Mots du Québec (dictionnaire différentiel), partie 58 : CHAUD

On fit le saut d'percevoir Joinville Provençal, nu-tête et éméché, la chemise à moitié déboutonnée [...] ben chaud, pas rien que chaudasse, ben en fête.
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CHAUD , adj.

I . Ivre.

1 . -- Craignez pas, monsieur, il était aussi fanatique qu'avant ; mais son amitié avec le bedeau fut finie dans par là. Toine ne regarda plus jamais son ancien ami et il n'en disait que des pauvretés. Surtout quand il était un peu chaud , il ne l'appelait que « c'te varmine de Boiron », mais il faisait un détour pour ne pas le rencontrer. Et c'est curieux qu'on n'a jamais pu connaître la cause de la chicane. -- Je la connais moi, murmurai-je. Encore un petit coup, père Tellier, et à demain. -- À votre santé, monsieur, d'autant plus que voilà la brunante [cf. article no 3] et que j'ai hâte d'être rendu (Deguise, Charles, «Le revenant de Toine» , dans La Revue des deux Frances , Québec - Montréal, vol. 1, nº 2, 1897, p. 130-131, FTLFQ[1]).

2 . Et d'une voix lente dans le silence épais : -- I' paraît qu'i' [les responsables de la conscription] vont les arrêter, lui pis Lavergne ! Stupeur ! Il n'y eut qu'Ephrem que l'on entendit murmurer entre ses dents serrées : --Ah ben ! Les crisses ! -- I's sont ben venus pour chercher Pit' Lafleur, dit Jos Grothé. -- Comment ça, Pit' Lafleur s'enquit Étienne, i' est pu en ville ? -- Comment ? tu ne sais pas ? -- Ben quoi ? -- Ben, il a qu'un soir qu'i était chaud , i' s'est laissé enfirouaper et pi i'a signé. Le lendemain i' s'est réveillé en kaki ; soldat ! (Ringuet, Trente arpents , Montréal, Flammarion [1938] ; 1991, p. 156, CELM[2]).

3 . Lorsqu'il eut terminé, on fit le saut d'percevoir Joinville Provençal, nu-tête et éméché, la chemise à moitié déboutonnée. [...] -- Ben, l'autre samedi, il est revenu de Sorel ben chaud , pas rien que chaudasse, ben en fête [raconte Catherine Provençal] (Guèvremont,Germaine, Marie-Didace , Montréal, BQ, [1947] ; 1992, p. 60--61, CELM).

4 . Par un soir de brosse paroissiale chez Brodain Tousseur, la bière de bibittes comblait les soifs accumulées. Et les déboires. Dans une langue de bouches pâteuses, le sujet de discussion des gars chauds tournait autour du manque. Blablabla. La dérive ivre les porta bientôt sur la réputation de la sorcière. Certains prétendaient qu'elle détenait les pouvoirs capables de faire pleuvoir. Un don d'arrosage (Pellerin, Fred, «La faiseuse de pluie», dans Comme une odeur de muscles : contes de village , Montréal, Planète Rebelle, 2005, p. 109, FTLFQ).

SYNTAGMATIQUE : Se mettre chaud «s'enivrer» (cf. rubrique ÉTYMOLOGIE), être chaud à l'année , être toujours chaud (cf. PPQ, vol. 9, p. 164).

SYNONYMES : Rond , plein , packeté , etc. (cf. PPQ, vol.2, Question 268 a et b).

DÉRIVÉS : Chaudasse, chaudaille , chaudine (PPQ), chaudette (NéoClas).

ÉTYMOLOGIE et HISTOIRE : Chaud , aude adj. et n. est issu du latin de même sens caldus ou calidus (au propre et au figuré) qui dérive de calere «être chaud» (DHLF, p.715a, FEW 2, 82b et 87b). En français moderne, chaud de vin «un peu ivre» (dep. Académie 1740) (FEW,2, 89b). Chaud est aussi relevé en français pour parler d'un vin gorgé de soleil, riche en alcool et qui fait tourner la tête : Je le soupçonne [ votre vin ] (...) d'être un peu plus chaud que vous ne dites (Gide, André, Les Caves du Vatican, 1914, p. 852). Par métonymie, dans les parlers de l'Ouest (Anjou, Normandie) et partout au Québec «ivre». Les convives le trouvèrent un peu chaud à la seconde bouteille (G. Sand, Histoire de ma vie, t. 2, 1855, p. 352). (Être) chaud de vin (ou de tout autre alcool) « a voir bu avec un certain excès». Tenir en bride un Roméo... même chaud de gin (Genevoix, Maurice, Match à Vancouver, Laframboise et Bellehumeur, 1942, p. 24, TLF).

Au Québec, chaud «ivre», est relevé depuis le milieu du XIXe s. Aussi Se mettre chaud. «S'enivrer» : « [...] quand un garçon a passé six mois dans le bois [...] et qu'il arrive à La Tuque ou à Jonquière [...] il fait de la dépense et il se met chaud , des fois... (Hémon, Louis, Maria Chapdelaine, 1916, p.101, TLF, CELM). Vieilli. Être chaud de qqch ou pour qqch «intéressé par qqch», cp. à l'idée «d'enthousiame» du français général d'aujourd'hui ( n'être pas chaud pour...) (DHLF, 715b).

CATÉGORIE : Archaïsme et dialectalisme.

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[1] F ichier du T résor de la L angue F rançaise au Q uébec : « http://www.tlfq.ulaval.ca/fichier/default.asp ».

[2] CELM : C entre d' É tudes L inguistiques de la M auricie, Trois-Rivières, Serge Fournier, (dir.), «sergiusfournier@gmail.com».

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