Mots du Québec (dictionnaire différentiel), partie 51 : GRAFIGNER

[...] dans la caboche que les créatures étaient faites exprès pour laver la vaisselle et passer sa vie dans la cuisine. On n'est pas des volailles.

GRAFIGNER , ( GRAFFIGNER ) Verbe trans.

I . Fam. Égratigner, griffer.

1 . [...] oune garçon qui a volé mes cerises et graffigné mon porte de la cuisine avec une gaule de merisier [...].(AMEAU, Charles [pseud. de Benjamin Sulte], «Mordant Mordu», L'Album de la Minerve , Montréal, vol. II, no 8, 1873, p. 115 ; les paroles sont dites par un non francophone, FTLFQ[1]).

2 . On se mettait sans cesse dans la caboche que les créatures (voir l'article CRÉATURE[2]) étaient faites exprès pour laver la vaisselle et passer sa vie dans la cuisine. Je vous avertis tout de suite que c'est une menterie, et que nous autres les femmes, on est aussi drôle que vous autres. On a une tête et dedans il y a une cervelle qui vaut quelque chose. On veut se défendre et on se défendra, jusqu'à ce que nous ayons plus un saprable de souffle dans le gorgoton. On a des droits et nous graffignerons les particuliers qui oseront crier le contraire. On n'est pas des volailles (Nézyme, Cé pas comme en 1850 , ou Les idées du père Nézyme , Montréal, La Patrie , 12 juin, p. 13, FTLFQ).

3 . -- Séraphin : On est mieux de me laisser tranquille. Je grafigne pas souvent, mais quand j' grafigne [...]. -- Parleur : En effet, il doit « grafigner » comme un chat, ce Séraphin. [...] On ne l'a pas encore accusé de recel et il se débat comme un désespéré (Grignon, Claude-Henri, Un Homme et son péché ,(radio), 6 mai 1940, épisode 103, p. 7, FTLFQ).

4. T'es chanceuse que j'y aille malgré toutes ces vieilles plumes qui me grafignent les jambes [...] (Tremblay, Michel, L'Effet des rayons gamma sur les vieux garçons, Montréal, Leméac, 1970, p. 56, NéoClas).

5 . Pis moi, j'ai pas confessé tous mes péchés au Père Nombrillet la force m'a manqué ; i'va se mettre en colère au ciel quand y apprendra que j'lui ai menti. Ses grands doigts de fantôme vont venir me graffigner (Carrier, Roch, Floralie , Montréal, éd. du Jour, 1974, p. 163 (NéoClas).

SYNTAGMATIQUE : grafigner la couenne ( pour signifier l'indifférence) ; grafigner les murs (travailler avec ardeur), grafigner les rognons (agacé par qqch), grafigner aux portes «agir avec véhémence».

QUASI-ÉQUIVALENTS : Avec le sens de «meurtrir, se meurtrir» : macher , smacher , érafler (fr.) (PPQ).

DÉRIVÉS : grafigne «éraflure», grafignure «égratignure», grafigneuse «sage-femme», fisqure (hapax).

II . Fig. Blesser légèrement (qqn) par un mot d’humour, une raillerie.

6 . Rue Saint-Jean, il y a notamment l'historique épicerie Moisan, du propriétaire Boris Maltais, que Couture & cie ont un peu « grafigné » au passage, hier, en disant qu'il était d'accord avec le nouveau projet, parce que ça lui ferait plus de stationnements et, donc, plus de monde dans son magasin ( Le Soleil , 17 févr. 1988, p. B1, FTLFQ).

III . Verbe pron. S'érafler, s'érailler.

7 . Il y en a un qui a eu une coupure dans le dos, s'étant graffigné sur la cloche à Pigeon ( Le Goglu , 29 août 1929, p. 5, TLFQ).

8 . Une personne se grafignai t ; elle était égratignée (Corpus CELM, Grand-Mère, inf. masc., 1994, 75 ans).

9 . Le seul problème, en fait, est venu de la neige elle-même. Plusieurs participants ont déploré sa mauvaise qualité, le fait qu'elle était trop tapée, trop dure, au point d'égratigner un bon nombre d'entre eux. «Il y avait plein de "mottons" de glace et je me suis "grafigné" en glissant sur la butte ( Progrès Dimanche, Chicoutimi, 6 février 2000, p. A 4, FTLFQ).

ÉTYMOLOGIE et HISTOIRE : Issu du nordique krafla «ramper», d'après l'ancien nordique krafsa «gratter», de même que le moyen néerlandais crabbelen « gratter, griffer, égratigner». Ces formes font partie d'un ensemble de verbes germaniques qui portent généralement les acceptions de «ramper» et «griffer» (FEW 16, p. 351b-352a et 761b ; TLF). Vers 1200, grafiner «gratter (la terre) avec les ongles» et grafigner « égratigner, griffer» (1243). Grafigner est employé en français général. On le retrouve, chez V. Hugo dans Les Misérables (1862, p. 169) et chez M. Pagnol avec Fanny (1932, p. 82) (TLF). Noter la présence de grafigner «égratigner» dans les parlers de France et celle de nombreuses formes voisines comme grafougner , en Anjou, et grafeiller « id. », en Flandre.

Au Québec, grafigner «égratigner», depuis le dernier quart du XIXe s. (voir ex. 1). La forme pron., pour sa part, apparaît au début du XXe s., tandis que l'empoi fig. est plus récent, vers 1950.

Grafigner «gratter» est aussi connu en Acadie (Shédiac) : Il se graphigne le nez (Nestler-Trichoche, Maine, p. 201, d'après MassAcad, tome II, p. 600).

CATÉGORIE : Archaïsme et dialectalisme.

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[1] F ichier du T résor de la L angue F rançaise au Q uébec : « http://www.tlfq.ulaval.ca/fichier/default.asp ».

[2] CRÉATURE : « http://www.suite101.fr/content/mots-du-quebec-dictionnaire-differentiel-partie-27-a20615 »

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