Mots du Québec (dictionnaire différentiel), partie 59 : HABITANT

Habitant, chien blanc, chien bleu, as-tu vu passer le notaire foireux ? (Rimette québécoise, PPQ 4, p. 1060).

HABITANT , ANTE n.

I . Personne qui cultive la terre.

1 . Je m'acheminay vers nostredict Village le quinziesme jour de Febvrier, menant avec moy six de nos gens, & estans arrivez audict lieu, les habitans furent fort aises, comme aussi les Algommequins que j'envoyay visiter par nostre truchement [cf. article 60], pour sçavoir comme le tout s'estoit passé, tant d'une part que d'autre, n'y ayant voulu aller pour ne leur donner ny aux uns ny aux autres aucun soupçon (Champlain, Samuel de, «Voyages et descouvertures faites en la Nouvelle France, depuis l'année 1615. jusques à la fin de l'année 1618», dans Oeuvres de Champlain , publiées sous le patronage de l'Université Laval par l'abbé C.-H. Laverdière, Québec, Geo.-E. Desbarats, t. 4, [1619] 1870, p. 552, FTLFQ[1]).

2 . La mère Chapdelaine secoua le tête. -- Il n'y a pas de plus belle vie que la vie d'un habitant qui a de la santé et point de dettes. On est libre ; on n'a point de boss ; on a des animaux ; quand on travaille, c'est du profit pour soi (Hémon, Louis, Maria Chapdelaine, Montréal, CEC, 1916, p. 172, CELM[2]).

3 . Décriée par le président de l'UPA du Québec, Laurent Pellerin, lors de l'ouverture du 77e congrès général de l'UPA, en décembre dernier, ce dernier affirmait vis-à-vis l'Union paysanne que «les agriculteurs et les agricultrices sont fiers de leur identité et de ce qu'ils ont bâti, personne ne fera d'eux des habitants ou des paysans ! [cf. note 3]». Pour lui, c'est à l'UPA que l'on trouvera la vraie vision de l'agriculture parce que l'organisme s'est toujours battu pour défendre ce que décident ses membres par la voie démocratique ( Le Droit , Ottawa, 6 févr., 2002, p. 9, FTLFQ).

SYNONYMIE : Habitant , un peu à la manière de paysan , est en net recul devant la concurrence d' agriculteur et de cultivateur , des mots à contenu économique qui ont l'avantage d'éliminer les connotations péjoratives attachées à cette classe socio-économique ; rural , pour sa part, se différencie parce que le terme est didactique. Colon , pour sa part, est plutôt vu comme un défricheur et évoque une réalité qui appartient à une autre époque de l'évolution du Québec. «Le " fermier " n'est pas propriétaire. Il loue une terre ou travaille à salaire à titre de responsable de l'exploitation agricole» (PPQ 4, p. 1060). Cette dernière subtilité sémantique n'est pas connue des Québécois qui utilisent le terme comme équivalent d' agriculteur ou d' habitan t.

SYNTAGMATIQUE : Chemin d'habitant «chemin sur la longueur de la terre» ; en toile d'~ «généralt faite de lin» ; savon d'~ «savon de ménage» (la matière première du savon est la graisse animale) ; cerises d'~ «cerises de Virginie» ; flanelle d ~ «flanelle de coton de confection artisanale» ; pain d'~ «pain de ménage» ; parler en ~ «utiliser des termes jugés vieillots» ; les ~ du rang simple «nom populaire d'un rang de village» ; un gros habitant «propriétaire d'une belle propriété», etc. (cf. PPQ, 10, p. 437).

ÉTYMOLOGIE et HISTOIRE : Habitant , ante n. est le participe présent substantivé (fin XIIe s.) du verbe habiter, lat . habitare «demeurer» (cf. FEW 4, 368b ; DHLF 1672a et b). Le nom se dit d'une personne, un être, «qui vit dans un lieu, d'où les emplois en périphrases à partir de l'époque classique : les habitants de l'Olympe "les dieux" (1677, Racine), les habitants de l'air (1677, Boileau), l es habitants de l'eau , des ondes , "poissons, oiseaux".

Habitant a désigné une personne à laquelle le roi accordait des terres dans une colonie (1654) et, de là, a pris au Canada (1675) le sens spécial de "personne qui cultive la terre[3]" » (DHLF, p. 1672b). Le mot habitant est le substitut de habiteur (vers 1120) d'emploi fréquent en ancien français et mentionné encore dans le Dictionnaire de l'Académie de 1842.

CATÉGORIE : Archaïsme.

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[1] F ichier du T résor de la L angue F rançaise au Q uébec : « http://www.tlfq.ulaval.ca/fichier/default.asp ».

[2] CELM : C entre d' É tudes L inguistiques de la M auricie, Trois-Rivières, Serge Fournier, (dir.), «sergiusfournier@gmail.com».

[3] Paysan , nom et adj., désigne dès ses premières attestations la personne qui habite la campagne et cultive la terre (1245). Il est employé depuis le XIIIe s. au sens figuré péjoratif de «nigaud, rustre, imbécile». Au XVIIe s., Furetière nous apprend que le mot s'applique souvent à un homme «rustre, grossier, incivil, malpropre». Si le terme, de nos jours, recouvre essentiellement une condition, un état (souvent avec des valeurs dépréciatives accentuées par les synonymes populaires), il était employé autrefois au sens étymologique de «personne qui habite le pays, autochtone» (1155) : on parlait des nobles paysans (avant 1188) et l'on opposait le païsant et li lointain «l'étranger» (1280). Cet emploi est à rapprocher de celui d' habitant , aujourd'hui courant en français du Québec, pour signifier le rural (DHLF, p. 2624a).

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