Mots du Québec (dictionnaire différentiel), partie 65 : VOYAGEUR

Le repaire privilégié des Voyageurs, ces chevaliers de l'aviron qui canotent sur l'onde brune en chantant à plein gosier des rengaines d'hommes libres.

VOYAGEUR n. m.

I . Engagé à contrat d'une compagnie de traite de fourrures s’occupant du transport des marchandises, des provisions et des biens nécessaires au commerce avec les Amérindiens.

1 . L'engouement pour les Pays-d'en-Haut remonte au début de la colonie. «Depuis le Régime français, les ordonnances des intendants devaient limiter les permis de courir les bois et les lettres des évêques condamnaient le commerce de l'eau-de-vie [alcool]. Avec le régime anglais, d'associés qu'ils étaient souvent, les voyageurs deviennent de simples engagés renommés et appréciés pour leur endurance, leur force physique et leur entrain [...]. Leurs chansons et leurs histoires étaient particulièrement goûtées. Certes l'intempérance, la verdeur de langage et l'inclination pour les Indiennes en faisaient des personnes de compagnie douteuse (Lemire, Maurice, «Présentation», dans Forestiers et voyageurs de Joseph-Charles Taché, Montréal, Fides [1863] ; 1981, p.6, CELM).

2 . Ne faut-il pas jeunesser jusqu'aux confins du nord ? Le Voyageur succède au Coureur des bois pour continuer la tâche de délimiter le patrimoine national. Par atavisme, il a la fringale de l'inconnu, la soif des espaces illimités que nul oeil humain n'a encore inventoriés. Il hait les lâcheurs qui abâtardissent [l]a race et méprise les déchus à l'échine plus flexible que les frêles massettes qui frémissent dans les bordages de la Pointe-au-Foin. Après l'île Perrot, colonie de comptoir des coureurs de bois, ces magnats de la pelleterie et ces princes de la fourrure, la seigneurie de Rigaud devient le repaire privilégié des Voyageurs , ces chevaliers de l'aviron qui canotent sur l'onde brune en chantant à plein gosier des rengaines d'hommes libres. Tant d'audace et de détermination vont assurer l'hégémonie française dans les Pays d'En-Haut (Séguin, Robert-Lionel, «Le Champ du diable», La Revue de l’Université Laval , vol. VIII, nos 9-10, 1954, p. 104, FTLFQ).

3 . [...] toutefois le commerce de la fourrure dépend essentiellement des postes de l'Ouest qui sont affermés, après force concussion, aux maîtres de la place, des officiers ou des marchands puissants. Ces derniers se sont assurés les services d'anciens coureurs de bois en quête d'honorabilité ; surnommés voyageurs , ils encadrent la nouvelle génération qui se destine à la traite. Les jeunes de la Colonie s'engagent comme rameurs ; parmi eux se recrutent les Hivernants ; ils assurent les mêmes tâches que les coureurs de bois et s'installent dans le Pays d'en Haut. En fait, la distinction n'est pas aisée entre coureurs de bois et voyageurs [...] (Jacquin, Philippe, Les Indiens Blancs , Paris, Payot, 1987, p. 177, CELM).

4 . Les voyageurs furent les «prolétaires» de la traite des fourrures au départ de Montréal, depuis les années 1680 jusqu'aux années 1870. En tant qu'employés à contrat, les voyageurs transportaient - surtout par canoë - de grandes quantités de fourrures et de marchandises entre Montréal et les postes de traite situés loin à l'ouest et au nord de l'Amérique du Nord, et commerçaient avec de nombreux peuples autochtones différents, surtout dans les villages et les campements des Amérindiens (Podruchny, Carolyn, Les Voyageurs et leur monde , Québec, PUL, [2006] ; 2009, p. 4, CELM).

5 . Les bourgeois attribuent aux voyageurs le rôle de l'«autre» dans leur tentative de se représenter eux-mêmes comme hommes graves, industrieux et destinés au succès. Les représentations des voyageurs variaient en fonction des différents contextes. Lorsqu'ils décrivaient leurs aventures dans le Nord-Ouest âpre et sauvage, les bourgeois représentaient les voyageurs comme des éléments de ce paysage exotique, comme une source de tribulations supplémentaires et comme une mise à l'épreuve de leur pouvoir et de leur patience. Les voyageurs ajoutaient de la couleur à l'arrière-plan dangereux des aventures des bourgeois, à la manière dont cela se racontait, par exemple, au Beaver Club de Montréal, groupe élitiste ouvert aux bourgeois qui avaient passé au moins un hiver à l'ouest du lac Supérieur (Podruchny, Carolyn, Les Voyageurs et leur monde , op. cit. , p. 6-7, CELM).

SYNTAGMATIQUE : La ronde des voyageurs : « Le jeune voyageur , en manches de chemise, une plume de coq sur son bonnet, tenant la tête haute et se cabrant en fanfaron, chantait un couplet sur un air faraud . Quand il avait terminé, le vieux voyageur vêtu de son grand capot bleu, portant sa ceinture fléchée et son sac-à-feu (destiné à contenir la pipe, le tabac, la pierre et le briquet), branlant la tête avec expérience, chantait un air posé, un couplet de conseils aux jeunes gens qui partent pour les Pays-d’en-Haut (voir article 64). Puis tous les voyageurs se tenant par la main commençaient à tourner en dansant, chantant un refrain de danse-ronde, et les deux chanteurs battaient la mesure sur leurs chaudières, en guise tambourins. On faisait trois fois le tour en répétant la ronde ; puis on recommençait ensuite dans le même ordre, jusqu’à ce que toutes les rondes y eussent passé (Taché, Joseph-Charles, Forestiers et voyageurs , Montréal, Fides, [1863] ; 1981, p. 130, FTLFQ, CELM).

