Mots du Québec (dictionnaire différentiel), partie 68 : PÉMICAN

Chaque femme, réjouie, en verve, jase, jase, brûlante du désir de voir lever le camp pour aller «éparer», faire le pémican.

PÉMICAN ; PEMMICAN n. m.

I . Aliment de base des voyageurs [voir article 65] composé d’un mélange de viande séchée et de graisse animale fondue, où s’ajoutaient, parfois, de petites baies.

1 . Le 25, n'ayant plus qu'un peu de pémican , que nous voulions conserver, nous fîmes prendre le devant à un chasseur, dans le petit canot de peau, pour nous procurer de la venaison. Vers 10 heures, nous le rejoignîmes qui nous attendait avec deux biches qu'il venait de tuer. Il avait suspendu les cœurs de ces animaux à une branche, comme signal (Franchère Gabriel (fils), Relation d'un voyage à la côte du Nord-Ouest de l'Amérique septentrionale, dans les années 1810, 1812, 1813 et 1814 , Montréal, Imprimerie de C. B. Pasteur, 1820, p. 239 (FTLFQ[1]).

2 . La Compagnie du Nord-Ouest avait un poste à la Rivière-Qu'appelle, à l'entrée du pays de grosse chasse , et c'était là qu'on amassait la plus grande partie des provisions de pémican que les canots emportaient dans les voyages. On eut vent que le gouverneur de la Baie d'Hudson faisait des préparatifs pour s'emparer de tout le pémican et de toutes les pelleteries du fort Qu'appelle. Imaginez alors quelle aurait été la situation des deux ou trois cents voyageurs qui comptaient sur cet approvisionnement pour vivre.

Les employés du Nord-Ouest, alarmés de ce qui se passait, demandèrent au bourgeois de ce district, M. Alexandre MacDonell, de prendre des mesures pour prévenir les malheurs qui menaçaient.

Le bourgeois, pour répondre à cette sommation des voyageurs, fit venir pendant l'hiver autant d'hommes qu'il put des postes les plus voisins et les moins exposés ; puis au printemps il partagea tout son monde en deux partis, l'un devait garder le poste de la Rivière Qu'appelle et l'autre maintenir les communications entre ce poste et le lac Ouinipeg (Taché, Joseph-Charles, Forestiers et voyageurs , Montréal, Fides, [1863] ; 1981, p. 163-164, FTLFQ, CELM[2]).

3 . Nos peuplades sauvages avaient peu d'égards pour leur estomac et ne connaissaient point les douceurs de la table. La chair de chien faisait leurs délices, et encore n'en mangeaient-ils pas souvent vu qu'on la réservait pour les grands galas. Quant à la venaison ils n'en mangeaient, pour ainsi dire, que dans leurs expéditions de chasse ou de guerre. Le sauvage, indolent, ne prenait pas la peine de sortir du village, en temps ordinaires, pour se procurer de la venaison fraîche. On faisait une, deux grandes chasses par an, et toute la viande qui en provenait était aussitôt fumée et convertie en pémican . L’on vivait là-dessus durant la plus longue partie de l’année (Marmette, Joseph, Le Chevalier de Mornac : chronique de la Nouvelle-France, 1664 , Montréal, Typographie de «L'Opinion publique», 1873, p. 52, FTLFQ).

4. Retour de chasse .

Les tueurs de bisons ont terminé leur chasse. Après avoir posté, de peur du loup vorace, des gardiens qui devront protéger les blessés et veiller sur les grands animaux terrassés, les Métis ont repris le chemin de la tente, où les femmes, tremblant des émois de l’attente, ont préparé pour eux un copieux repas.

Bien qu’ils soient harassés, que leurs chevaux soient las, ils vont à toute bride et dévorent la plaine. Déjà les feux du camp, avivés par l’haleine de la brise du soir, qui commence à souffler, à leurs regards chercheurs viennent d’étinceler, à travers de grands foins ondoyants qui bruissent. Déjà des garçonnets au-devant d’eux bondissent, – légers comme des faons qui prennent leurs ébats – agitant leurs bonnets, poussant de longs hourras, auxquels, comme un écho, répond, de proche en proche, en des cris délirants, la bande qui s’approche ; et bientôt, débouchant du noir fourré d’un val, les habiles tireurs descendent de cheval, longuement salués de clameurs éclatantes.

