Mots du Québec (dictionnaire différentiel), partie 66 : ATOCA

Ils amassaient, dans de petits paniers faits d'écorce de bouleau, des ouiçaki-mina. Ce sont de petites baies, fermes, rondes, et d'un beau rouge foncé.
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ATOCA ; ATACA (et plusieurs autres variantes graphiques dont atoka , attoqua et ottaka) n. m.

I. Généralt plur. Plante qui pousse à l'état sauvage dans les tourbières acides ; par ext . ses baies rouges, au goût suret, souvent utilisées dans la confection de sirop et de confitures ( Vaccinium oxycoccos et Vaccinium macrocarpon ; voir ci-dessous rubrique ENC .).

1 . Nous ne trouvi?s en Toutes nos Hostelleries ny pain, ny vin, ny chair, ny poisson. Dieu nous d?na un petit fruict sauvage qu'on nomme icy Atoka ; la jeunesse en alloit ramasser dans les prairies voisines, & quoy qu'il heust presque ny goust ny substance, la faim nous le faisoit trouver excellent : il est presque de la couleur & de la grosseur d'une petite cerise (Le Jeune, Paul, Relations des Jésuites , vol. 43, doc. XCVI, partie 1, 1656, p. 146, FTLFQ [1] ).

2 . La Seigneurie de Vercheres appartient aux heretiers de ce nom cy devant enseigne dans le regiment de Carignan et Lieutenant reformé dans les troupes. Elle fait paroisse avec celle de Contrecoeur et St-Ours. Les terres y sont tres belle et unies qui produisent toute sorte de grains et legumes en abondance, les profondeurs pendant une lieue ne contiennent que des prairies ou il se trouve une grande quantité dun fruit que l'on appelle attoqua [...] (Catalogne, Gédéon de, «Mémoire de Gédéon de Catalogne sur les plans des seigneuries et habitations des gouvernements de Québec, les Trois-Rivières et Montréal», Bulletin des recherches historiques , Beauceville, [1712], 1915, p. 296, FTLFQ).

3 . La Canneberge. Oxycoccus, seu vaccinia palustris . Cette Plante vient dans des Pays tremblans & couverts de mousse, au-dessus desquelles il ne paroît que de très-petites branches fort menuës [...] d'entre leurs aisselles naissent de petits pédicules longs d'un pouce, qui soûtiennent une fleur à quatre petales : le calice a la même figure, du fond duquel s'élève un beau fruit rouge, gros comme une cerise, qui contient des semences rondes. Les Sauvages l'appellent Atoca , on le confit & on l'estime contre le cours de ventre [ sic ]. Cette Plante vient dans les marais par les 35, 40 & 47 degrés (Charlevoix, François-Xavier de, « Description des plantes principales de l'Amérique septentrionnale », Histoire et description générale de la Nouvelle France , t. 2, Montréal, [1744] ; 1976, Éditions Élysée, p. 39-40, FTLFQ).

4 . Les forêts du pays de Québec sont riches en baies sauvages ; les atocas , les grenades, les raisins de cran, la salsepareille ont poussé librement dans le sillage des grands incendies ; mais le bleuet, qui est la luce ou myrtille de France, est la plus abondante de toutes les baies et la plus savoureuse. Sa cueillette constitue de juillet à septembre une véritable industrie pour les familles nombreuses qui vont passer toute la journée dans le bois, théories [groupes de personnes] d'enfants de toutes tailles balançant des seaux d'étain, vides le matin, emplis et pesants le soir. D'autres ne cueillent les bleuets que pour eux-mêmes, afin d'en faire des confitures ou les tartes fameuses qui sont le dessert national du Canada français (Hémon, Louis, Maria Chapdelaine , Montréal, CEC, [1916 livre], 1997, p. 81-82, FTLFQ, CELM [2] ).

5 . Les vernes croissent par bouillées (groupes, touffes) dans les ravins et sur les coteaux. L'on dit aussi d'une manière analogue, une bouillée de bois, une bouillée de framboisiers, une bouillée de bluets. Le genévrier de Sibérie s'appelle ici le genève , le genévrier horizontal est le sévigné , les fruits de la camarine sont des goules noires . La zostère marine - mousse de mer, herbe-à-Bernache sur le bas Saint-Laurent - devient ici l' arbe-outarde , la petite oseille des champs sablonneux passe sous le nom de vignette , et l'orge saline a reçu le joli nom de finette . Les petites airelles alpines connues le long du bas Saint-Laurent sous le nom de pommes de terre deviennent ici des berris , corruption évidente de l'anglais berry . Par contre la gaulthérie, le petit thé des bois des continentaux, se nomme là-bas pomme de terre . Suivant leur espèce, nos canneberges ou atocas sont des graines ou pommes de pré , et des môcôques . Je pourrais allonger la liste indéfiniment, mais, pour ne pas donner davantage dans le catalogue, je m'arrête (Marie-Victorin, frère, Croquis laurentien , [sans éditeur], 1920, p. 158, FTLFQ).

6 . Ils amassaient, dans de petits paniers faits d'écorce de bouleau, des ouiçaki-mina . Ce sont de petites baies, sorte de myrtilles ou d'airelles, qui à cette époque, avant que les gelées les aient amollies sont fermes, rondes, et d'un beau rouge foncé. Elles poussent sur des plantes naines dont les tigelles rampantes couvrent partout la surface du maskeg [marais] de leurs minuscules feuilles arrondies, luisantes, semblables à celles du bisis. Les blancs, aujourd'hui, les nomment : atocas (Bugnet, Georges, Voix de la solitude , Montréal, Les Éditions du Totem, 1938, p. 117, FTLFQ).