Voyageur de Trois-Rivières (Fréchette, Les Contes de Jos Violon ) ; voyageur des bois canadien [ sic ]; voyageurs des Hauts ; voyageur des pays d’en Haut (fréquent) ; voyageur du Haut-Canada ; voyageur du Nord ; voyageur du Nord-Ouest ; voyageur du Saint-Maurice (Fréchette, Les Contes de Jos Violon ) ; voyageur français ; voyageur-canotier ; voyageur-interprète ; voyageur-négociant (Jack Warwick, L’Appel du Nord ) (FTLFQ).

II . Bûcheron professionnel (rare) et coureur de bois.

6 . Vous souvient-il, lecteur, des « voyageurs » du bon vieux temps ? De ce temps, où nos pères et nos grands-pères partaient chaque automne aussi régulièrement que l'hirondelle voyageuse, pour aller s'enfoncer dans les forêts vierges de l'Outaouais et de la Gatineau. Le type du voyageur *[voir note, plus bas] était si bien dessiné et les excentricités en étaient si bizarres, qu'il nous semble que c'était hier.

* Le mot VOYAGEUR est employé, ici, dans un sens tout canadien. On appelle « voyageur » au Canada, le bûcheron de profession qui se dirige chaque année vers les forêts du Nord et du Nord-Ouest, et le «Coureur de bois» qui fait la chasse et le commerce des fourrures [pour cette acception, voir aussi sens I ] (Beaugrand, Honoré, Jeanne la fileuse , Montréal, Fides, [1875] ; 1980, p. 85, CELM).

III . Forestier qui navigue sur un vaste radeau de bois (rare) [voir à ce sujet l’article 10] .

7 . Les hommes de cage ou les voyageurs , comme on les appelle, qui visitaient cette espèce de tapis franc, étaient pour la plupart des «boulés» [hommes robustes qui intimident les plus faibles que lui] (Boucher de Boucherville, Georges, Une de perdue, deux de trouvées , Montréal, Hurtubise HMH, [1849] ; 1973, p. 301, FTLFQ).

ENCYCLOPÉDIE : La pratique d’engager des employés à contrat au service de la traite commença à Montréal dans les années 1690. Au début, la traite était ouverte à la plupart des habitants, à condition qu’ils paient des droits pour intégrer une compagnie et des impôts à leur retour. La plupart des habitants achetaient des fourrures des Amérindiens qui passaient par l’île de Montréal. Dans les années 1660, des marchands spécialisés, qu’on appelait coureurs des bois, se lancèrent dans des voyages de traite vers la région des Grands Lacs. Ces hommes empruntaient des capitaux, achetaient des avitaillements de marchandises de traite, et voyageaient dans l’intérieur pour traiter avec les peuples autochtones. En 1681, le ministre de la Marine, Jean-Baptiste Colbert, instaura le système du permis, ou congé, par lequel le gouvernement de la Nouvelle-France accordait chaque année un nombre limité de permis et de quotas aux marchands traitant [à] l’intérieur des terres. De nombreux coureurs de bois pratiquaient la traite illégalement, [puisque] sans permis, aussi est-il difficile d’évaluer le volume total de la traite. À cette époque, les marchands, qui s’étaient spécialisés au point de former de petits partenariats de deux, trois, ou quatre personnes, commencèrent à engager des employés, ou engagés, pour transporter les biens de traite et les fourrures, aller et retour, entre Montréal et l’intérieur. L’historienne Louise Dechêne assure que « la tendance à la concentration au début du XVIIIe siècle n’était pas un phénomène temporaire, mais présageait la prolétarisation graduelle des hommes employés dans la traite des fourrures ». Ces engagés furent progressivement appelés des voyageurs […] (Podruchny, Carolyn, Les Voyageurs et leur monde. Voyageurs et traiteurs de fourrures en Amérique du Nord , Québec, PUL, [2006, en anglais] 2009, p 22-23, CELM).

ÉTYMOLOGIE et HISTOIRE : Voyageur n. et adj., dérive de voyage , lui-même issu du latin viaticum « ce qui sert à faire la route ». Le substantif voyageur « personne en voyage » apparaît au début du XVe siècle, tandis que le sens de « qui voyage beaucoup » est signalé depuis la deuxième moitié du XVIe siècle (FEW 14, 381a et DHLF).

Au Québec, le substantif voyageur connaît, depuis le début du XVIIIe siècle, un sens spécialisé « homme engagé à contrat par une compagnie de traite des fourrures pour assurer le transport des marchandises dans un vaste territoire couvrant tout le nord-ouest canadien ; employé et travailleur ». Il se distingue du coureur de bois (voir article 62) par le fait que ce dernier demeure un négociant indépendant qui ne se soucie guère des permis de traite émis par l’administration française. Le terme voyageur , qui commence à se généraliser au XVIIIe siècle, perd de sa vitalité au milieu du XIXe siècle avec la disparition du commerce des fourrures. Il est encore connu de nos jours, surtout par les spécialistes de la question, mais son usage demeure archaïque. Il en de même des sens II et III qui constituent des expansions du sens premier appliquées au domaine de la foresterie.

CATÉGORIE : Innovation sémantique (archaïsme).

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[1] Fichier du Trésor de la Langue Française au Québec : « http://www.tlfq.ulaval.ca/fichier/default.asp ».

[2] CELM : Centre d'Études Linguistiques de la Mauricie, Trois-Rivières, Serge Fournier, (dir.), «sergiusfournier@gmail.com».

[3] Fournier, Serge, Le Coureur de bois au pays du Québec : une figure, une parole -- son univers et son évolution --, thèse de doctorat, UQTR, août 2011, p. 69.

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