Mots du Québec (dictionnaire différentiel) partie 61 : TRUCHEMENT

Truchements : appelés aussi interprètes. Les autorités les envoient chez les nations amérindiennes pour qu'ils apprennent leur langue et observent le pays.
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TRUCHEMENT n. m

I . Individu, généralt de jeunes Fançais et Canadiens, servant d'Interprète auprès des tribus amérindiennes d'Amérique du Nord.

1 . Or y avoit-il avec eux un appellé Estienne Brulé, l'un de nos truchemens , qui s'estoit addonné avec eux depuis 8 ans, tant pour passer son temps, que pour voir le pays, & apprendre leur langue & façon de vivre, & est celuy que j'avois envoyé, & donné charge d'aller vers les Entouhonorons à Carantoüan [...]. J'appelle cét homme, sçavoir Estienne Brulé, & communiquant avec luy, je luy demanday pourquoy il n'avoit pas amené le secours des 500 hommes, & la raison de son retardement, & qu'il ne m'en avoit donné advis, alors il m'en dist le subject, duquel il ne sera trouvé hors de propos d'en faire le recit, estans plus à plaindre qu'à blasmer, pour les infortunes qu'il receut en ceste commission (Champlain, Samuel de, «Voyages et descouvertures faites en la Nouvelle France, depuis l'année 1615. jusques à la fin de l'année 1618» , dans Oeuvres de Champlain , publiées sous le patronage de l'Université Laval par l'abbé C.-H. Laverdière, 2e éd., Québec, Geo.-E. Desbarats, 1870, t. 4, p. 621-622, FTLFQ[1]).

2 . Ce François estant arrivé, les fit haranguer par son T ruchement , de la part du Gouverneur de Kebec & demander s'ils leur pourroient nourrir quelques François jusques au commencement de l'Esté prochain, & ce faisant ils les obligeroient à contracter amitié avec eux, & les maintenir à l'encontre de leur ennemis. Les Albenaquioue ayans ouy la harangue de ce T ruchement , tindrent conseil, & conclurent à la faveur des François disans, que tres-volontiers ils en accepteroient jusques à 20. ou 25. desquels ils feroient estat & les nourriroient comme eux-mesmes (Sagard, Gabriel Théodat, Histoire du Canada et voyages que les frères mineurs recollects y ont faicts pour la conversion des infidèles depuis l'an 1615 , nouv. éd. publiée par Edwin Tross, Paris, Librairie Tross, 1866, p. 889, FTLFQ).

3 . Parmi la dizaine d'interprètes très connus, tous passent deux à trois hivers chez les Indiens. C'est le cas de Jean Manet, Gros Jean de Dieppe, les frères Godefroy, Olivier Letardif, Jacques Hertel. Étienne Brûlé s'y fixe à demeure, il restera dix-huit ans chez les Hurons où il mourra ; Jean Nicolet suit les Algonquins et les Nipissing pendant dix ans ; Jean Marcolet fréquente les Montagnais et les Algonquins durant quatorze ans, le double de Jean Richer [...] (Jacquin, Philippe, Les Indiens blancs , Paris, Payot, 1987, p. 45, CELM [2]).

4 . Truchements : appelés aussi interprètes. Les autorités les envoient chez les nations amérindiennes pour qu'ils apprennent leur langue, observent le pays et les moeurs et incitent les autochtones à ramener des fourrures pour la traite à chaque printemps (Auteur à déterminer, dans Mathieu, Jacques, La Nouvelle-France : les Français en Amérique du Nord, XVIe-XVIIIe siècle , Paris - Québec, Belin - Les Presses de l'Université Laval, 1991, p. 82, FTLFQ).

ÉTYMOLOGIE et HISTOIRE : Truchement n. m. est une forme refaite (déb. XVe siècle) précédée par trucheman (fin XIVe s.), de drugement mot emprunté à l'arabe targuman «traducteur» au moment des croisades. Ce dernier, emprunté lui-même à l'araméen d'origine akkadienne targumannu , est passé au grec byzantin dragoumanos , puis en italien dragomanno , et a donné par ailleurs drogeman (déb. XIIIe s.), droguement (1213) puis drogman ; ce mot sorti de l'usage du fr. général a longtemps désigné un interprète travaillant dans les pays du Levant (DHLF p. 3941, TLF).

Au Québec, truchement , n. m., connaît un emploi spécialisé (déb. de la colonisation) adapté du français «personne qui traduit les paroles d'un locuteur, ou le dialogue de deux ou plusieurs personnes ne parlant pas la même langue et qui leur sert ainsi d'intermédiaire.» «Les truchements de la Nouvelle-France, [...] de[s] guides-interprètes, sont devenus nos coureurs de bois et ont été les premiers Européens à se familiariser le plus rapidement avec la vie amérindienne. Ils se sont engagés totalement dans un genre de vie en accord avec les conditions géographiques, climatiques, économiques et sociologiques du Nouveau-Monde, à un point tel qu'ils ne pouvaient déjà plus, au bout de quelques années, envisager tout retour au mode de vie de la France» (Lafleur, Normand, La Vie traditionnelle des coureurs de bois aux XIXe et XXe s ., Montréal, Leméac, 1973, p. 41, CELM). L'évolution du mot interprète , en français, a progressivement affaibli le sens initial de truchement au Québec. Il ne s'emploie plus que spécialement pour parler d'un guide ou d'un traducteur travaillant dans les bourgades amérindiennes.

CATÉGORIE : Archaïsme.

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[1] F ichier du T résor de la L angue F rançaise au Q uébec : « http://www.tlfq.ulaval.ca/fichier/default.asp ».

[2] CELM : C entre d' É tudes L inguistiques de la M auricie, Trois-Rivières, Serge Fournier, (dir.), «sergiusfournier@gmail.com».

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