Mots du Québec (dict. différentiel), partie 64 : PAYS-D'EN-HAUT

Tu sais, des curés Labelle, y en a pas eu rien que dans les pays d'en-haut, y en a eu dans les pays d'en-bas aussi.

PAYS-D'EN-HAUT n. m. plur., emploi du sing. chez certains chercheurs.

I . En Nouvelle-France, régions situées au nord et à l'ouest du fleuve Saint-Laurent, où les Français et Canadiens allaient négocier les fourrures récoltées par les Amérindiens (voir infra HISTOIRE).

1 . Comme nous avions besoin de faire bien interprêter les choses aux autres villages [des Akansas] que nous avions à passer, pour qu'ils ne changeassent pas d'advis, nous fismes en sorte que le nommé Couture vinst avec nous jusques aux Kappa, qui est le dernier village [des Akansas], afin de leur faire entendre ce que nous leur demandions. Nous arrivasmes sur les six heures du soir au premier village, ou plutost au second, nommé Thoriman, lequel estoit distant du premier d'environ cinq à six lieues. Quelques particuliers qui avoient des fusils, soit que ce fust M. de Tonty qui leur en eust donné, soit qu'ils en eussent tiré des pays d'en haut , saluèrent notre arrivée de plusieurs coups auxquels nous respondismes. Nous mismes ensuite pied à terre et fusmes conduits à la cabane du chef, où tout le monde estoit assemblé, c'est à dire une bonne partie du village, lesquels nous attendoient et nous receurent fort bien. Ils avoient estendu des nattes et des peaux de boeufs et d'ours, sur lesquelles ils nous firent asseoir, puis ils nous portèrent à manger (Joutel , Henri, [navigateur et explorateur français (1651-1735)] 1691 env., «Voyage de M. de La Salle dans l'Amérique septentrionale en l'année 1685, pour y faire un establissement dans la partie qu'il en avoit auparavant descouverte» , dans Découvertes et établissements des Français dans l'ouest et dans le sud de l'Amérique septentrionale, 1614-1698 , mémoires et documents inédits recueillis et publiés par Pierre Margry, Paris, Imprimerie D. Jouaust, 3e partie, 1878, p. 451-452, FTLFQ[1]).

2 . Le commerce de cette place estoit autre fois très avantageux pas le grand nombre de sauvages qui y descendoient des pays d'en haut avec des canots chargez de pelleteries, mais de puis que les congez que Sa Ma[ges]té avoit accordez à la Colonie ont esté suprimez, presque toutes ces nations vont porter leurs pelleteries aux establissements Anglois [...] («Mémoire de Gédéon de Catalogne sur les plans des seigneuries et habitations des gouvernements de Québec, les Trois-Rivières et Montréal», Bulletin des recherches historiques , Beauceville, vol. 21, nº 9, p. 266, FTLFQ).

3 . Mr. de Frontenac donna des congés à differens particuliers pour la traitte que l'on fait dans les pays d'en haut , chez les Sauvages qui sont hors de la colonie. J'en obtins un aussy, par la faveur et recommandation de Mr. Belgralie, secretaire de Mr. de Colbert. Ce fust environ le meme temps que Mr. du Chesneau, intendant du pays, escrivit contre Mr. de Frontenac et manda à la cour qu'il ne donnoit des permissions qu'à ses creatures. Ses lettres furent escoutées, et il fust deffendu d'en accorder à personne davantage (Perrot, Nicolas, Moeurs, coutumes et religion des sauvages de l'Amérique septentrionale , éd. critique par Pierre Berthiaume, Montréal, Les Presses de l'Université de Montréal, 2004, p. 380-381, FTLFQ, CELM[2]).