7 . Ses détresses, ses abnégations, ses angoisses avant-coureuses, ses remords sautés au cognac, son cynisme flambé, ses dentiers, ses lois scoutes, ses périodes de retraite fermée, ses pleurésies aux champignons, sa peur du noir, ses S.O.S. je coule planquez-vous, ses mets exotiques dont il ignore le nom exact, steak de pieuvre poché (peut-on pocher un steak de pieuvre ?) et langues de serins aux atocas, ses petites misères au porto, sa peur de l'ennui progressif sauce brune, ses dettes, sa morale abattue dans une ruelle à l'aube dans le dos, ses haines féroces, ses vieilles tartes d'espoir cuites au poêle à bois. L'espoir, trois quatre siècles plus tard, n'a plus le même arrière-goût (Filion, Pierre, Sainte-Bénite de sainte-bénite de mémère , Montréal, Leméac, 1975, p. 49, FTLFQ).

SYNONYMIE : Pour l’airelle : atoca , berry, canneberge , cranberry, en-tout-cas «appellation ironique de l’ atoca », sucrette ou raisin d’ours (rares, puisque les mots s’appliquent à une baie blanche ; en Acadie et aux Îles-de-la-Madeleine : mocauque ).

Airelle à gros fruit ou grande canneberge : atoca , grosse atoca ; en Acadie et aux Îles-de-la-Madeleine : graine et môcôque, pomme de pré, pomme des prés, cranberry , surette (oxalide dressée) (PPQ, FTLFQ, CELM)

SYNTAGMATIQUE : Aller aux atocas , atoca de cran (Saguenay et Lac Saint-Jean), atoca de savane (qui pousse dans les marais), confiture??? atoca , dinde aux atocas , gelée d’ atocas ; baie-des- Atocas (toponymie) «baie de la partie nord-ouest du Lac Saint-Pierre [3] » : Le vieillard [Antoine Douaire] était plein d’expérience. Ils [villageois et Vincent Douaire] suivirent son conseil, arrimèrent à bord les lourds saloirs, attachèrent à la remorque les viviers claire-voie et sortirent des îles par le même chenal. Ils se laissèrent emporter par le courant, de biais, jusqu’à la rive nord ; dépassèrent la baie des Atokas , entrèrent finalement dans la baie des Ouines (Desrosiers, Léo-Paul, Nord-Sud , Montréal, Le Devoir éd., 1931, p.154, FTLFQ, CELM, Juneau, Marcel, Problèmes de lexicologie québécoise , 1977, p. 91).

REM . L’arbuste est parfois appelé attocatier (ChambInd 1889), atocatier (Clapin 1894).

ENC . «Culture d’atocas. Trois espèces d’ atocas ou canneberges produisent un petit fruit savoureux : Vaccinium oxycoccos (petit atoca), Vaccinium vitis-idaea (airelle vigne) et Vaccinium macrocarpon (atoca à gros fruits ou airelle des marais)». (Parent, Léon-Étienne «L’utilisation agricole» (chap. 21), Payette, Serge et Line Rochefort (dir.), Écologie des tourbières du Québec-Labrador , Québec, PUL, 2005, p. 417).

ÉTYMOLOGIE et HISTOIRE : «Emprunté par le français de la Nouvelle-France aux langues amérindiennes, plus précisément à la famille huronne-iroquoise (plutôt aux Hurons, alliés des Blancs, qu’aux Iroquois, ennemis irréductibles des Hurons et des Blancs) : huron TOCA 1632 (Frère Sagard, Dictionnaire de la langue huronne , s.v. plantes ) [et] iroquois TOKWARE 1882 « atoca , canneberge, airelle [4] » (Cuoq, Lexique de la langue iroquoise , 50b). M. Juneau précise qu’en dépit de l’absence de a- initial dans les exemples qui précèdent le a- «semble bien étymologique [5] » (Voir les exemples 1, 2, 3). Attesté sous la forme atoca depuis 1656 , le mot est «usuel depuis le début du XVIIIe s. dans le français de la Nouvelle-France [6] ».

Le mot est signalé chez les francophones de l’Ontario, au Mississippi (Mc Dermott 1941) et s’est introduit dans l’anglais du Canada ( Dictionary of Canadianisms ). En Acadie, le vocable est connu, bien que mocoque et grisette soient plus courants.

En France, le mot est consigné par le le TLF. Chateaubriand l’utilise dans ses Mémoires d’Outre-Tombe : Nous restâmes quelques minutes sans parler ; enfin je fus le plus courageux et je dis : « Que cueillez-vous là ? La saison des lucets et des atocas est passée ». Elle leva de grands yeux noirs timides et fiers, et me répondit : « Je cueillais du thé »?(t. 1, 1848, p. 268). Plusieurs dictionnaires français feront paraître atoca dans leurs pages depuis Boiste 1823 et le Larousse de 1975. Le TLF indique, à tort, que le mot est d’«origine inconnue» (TLF en ligne) et le FEW ne le mentionne pas.

CATÉGORIE : Amérindianisme.

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[1] FTLFQ : F ichier du T résor de la L angue F rançaise au Q uébec : « http://www.tlfq.ulaval.ca/fichier/default.asp ».

[2] CELM : C entre d' É tudes L inguistiques de la M auricie, Trois-Rivières, Serge Fournier (dir.), «sergiusfournier@gmail.com».

[3] Juneau, Marcel, Problèmes de lexicologie québécoise , Québec, PUL, 1977, p. 91.

[4] Ibid .

[5] Ibid .

[6] Poirier, Claude, Le Lexique québécois : son évolution et ses composantes , Stanford French Review , Spring-Fall 1980, p. 65.

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