Mots du Québec (dictionnaire différentiel), partie 27 : CRÉATURE

- Veux-tu la marier ou si tu veux juste la niaiser ? La veuve Grolo, tu sauras, c'est quand même pas n'importe quelle créature.
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CRÉATURE n. f. (souvent plur.).

I . Femme.

1 . Je n'ai pas été élevé parmi les sauvages, que je lui répliquai ; les gens du sud connaissent les égards qu'ils doivent à la créature . - Puisque vous êtes si galant, vous autres messieurs du sud, à ce qu'elle me dit, voici le paquet (Aubert de Gaspé, Philippe, Mémoires, Ottawa, éd G.E. Desbarats.,1866, p. 386, FTLFQ[1]).

2 . - Maria Chapdelaine est revenue de sa promenade à Saint-Prime, et voilà le père Chapdelaine qui est venu la chercher. Ils étaient plusieurs au village pour qui ces Chapdelaine étaient presque des étrangers. [...] - Et la créature qui est avec lui, c'est sa fille, eh ? Maria... (Hémon, Louis, Maria Chapdelaine, Montréal, BQ, [1916] ; 1994, p. 23).

3 . Le vieux, son gendre et ses fils étaient assis en cercle autour du poêle. Les « créatures » se levaient à leur tour. On entendait pleurer un enfant. L'on se mit à parler des femmes ; et chacun de vanter la sienne (Laberge, Albert, La Scouine , Montréal, Les Quinze, [1918] ; 1980, p. 51).

4 . Je regardais les goëlands manger des cochonneries sur la grève, pis planer dans le vent, quand ça a ressoud : un char plein de créatures . Y arrêtent ça juste devant ma porte. Ça me fait rien mind you, j'sus pas un sauvage pis la mer est pas à moi tout seul. Ça débarque, pis ça commence à se déculotter dans ma face (Leblanc, Ovide, Moi, Ovide Leblanc, j'ai pour mon dire, Montréal, Leméac, 1986, FTLFQ).

5 . - Veux-tu la marier ou si tu veux juste la niaiser ? La veuve Grolo, c'est quand même pas n'importe qui ! - N'empêche que c'est toute une décision à prendre, dit Raoul en se passant une main dans les cheveux. Toi, Malvina, t'as vu comme c'est beau chez elle ? Tu te sentirais à l'aise de vivre dans une maison comme ça ? - Demander ça à une créature ! dit Mathieu en se claquant la cuisse. Un coup parti, demande-moi donc si j'aimerais pas mieux six trente sous, au lieu de quatre, pour faire une piastre ? (Poulin-Gagnon, Johanne, L'Horloge aux souvenirs , Montréal, Libre Expression, 1996, p. 332, FTLFQ).

Étymologie et histoire : De créer v. tr., tout d'abord crier (vers 1119) puis creer (vers 1155). Ces formes sont issues du latin c reare «créer». La dérivation française n'a formé que des mots rares, tels que créable adj. (1845) et créeur n. m. (1893), doublet «populaire» mais quasi inusité de créateur . Par contre, les dérivés latins ont donné en français des emprunts usuels. Créature n.f. est emprunté (vers 1050) au latin chrétien creatura , «acte de la création» puis, par métonymie, «ce qui est créé, spécialement l'homme». Le vocable est pris absolument au XIIe siècle avec l'acception de «femme». Vers la fin du XVIIe siècle, le mot s'étant davantage laïcisé, créature connaît un sens péjoratif «femme dont on parle sans considération». En revanche, Il s'emploie encore dans des formules laudatives et littéraires : une créature de rêve (DHLF[3] ; FEW 2, 1296a), u ne créature angélique, aristocratique, céleste ; une adorable, une malheureuse, une pauvre créature ; une créature d'exception. Une charmante et idéale créature (Janin, Âne mort, 1829, p. 149) ; a dmirable créature de trente-deux ans (Lenormand, Le Simoun, 1921, 2e tabl., p. 7), et Il se parlait comme à lui-même, le Hollandais : « L'inconvénient des Italiennes, c'est qu'elles sont joueuses, terriblement... » Joueuses ? Où voulait-il en venir Oh ! je disais ça, à cause d'une amie que j'aie eue, étant jeune, une Florentine... une créature adorable... mais joueuse !» (Aragon , Les Beaux quartiers, 1936, p. 408, TLF[4]). Ces exemples ne contredisent pas un emploi québécois du terme. Au contraire, créature «femme» (la première attestation remonte à la première moitié du XIXe siècle) se perpétue au Québec sans être uniquement réservé à un emploi littéraire. Depuis 1950, nombre de contextes cités au FTLFQ (Université Laval) le démontrent. Ainsi : Bref, pas sûr que le maire de Granby ait pris la bonne décision en fermant le dernier bar de danseuses de la ville. Après tout, s'il n'aime pas l'idée que des gens paient pour voir des créatures à poil, pourquoi ne ferme-t-il pas le zoo ? ( Martineau, Richard, Québec, Le Journal de Québec , Chronique du 27 oct. 2008, p. 8). Un autre point sépare l'utilisation française et québécoise de créature . Dans le premier cas, créature est précédé ou suivi d'une caractérisation, tandis qu'au Québec le substantif s'emploie, la plupart du temps, sans épithète : Les créatures se rassemblaient autour de l'enfan t (CELM, 1983).

Dans son étude sur les parlers d'Acadie, Geneviève Massignon signale l'usage de créature ( var. crèature et criature ) avec l'acception de «femme (mariée ou non). Elle fournit aussi une série d'emplois issus des parlers français (MassAcad, t.2, no 1713, p. 650-651).

Catégorie : Archaïsme/Dialectalisme

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[1] FTLFQ : « http://www.tlfq.ulaval.ca/fichier/citations.asp?session=5485078214&mode= ».

[2] Voir le site « http://beq.ebooksgratuits.com/pdf/index.htm ».

Pour en savoir davantage sur le français québécois : « http://www.suite101.fr/profile.cfm/blandinearticles ».

[3] DHLF : Le Robert. Dictionnaire historique de la langue française , Rey, Alain (dir.), Paris, éd. Dictionnaires Le Robert, 3 tomes, 1998).

[4] TLF : « http://atilf.atilf.fr/dendien/scripts/tlfiv5/advanced.exe?8;s=3760181295 ».

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