Mots du Québec (dictionnaire différentiel), partie 56 : SACRER

C'est vrai que j'avais coutume de prendre un coup pas mal, quand je revenais des chantiers et de la drave. Et c'est vrai aussi que je sacrais un peu.
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SACRER v.

I . V. intr. Formuler des jurons.

1 . La maîtresse de Pinon avait pourtant souffert. Prise à seize ans par un bélître, elle avait dû épouser son séducteur pour sauver l'honneur de la famille. Son mari, ivrogne, adultère, déclassé, superstitieux, jaloux et sale, avait fait le désespoir de tous les patrons qu'on lui avait trouvés. De guerre lasse, on l'avait envoyé, avec sa jeune femme, dans un camp de bûcherons, en pleine forêt, où Michelle se trouva, à la fin de sa première grossesse, au milieu d'une bande de forestiers qui passaient leurs loisirs à jouer aux cartes, sacrer , conter des grivoiseries et fumer du tabac sentant le fumier de porc. Elle avait habité un camp de bois rond dont le toit faisait eau, et, à la fonte des neiges, quand elle nourrissait son nouveau-né, de larges gouttes d'eau grise tombaient dans sa chevelure blonde (Harvey, Jean-Charles, Les demi-civilisés , Montréal, Les Éditions de l'Homme, [1934], 1962, p. 92).

II. V. tr. Abandonner, jeter.

2 . La chatte légère, d'un bond élancé, vient atterrir sur son compte d'électricité en émettant un court ronron. [...] Elle aurait choisi de s'affaler sur les réparations d'auto, mais Joseph G. l'attrappe par le chignon du cou, ouvre la fenêtre et la sacre dehors (Desrochers, Clémence, J'ai des p'tites nouvelles pour vous autres , Montréal, éd. de L'Aurore, 1974, p. 30, NéoClas).

SYNTAGMATIQUE : Le verbe sacrer accepte les sens de «ficher», «lancer avec force», «foutre», de même que plusieurs autres, à partir d'une variété de syntagmes : sacrer le (son) camp , sacrer la paix , sacrer la ( une ) volée , sacrer le feu , sacrer dedan s, sacrer dehors , sacrer en sauvage , sacrer là , sacrer patience à (ex. me sacrer patence), sacrer un coup , sacrer une claque , sacrer une rince , sacrer une tape , sacrer une volée , se faire sacrer dehors , etc.

DÉRIVÉS : Sacre (cf. étymologie), sacrant, -ante, part. prés., «fâcheux, embêtant», au plus sacran t «le plus rapidement possible», sacrage «action de sacrer», sacrure id .», sack «interjection».

III . V. pr. «Se lancer, se moquer de»

3 . Y a rien qu'j'aime autant que de r'monter du village en pleine nuitte, en chambranlant d'un fossâ à l'autre, rond comme une bean ! LÀ! CHU LIBRE ! Ché pus si j'prends les chiens que j'rencontre pour des loups ou si c'est ben des loups... mais j' m'en sacre !... J'ai peur de rien, j'ai envie de rien... J'ai même pus envie de m'mettre ! J'ai juste l'envie t'chanter! «La nouvelle Amérique pour nous jeunes voyageurs !»... Maudites plottes ! (Delisle, Jeanne-Mance, Un reel ben beau, ben triste , Montréal, Les Éditions de la Pleine lune, 1980, p. 89, FTLFQ[1]).

ÉTYMOLOGIE et HISTOIRE : L'emploi transitif du verbe sacrer est un emprunt (1136) au latin sacrare «consacrer à une divinité». Le verbe dérive de sacer ,- cra , - crum anciennement sacros (DHLF, FEW, XI, 37b). Il est introduit en français avec le sens repris au latin de «conférer un cararactère sacré au moyen de rites», d'où le double sens de sacré et maudit : qui ne peut toucher sans souiller ou sans être souillé.

Depuis le milieu du XVIIIe siècle, l'adjectif sacré s'emploie avec une nuance d'admiration ou d'ironie et une valeur intensive. Antéposé, avec une connotation positive, il reste très vivant : une sacrée bonne femme , une sacrée rigolade , etc. Du fait de l'ambiguïté étymologique, sacré se dit aussi (1788) pour «maudit, éxécré». Sacré est ainsi employé pour renforcer un juron ( sacré nom de Dieu , etc.) souvent abrégé en cré (1832), d'où crénom , et autrefois en acré (1837).

De l'adjectif employé dans les jurons dérive un deuxième sens de sacrer , v. intr., «jurer» (1726), vieilli en français d'Europe mais très fréquent en français québécois, également dans se sacrer de qqch. «s'en moquer» et avec d'autres sens figurés.

De sacre «sacré» ou de sacré , sacrer dérive sacre n.m. (1549) pour «formule de juron», régional en France, mais courant dans l'usage général au Québec (1881, FTLFQ). Les sacres sont une partie très spécifique du vocabulaire québécois et utilisent quantité de mots empruntés au culte ( hostie , tabernacle ...) ou de noms propres sacrés (notamment Christ ) (Voir Rey, Alain (dir.), Le Robert , Dictionnaire historique de langue française , p. 3348b-3349a).

CATÉGORIE : Innovation sémantique.

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[1] F ichier du T résor de la L angue F rançaise au Q uébec : « http://www.tlfq.ulaval.ca/fichier/default.asp ».

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