Mots du Québec (dictionnaire différentiel), partie 48 : MANITOU

À la fin elle lui dit : - Mari, si tu ne cesses ta guerre ridicule et tes récits déments, je fais venir céans pour t'outrager Manitou-au-long-cul !

MANITOU , n. m.

I . Esprit divin chez les Indiens d'Amérique du Nord ; déité.

1 . Quoy que ce soit, ils ont de certaines personnes, qui sont les Oqui, ou Manitous , ainsi appellez par les Algommequins & Montagnais, & ceste sorte de gens font les Medecins pour guarir les mallades, & pencer les blessez : predire les choses futures, au reste toutes abusions illusions du Diable, pour les tromper, & decevoir (Champlain , Samuel de, « Voyages et descouvertures faites en la Nouvelle France, depuis l'année 1615, jusques à la fin de l'année 1618 », dans Oeuvres de Champlain , publiées sous le patronage de l'Université Laval par l'abbé C.-H. Laverdière, 2e éd., Québec, Geo.-E. Desbarats, t. 4, 1870, p. 575, FTLFQ [1]).

2 . Je compris qu'il [Ikès] venait de faire un sacrifice à son manitou [en répandant dans le feu le contenu de la chaudière contenant le souper]. Mais, bien que sans crainte pour moi-même, j'étais tout de même embêté de tout cela, et je faisais des réflexions plus ou moins réjouissantes, en fumant ma pipe auprès de mon sauvage qui dormait comme un sourd. Parbleu! me dis-je à la fin : – Ikès est plus proche voisin du diable que moi ; puisqu'il dort, je puis bien en faire autant ! J'attisai le feu, je me couchai et m'endormis auprès de mon compagnon. J'étais tellement certain que ce manitou ne pouvait rien contre ma personne, que je n'en avais aucune peur, et que, même, j'aurais aimé à le voir (Taché, Joseph-Charles, Forestiers et voyageurs , Montréal, Fides,[1863], 1981, p. 84).

3 . Moi je suis charpente et beaucoup de fardoches ; moi je fonce à vive allure et entêté d'avenir ; la tête en bas comme un bison dans son destin ; la blancheur des nénuphars s'élève jusqu'à ton cou ; pour la conjuration de mes manitous maléfiques ; moi qui ai des yeux où ciel et mer s'influencent ; pour la réverbération de ta mort lointaine ; avec cette tache errante de chevreuil que tu as [...] (Miron, Gaston, L'Homme rapaillé , Montréal, Les Presses de l'Université de Montréal, 1970, p 36).

4 . À quelques jours de là, ce jeune incrédule [un Huron] a une vision étrange à son tour : un énorme serpent lui apparaît et lui promet richesse et eau-de-vie s'il renonce à la religion chrétienne et prie le petit manitou . Le pacte est aussitôt conclu et le serpent, avant de s'engouffrer dans la rivière, le met en garde : s'il trahit sa parole, il devra mourir et sa tribu restera stationnaire éternellement. Le jeune Indien quitte le village cette nuit-là pour ne revenir que longtemps après. Dès son retour, il tombe gravement malade et insiste pour voir la robe noire. Le missionnaire ne peut toutefois se rendre à son chevet, déjoué par la ruse du petit manitou (Boivin, Aurélien, Le Conte littéraire québécois au XIXe siècle , Montréal, Fides, 1975, p. 35, FTLFQ).

5 . À la fin elle lui dit : - Mari, si tu ne cesses ta guerre ridicule et tes récits déments, je fais venir céans pour t'outrager M anitou -au-long-cul ! Mathias comprit à ces mots on ne peut plus clairs qu'on l'avait mis à nu. Il n'avait par conséquente plus à l'aller faire lui-même dans les bois. Il était guéri. Le lendemain il n'alla pas à la taverne et le soir même rendit à Guillaumine les hommages convenus que requérait son état. Il reconnut le grand et long M anitou , mais n'en fut pas plus effrayé qu'il ne faut ( Marcel, Jean, Des nouvelles de Nouvelle-France : histoires galantes et coquines , Montréal, Leméac, 1994, p. 120).

SYNTAGMATIQUE : Grand manitou, petit ~, danse de ~.

ÉTYMOLOGIE et HISTOIRE : Manitou n. m. vient de l'algonquin, de l'Ojibwa manito «nature divine». Au figuré, le mot désigne un objet doté de pouvoir magique (1788). Aujourd'hui, par analogie, manitou s'applique à un personnage considéré comme important. Cette dernière acception, encore usuelle en français général, est probablement réalisée à partir du calembour manie-tout (DHLF, ibid ).

Manitou est relevé d'abord par Champlain, en 1615, dans son Voyage et découvertes faites en la Nouvelle-France (FEW 20, 71b ; DHLF, p. 2123b). À partir du 17e s., le mot se rencontre avec l'acception de «diable», probablement sous l'action des missionnaires qui s'opposent, à cette époque, aux croyances indiennes (FEW 20, 71b ). Les témoignages des voyageurs français et les relevés de Chamberlain laissent justement voir que le sémantisme du mot se modifie selon la distribution des tribus indiennes. Selon les croyances respectives, les relevés montrent aussi une hésitation fréquente entre «esprit divin» et «mauvais génie[2]».

CATÉGORIE : Amérindianisme.

___________

[1] Fichier du Trésor de la Langue française au Québec, « http://www.tlfq.ulaval.ca/fichier/default.asp ».

[2] Consulter sur le sujet les notes d'Alexander Chamberlain, entre 1885 et 1907, qu'on retrouve dans American Notes and Queries .

Sur le même sujet