4 . L'expression de « pays d'en haut » semble être d'origine populaire. Elle découle du caractère géographique le plus manifeste du pays, et que signalaient déjà les premières cartes: ses grande voies navigables. Elle désigne simplement les terres que l'on pouvait rejoindre en remontant les routes suivies par les canots. Tel était le premier pôle de l'univers canadien. L'autre, celui qu'on atteignait en redescendant des colonies par le Saint-Laurent, c'était la France. La route d'aval menait à une monarchie absolue, tandis que l'amont s'ouvrait sur un pays sans frontières, où tout était possible. Le terme acquit très tôt des connotations affectives qui devaient grandir avec lui. Le premier à l'utiliser est sans doute ce critique anonyme de l'administration coloniale, qui écrit en février 1712. D'après son rapport, il appert que l'« en haut » est déjà un asile où toutes les licences sont tolérées (Warwick, Jack, «Les "pays d’en haut" dans l’imagination canadienne-française», Études françaises , vol. 2, n° 3, 1966, p. 266, CELM).

5 . Une observation de F.-X. Garneau laisse entendre que «pays d'en haut » était devenu courant, vers 1725. Louis XV lui-même l'utilise, dans une note marginale portée sur un mémoire de l'époque, et qui souligne l'importance des pays d'en haut pour le commerce. [L'emploi du mot indique] déjà les trois grandes composantes de la notion de pays d'en haut : liberté, ambiguïté, rêve d'expansion coloniale (Warwick, Jack, «Les "pays d’en haut" dans l’imagination canadienne-française», op. cit . p. 267, CELM).

6 . Les curés, pis les évêques encore plus, forçaient sur la colonisation, pis les habitants. Faut les comprendre, c'étaient quasiment tout le temps des gars d'habitants eux autres même [ sic ], pis aimaient terriblement la terre même si y étaient ben instruits. Tu sais, des curés Labelle, y en a pas eu rien que dans les pays d'en-haut, y en a eu dans les pays d'en-bas aussi. Mais, le curé Labelle, était assez gros, qu'y a pris toute la place dans l'idée du monde. Menés comme ça, on s'est occupé à défricher le long de la côte, tout en poignant du poisson pour Robin à travers de ça (Leblanc, Bertrand B., Moi, Ovide Leblanc, j'ai pour mon dire , Montréal, Leméac, 1976, p. 11, FTLFQ).

7 . Voyant l'occasion de s'défaire du Yable pour de bon, et n'écoutant que sa vaillance, Ti-Jean est r'tourné vers lui, sortit son couteau et lui coupa un bout de panache. On entendit un cri d'horreur à glacer le sang jusqu'en bas des pays d'en haut . En deux temps, trois mouv'ments, Ti-Jean attacha l'amulette aux bois du Windigo, pis y'a pris ses jambes à son cou, et y'a sacré son camp de d'là (Vanier, Sébastien, «La légende du Windigo», L'écrit primal , Québec, Université Laval, 2006, vol. 34, p. 105, FTLFQ).

SYNONYMIE : Haut pays , pays sauvage, pays indien.

ANTONYMIE : Bas, d'en bas «pays de la colonisation».

SYNTAGMATIQUE : il était d'usage de faire subir à quelqu'un des nouveaux voyageurs la cérémonie du baptême-des-pays-d'en-haut . (Taché, Joseph-Charles, Forestiers et voyageurs , Montréal, Fides, coll. du Nénuphar, 1946, p. 169, CELM, FTLFQ) et Il portait un capot d'une étoffe blanchâtre qui m'a paru comme l' étoffe du pays d'en haut qui est ordinairement plus blanche que celle qui est faite par ici (Hébert, Anne, Kamouraska , Paris, Éditions du Seuil, 1970, p.204, CELM, FTLFQ).

ÉTYMOLOGIE et HISTOIRE : De pays n. m. issu (vers 980) du latin médiéval pagensis , dérivé de pagus «habitant du canton», par la suite le mot a pris le sens de «compatriote (fin VIIIe-déb. IXe s.) et celui de «campagnard» (DHLF, p. 2623a) ; et de haut , haute adj., n. m. et adv. est issu (vers.1050) du latin altus , ancien participe passé de alere «nourir, faire grandir», qui s'est spécialisé au sens de «haut, élevé», au propre et au figuré, de «profond» et au figuré, de «reculé», le sémantisme commun étant l'intensité (DHLF, p. 1694b). À partir du XVIIe s. haut s'emploie en parlant de la partie d'un pays plus élevée qu'une autre ou plus éloignée de la mer (1625, DHLF, p. 1695a).

