Mots du Québec (dictionnaire différentiel), partie 36 : GARROCHER

Je me sens sauvage et dur. Relevé rien que sur un spring, je me garroche sur les deux bouncers. Ça marche pas pantoute. Ils sont plus forts que moi.
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GARROCHER v. tr et intr.

I . Fam. Lancer, jeter (sans grande précaution).

-- L'objet désigne un inanimé concret ou une personne.

1. Nous garrochions nos claques en l'air, jusqu'au «plancher d'haut», et nos grands bas sous la table ; nous enroulions nos nuages autour des chaises et jetions nos tuques par terre (Lenormand , Michelle, Autour de la maison, Montréal, Éditions du Devoir, 1918, p. 99, FTLFQ[1]).

2 . Qu'allaient devenir la planète ainsi que les semblables qui grouillaient dessus ? Allaient-ils, en apprenant la nouvelle, être saisis d'une rage de désespoir et de douleur, garrocher des bombes partout, ainsi que ça se dit, et tout brûler, tout mettre en morceaux, s'arracher les yeux et les poils autour du trou, celui où nous allions enfouir le corps ? (Soucy, Gaétan, La petite fille qui aimait trop les allumettes, Montréal, Boréal, 1998, p.119).

3 . Je vous garroche à la rue, dans le chemin, vous, avec vos treize enfants (Carrier, Roch, Le Deux-millième Étage , Montréal, Le Jour, 1973, p. 24, FTLFQ).

4 . Il me reste trois garçons et une fille, plus une enfant trouvée que le ciel a garrochée dans le creux de mon devanteau au jour de l'épouvante (Maillet, Antonine, Pélagie-la-charrette , Montréal, Leméac, 1979, p 121).

DÉRIVÉS : Garrocheur « cheval qui lance de la boue, de la neige» ; les Garrocheurs-de-roches «nom populaire des habitants d'un village, d'une région» (PPQ) ; garrochage «action de lancer»: l e ballet moderne n'est pas une suite de «garochages» [sic] par terre ou d'agitations frénétiques des membres (Morgan, J. L., Act'Ar t, juillet 1971, p. 24, col. 02) ; garroché «qui est fait rapidement, sans soins».

SYNTAGMATIQUE : garrocher des cailloux, des pierres ; garrocher l'argent par les fenêtres.

II . Pronom.

Fam. Se lancer sur qqch, sur qqn ; se précipiter, s'élancer.

5 . Et le jeune avocat se garrocha dans la politique (Grignon, Claude-Henri, « Le Père bougonneux » , Bulletin des Agriculteurs , Montréal, juin 1943, p. 3, FTLFQ).

6 . J'ai le feu au cul. Je me sens sauvage et dur comme au moment d'achever un renard ou un castor en leur écrasant le coeur à travers la peau. Relevé rien que sur un spring, je me garroche sur les deux bouncers. Pantoute ! Ça marche pas pantoute. Ils sont plus forts que moi (Richard, Jean-Jules, Centre-ville , Montréal, L'Actuelle, 1973, p. 22, FTLFQ).

7 -- Eh, t'es ben pâlotte la fille, aujourd'hui, tu vends des journaux ou tu dors, décide-toié, baptême ! On ne voyait d'eux qu'un nez sale sous la casquette de toile bleue. -- Vite, dépêche-toé à vendre ta douzaine su'le boulevard, après ça, y faut se garocher aux portes des maisons, mais comme y fait pas chaud à matin, maudit Moïse ! (Blais, Marie-Claire, Vivre ! Vivre ! , Montréal, Éditions du Jour, 1969, p. 24-25, FTLFQ).

8 . Toujours est-il que la situation devint carrément embarrassante. Tcharles n'était décidément pas un défonceur de sommier ; je ressentais pour lui une gêne extrême, sinon une tristesse certaine. Comprenant que ni ma bouche ni mon petit cratère n'auraient davantage intéressé mon partenaire d'infortune, je laissai tranquille sa virgule déconfite et n'eus point à aller me rhabiller puisque, comme avec Urbain Côté, je m'étais couchée (lire: garrochée au lit) dans toutes mes fringues (Long Dong, Ying-Yang [pseud. de Gabrielle Gourdeau], 1999, Le Tour de ma vie en 80 glands : autobiographie d'une octogénaire cochonne et impénitente mais sympathique , Trois-Pistoles, Éditions Trois-Pistoles, 1999, p. 125, FTLFQ).

SYNTAGMATIQUE : Avec l'idée de se lancer : il s 'est garroché dessus, se garroche r des pierres, des cailloux, se garrocher la balle à trois ou quatre joueurs (PPQ). Aussi, se garrocher en l'air, se ~ les quatre fers en l'air, se ~ des roches, se ~ dans les pattes de qqn.

ÉTYMOLOGIE et HISTOIRE : Garrocher «lancer des pierres contre qqn» dérive de guaroc «trait d'arbalète» (1302) forme parallèle de garrot «bâton», dér. du verbe garokier «barrer la route à quelqu'un», lui-même issu de l'ancien bas francique * wrokkôn «tordre, tourner avec force» (FEW 17, 624 a-b, DHLF 1559 a-b, TLF garrot 2). En ancien fr. arochier « lancer quelque chose ; frapper quelqu'un en lançant un projectite (Godefroy 1,402c-403a). Dans les parlers de l'Ouest de la France garrocher «lancer des pierres, envoyer» (Anjou, Poitou, Charentes, Île-de-France), garoucher «id.» (Bourgogne). La forme pronominale est attestée en ancien français, se garroche r «se lancer des pierres» (Godefroy, d'après MassAcad), mais elle est absente dans les parlers de France (MassÎleGrues I, 158).

En français québécois, depuis le père Potier, «garrocher des pierres» (1747). Le verbe tr. et intr. est signalé par les glossairistes québ. depuis Dionne (1909). Se garrocher , pron., est fréquent au Québec, mais les acceptions «se pavanner», «se donner des airs» qui s'y rattachent sont hors d'emploi aujourd'hui.

En Acadie, garrocher «lancer (une roche) est d'usage courant (MassAcad 1, 118) tout comme le substantif garochage «action de lancer (PoirierGlAcad).

La Louisiane connaît aussi le verbe garocher «lancer des pierres par amusement ; jeter des projectiles à qqn» (DitchyLouis 119).

CATÉGORIE : I. Archaïsme et Dialectalisme II . Archaïsme ?

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[1] FTLFQ « http://www.tlfq.ulaval.ca/fichier/recherche.asp?mode=criteres »

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