Mots du Québec (dictionnaire différentiel), partie 32 : BRASSIÈRE

Ben, savez-vous qu'elle lave les hauts de pyjamas de son mari, mais jamais les culottes ? Ça couche le derriére à l'air, c'gars-là. Quand on pense, hein !
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BRASSIÈRE n. f.

I . Soutien-gorge.

1 . Une vieille brassiere de lad deffunte Langlois (Acte certifié chez Romain Becquet, notaire, le 11 janvier 1666, dans Séguin, Robert-Lionel, Le costume civil en Nouvelle-France , Ottawa, Musée national du Canada, Bulletin nº 215, 1968, p. 163).

2 . -- J'vois sa corde à linge comme j'vous vois, dit Delvina. -- Puis ? -- Tous les morceaux qu'elle étend...-- Ensuite ? demanda Isabelle. -- Ben, savez-vous qu'elle lave les hauts de pyjamas de son mari, mais jamais les culottes ? Elles se regardèrent gravement. Isabelle avait des envies de pouffer de rire. -- Ça fait que, on peut deviner, hein ? Ça couche le derriére à l'air, c'gars-là. Quand on pense, hein ! Quand on pense... À part de ça, savez-vous que c'te femme-là porte pas de corps de coton ou de laine ? Pas même de grand jupon comme une criature [1] décente ? Rien qu'une brassiére ...? -- Mais... en bas ? demanda Desneiges, d'adon qu'à met une robe claire... -- Elle a des jupons courts avec un lastic (Thériault, Yves, Les Vendeurs du temple , Québec, Institut littéraire du Québec, p. 123-124).

3 . Des sexes surgis de partout en profitent pour lui élargir le vagin... Les mains, les pieds, les ongles, les bouches édentées surgissent aussi de l'amas qui hurle et qui hoquette et qui grince et qui râle, et déchirent la jupe à Philomène, ce qui lui reste de slip, sa blouse, sa brassière , comme on déchire du papier journal... (Renaud, Jacques, Le Cassé , Montréal, Éditions Parti pris, 1964, p. 46).

4 . M'man était partie en grande. J'aurais été niaiseux de l'arrêter, ça lui arrivait quasiment jamais. «Veux-tu que j'te lise, mon chéri, le p'tit poème qu'y m'a écrit une fois ? Tu sais qu'y aimait ça écrire, ton père, quand y filait pour se confier...» Le papier était tout près au bord de sa brassière . Elle l'a sorti et personne, surtout pas moi, n'avait envie de rire : «Les fruits de nos amours ont mûri sous nos yeux fatigués. Sont partis au long cours bâtir un nid pour la joie et la couvée. Le monde a ses lois, on les haït, on y croit, mais c'est la vie, comme c'est écrit (Filon, Jean-Paul, À mes ordres, mon colonel! , Montréal, Leméac, 1982, p. 66-67, FTLFQ).

5 . Finalement, je [Odette] me suis dit que mon prince, je l'aurais jamais et que, faute de pain, on mange de la galette. Pierre, il faisait l'affaire. L'affaire! C'est une affaire que j'ai fait. Un bon pourvoyeur, un homme travaillant, et en échange, je lui apportais du sexe à volonté et à domicile. Dans le fond, si je veux être honnête avec moi-même, je l'ai pas marié pour son argent, j'en avais plenty , mais parce qu'il me regardait comme mon père me regardait avant que les seins me poussent. C'est bien que trop vrai, c'est à ma première brassière que papa a arrêté de me prendre sur ses genoux, de m'embrasser. De quoi il avait peur ? De lui ! Ça se peut-tu qu'il m'ait poussée à me marier, pas pour mon bien mais pour le sien. J'ai marié mon père ! Ce que je veux dire, c'est que j'ai retrouvé le regard de mon père que j'avais perdu. C'est sick en bordel ce que je pense mais je le pense... (Bertrand, Janette, Le Bien des miens , Montréal, Libre Expression, 2007, p. 99, FTLFQ).

SYNONYMES : sous-gorge , porte-tétons (PPQ), sac-à-Jos, rack à Jos (CELM).

ÉTYMOLOGIE ET HISTOIRE : Dérivé de bras , issu d'un latin brac(c)hium «membre supérieur de l'homme, la patte ou la pince d'un animal» (DHLF, FEW I, 185b), et du suffixe -- ière. Brassière sert d'abord à désigner la garniture intérieure placée sous l'armure pour protéger les bras ou du harnachement qui se trouve en contact avec elle (cf. muselière , jambière , ventrière , oeillère ; DHLF). Au XV siècle le mot passe dans le vocabulaire de l'habillement et s'applique à une camisole de femme pourvue de bras. L'emploi est très courant aux XVIIe et XVIIIe siècles avant de signifier une petite chemise à manches portée par les nourrissons (1843). Le pluriel brassières a servi à désigner des lanières de cuir ou d'étoffe passant sous le bras pour porter une charge (1838). C'est un sens analogue qui est passé en anglais pour désigner ce qu'on nomme en français soutien-gorge (DHLF, FEW I, brachium , 186a-b).

L'usage québécois de brassière «soutien-gorge» remonte au XVIIe siècle (1666). L'enquête menée par le PPQ (1980)[2] montre que le mot est usuel, même si le concurrent français soutien-gorge est largement employé. La différence entre les deux mots en est une de niveau de langue : pendant que brassière appartient à la langue familière, soutien-gorge paraît plus recherché. Avec les acceptions de «vêtements d'enfant», «camisole courte», «collier du cheval» et «avaloir = pièce de harnais entourant les fesses du cheval», brassière a vécu longtemps au Québec, mais est aujourd'hui disparu (PPQ). Ces emplois divers sont probablement à rattacher aux vieux parlers hexagonaux (voir sur le sujet FEW brachium ).

CATÉGORIE : Archaïsme et dialectalisme.

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[1] Voir Créature, article 27 : « http://www.suite101.fr/content/mots-du-quebec-dictionnaire-differentiel-a11266-partie-27 ».

[2] Dulong, Gaston et Gaston Bergeron, Le Parler populaire du Québec et de ses régions voisine s . Atlas linguistique de l'Est du Canada , Québec, Gouvernement du Québec, 1980, 10 vol.

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