'expression, passim ).

[4] Voir sur le sujet, Philippe Jacquin, Les Indiens Blancs , op. cit ., p. 177-178.

[5] Pour plus de renseignements, voir l'étude de Normand Lafleur, La Vie traditionnelle du coureur de bois aux XIX et XXe siècles , Montréal, Leméac, 1973, 305 p.

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