Mots du Québec (dictionnaire différentiel), partie 53 : BAGOSSE

Ils apportaient leurs boissons : de la bagosse, du vin de patates, de pissenlits, de betteraves et de la bière de bibittes.
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BAGOSSE n. f.

I . Alcool de fabrication domestique.

1 . Il les conduisit vers le gaillard d'avant, où l'équipage au complet jouait aux cartes et buvait la bagosse * achetée à un bas prix à un débardeur. * Bagosse : alcool frelaté des des rives du fleuve St-Laurent [ sic ] (Thériault, Yves, Les Temps du Carcajou , Ottawa, éd., de l'Homme, 1965, p.146, NéoClas).

2 . La bagosse brûle dans le gosier, plus que le charbon ardent d'Isaïe. Les invités, ayant enlevé tous leurs vêtements, offrent leurs corps blafards aux onctions de Philomène. - Je m'en vas ben vous graisser avec ma drogue comme des petits poissons dans la poêle. La lune haute éclaire jusqu'au plus creux du ravin et fait des taches blanches, comme si on avait jeté de la chaux par terre. Ceux qui sont touchés de face par les rayons de la lune savent-ils qu'on n'expose pas impunément son visage aux sources blanches de la nuit ? (Hébert, Anne, Les Enfants du sabbat , Paris, Éditions du Seuil,1975, p. 37-38, FTLFQ[1]).

3 . Avec leurs manières, ils n'étaient pas au diapason et ils étaient la risée de tout le monde. Les gens des paroisses d'En Bas les trouvaient sans dessein. Quand on disait «ça vient de Saint-Bruno», ça voulait tout dire. Durant l'été, les dimanches après-midi, ils décidaient de descendre à Kamouraska. Ils apportaient leurs boissons : de la bagosse , du vin de patates, de pissenlits, de betteraves et de la bière de bibittes. Ils amenaient des filles de Saint-Bruno qui n'étaient pas mieux qu'eux autres et, cinq, six voitures une à la suite de l'autre, ils arrivaient à Kamouraska, un peu chaudettes et enhardis. Jamais nous ne serions descendus au Village sans notre gilet. Eux autres, le gilet débarquait ce n'était pas long. Leurs beaux bracelets en élastique rose au bras, ils enlaçaient les filles par le cou en chantant à tue-tête. Ils ne nous achalaient pas, ils restaient entre eux autres, faisant bande à part (MICHAUD, Jos-Phydime, 1981, Kamouraska, de mémoire... Souvenirs de la vie d'un village québécois recueillis par Fernand Archambault , Paris, François Maspero, 1981, p. 153, FTLFQ).

4 . Les repas [à la cabane à sucre] apportent aussi leurs doux plaisirs: les oeufs dans le sirop et les «oreilles de criss», au nom évocateur pour tous les Québécois, les crêpes et les «grands-pères», les «trempettes», le jambon et les fèves au lard, le thé, la « bagosse » et le caribou. L'odeur de toute cette bonne nourriture attire bientôt toute la famille et les ami(e)s qui viennent donner un coup de main et se régaler (Beaulne, Pol, De feuille en sucre... d'érable , Courcelles, Inter-Paysages,1983, p. 31, FTLFQ).

SYNONYMIE : moonshine (de l'anglais), baboche , caribou , du saint-Pierre , du Miquelon , boucane , petit blanc , chien , goof (anglais), tord-boyau , flacatoune , corne-en-cul (genièvre distillé) (PPQ).

SYNTAGMATIQUE : Prendre de la bagosse , cuver sa bagosse .

REMARQUE : «Vers 1930, la prohibition de l'alcool aux États-Unis donn[e] lieu a un important trafic contrebandier, particulièrement de whisky. L'un des hauts-lieux de la contrebande de l'alcool se situ[e] dans les îles françaises de Saint-Pierre et Miquelon» (PPQ).

ÉTYMOLOGIE et HISTOIRE : Bagosse est vraisemblablement une modification phonétique[2] de bagasse (1724) -- aussi écrit bagace . En vieux français, bagasse accepte le sens de «tonneau», tandis que dans les dlalectes, notamment en Bretagne, il signifie «eau de vie» (d'après GPF). L'usage de la canne à sucre en Amérique latine, depuis 1600 (Perez de Hita, d'après Cortez), introduit l'acception de «résidu de la fermentation des tiges d'indigotier quand on les retire de la cuve». Cet emploi de bagasse se rattache à l'espagnol bagazo «résidu de la canne à sucre qu'on presse pour en extraire le jus », de baga «baie», lui-même issu du latin baca « id.» (TLF). En raison du sens et de la localisation des attestations françaises, plus anciennes, un emprunt au provençal moderne bagasso «marc de raisin, d'olives ou de cannes à sucre» (MistralProv 207c) ne peut être retenu (TLF).

En français du Québec, bagosse «alcool frelaté», encore d'emploi courant, est attesté depuis 1909 (Dionne)[3]). Le mot a aussi vécu avec les sens de «petit-lait qu'on rapporte des fromageries», «marchandise de qualité inférieure» et «étoffe du pays» (GPF). Ces dernières acceptions sont aujourd'hui disparues.

CATÉGORIE : Archaisme et Dialectalisme, + modification phonétique.

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[1] F ichier du T résor de la L angue F rançaise au Q uébec : « http://www.tlfq.ulaval.ca/fichier/default.asp ».

[2] Le passage du [a] français antérieur de la syllabe finale de bagasse en [o] postérieur sombre. Voir sur ce point, Marcel Juneau, Contribution à l'histoire de la prononciation au Québec , Québec, PUL, 1972.

[3] Dionne, Narcisse-Eutrope, Le Parler populaire des Canadiens français, Québec, PUL, [1909] ;

1974, 671 p.

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