Au début de la colonisation en Nouvelle-France (vers1640), haut pays se rapporte à toute la région au nord du Saint-Laurent comme à l'ouest de Montréal jusqu'à l'Ontario d’aujourd’hui. Les premières attestations appartiennent aux jésuites (1658) : les «Algonquins des païs plus hauts »[3]. Vers la fin du XVIIe siècle (1680-1690), le mot définit tout le territoire de traite des fourrures situé, pour l'essentiel, autour de la région des Grands Lacs (1699). Vers 1750, les frontières du pays d'en haut [4] reculent «plus loin vers l'ouest et le nord, en suivant le rayon d'action de la traite des fourrures. Le développement se poursuit vers les vastes prairies parcourues par le Mississippi, le Missouri et l'Assiniboine pour atteindre, plus au nord, des étendues qui longent la rivière Saskatchewan jusqu'aux terres subarctiques environnant le lac Athabasca[5]». Haut n.m. et adj, dans le même sens, est encore d'emploi courant au XIXe siècle : le Milord, comprenant alors qu'il ne pouvait ainsi garder, ensemble dans le même lieu, des centaines d'hommes oisifs [...] concerta, avec les commis du Nord-Ouest restant, le départ des marchandises pour le haut et des pelleteries pour le bas (Taché, J-C, Forestiers et voyageurs , FTFLQ, CELM[1863], 1981, Montréal, Fides, p. 169). En haut , en haut de , par en haut , dans le haut avec le sémantisme d'espace «situé vers l'ouest, au dessus du lieu d'où on parle, d'éloignement en regard du fleuve», relevés au Québec jusqu'en 1930, sont aujourd'hui archaïques.

CATÉGORIE : Modification sémantique.

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[1] FTLFQ : F ichier du T résor de la L angue F rançaise au Q uébec : « http://www.tlfq.ulaval.ca/fichier/default.asp ».

[2] CELM : C entre d' É tudes L inguistiques de la M auricie, Trois-Rivières, Serge Fournier, (dir.), «sergiusfournier@gmail.com».

[3] Havard , Gilles , Empire et métissages. Indiens et Français dans le Pays d’en Haut 1660-1715 , Paris, Québec, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne et Septentrion, 2003, p. 12.

[4] « Dès l’époque de la Nouvelle-France, le français parlé dans les localités du pays des Illinois, tout comme celui parlé dans les autres établissements français situés dans le cœur du continent – dont la population blanche était originaire essentiellement du Canada, si on fait abstraction des troupes militaires –, se distinguait de celui en usage dans la vallée du Saint- Laurent du fait qu’il était composé, pour une part, de ce que Halford (2003 : 98) appelle le vocabulaire de la frontière, ou vocabulaire de l’intérieur. Ce vocabulaire s’est développé dans les foyers de peuplement et les postes de la région des Grands Lacs et de la vallée du Mississippi, immense territoire appelé historiquement les pays d’en haut et que quelques historiens (par exemple Havard, 2003) appellent parfois le Pays d’en Haut, par opposition au Pays d’en Bas, c’est-à-dire la vallée du Saint-Laurent » (Vézina, Robert, Le Lexique des voyageurs francophones et les contacts interlinguistiques dans le milieu de la traite des pelleteries : approche sociohistorique, philologique et lexicologique, Thèse de Doctorat, Faculté des Lettres, Université Laval, Québec, vol. 1, 2010, p. 126).

[5] Podruchny , Carolyn , Les Voyageurs et leur monde , Québec, PUL, [2006] ; 2009, p. XII.

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