Par les femmes servis à la porte des tentes, les hommes, affamés, mangent à belles dents, sous l’aveuglant éclat de grands brasiers ardents, tout à l’heure allumés pour chasser les moustiques. Ils sont joyeux, ils sont verbeux, taquins, caustiques, à tout instant changeant de pose et de propos, et supputant déjà la somme que les peaux leur devront rapporter au comptoir de la traite.

Le repas terminé, les fiers chasseurs, en fête, auprès d’un feu nouveau cuisant de nouveaux mets, à la mode des Cris, fument leurs calumets, et ne tarissent pas sur la course acharnée dont le succès marqua la fin de la journée ; et de hardis marksmen exaltent leurs exploits. Par moment les Métis parlent tous à la fois. Chaque enfant les écoute et les fixe, en extase, chaque femme, réjouie, en verve, jase, jase, brûlante du désir de voir lever le camp pour aller éparer, faire le pélican , soigner ceux qu’a cloués au sol quelque blessure.

Le temps passe. Minuit approche en l’ombre obscure, et les vaillants chasseurs, restés toujours Français, ne cessent de vanter l’éclat de leur succès, et de robustes mains à tout moment s’étreignent... (Chapman, William, Les Fleurs de givre , BeQ, 1912, 118-122 ; nous soulignons).

5 . Il était difficile de prévoir l’achat de nourriture fraîche, aussi les nourritures sèches, qui se conservaient plus longtemps, étaient-elles favorisées. La rivalité croissante entre les compagnies de traite des fourrures et donc les exigences d’approvisionnement plus importantes pour nourrir une main-d’œuvre en expansion suscita la création de postes spécifiquement consacrés à l’approvisionnement de la traite. La Compagnie du Nord-Ouest établit les postes du lac La Pluie, de Fort Alexander et de Cumberland House ; les deux derniers en particulier avaient recours aux ressources que représentaient le bison des plaines pour le pemmican (Podruchny, Carolyn, Les Voyageurs et leur monde , Québec, PUL, 2009, p. 113, CELM).

6 . Pémican . Recette : Ingrédients : 3 c. à thé de sel à marinade, - 3 c. à thé de sel attendrisseur (autrefois, sel de tussillage) - 2 c. à thé de poudre d'ail - 1 1/2 c. à thé de poivre moulu. - 2 lbs.(1 k.) d'orignal, caribou, chevreuil ou bœuf. Préparer la viande en lanières coupées dans le sens des fibres, environ 1/8 de po. (0,3 cm.) d'épaisseur par 1 1/2 po.(3 cm.) de largeur. Dans un bol ou un sac, mélanger tous les ingrédients et pétrir la viande avec. Étendre les lanières sur une grille et laisser sécher un bout de temps. Pour de meilleur résultat, fumer à la fumée froide pendant environ 5 heures, ou jusqu'à ce que les lanières soient sèches. Si vous utilisez la fumée chaude assurez vous que la braise n'est pas trop chaude. Vous allumerez une nouvelle braise pour la garder au minimum. Fumées de cette façon, vous pouvez déguster les lanières immédiatement ou vous pouvez les conserver au réfrigérateur ou s’il fait frais, dans un sac à dos bien enveloppé dans du papier brun. Vous pouvez aussi émietter cette viande séché et la mélanger avec un peu de graisse de bacon, graisse d'oie, d'ours et servir avec des œufs (Malicia, Recettes , publiées sur « http://surlestracesdugrandesprit.over-blog.com/categorie-10302519.html », le lundi 04 février 2008, CELM, 29 janv. 2012).

QUASI-ÉQUIVALENT : rababou « mélange de farine et de pémican » et taureau « sac de pémican » (Chamb).

SYNTAGMATIQUE : pémican de bison, sac de pémican , canot de pémican « canot avec lequel on transportait cette nourriture », magasin de pémican, poste de pémican « endroit où on prépare le mélange viande et graisse», baie de pémican .

ENC . Pour conserver la préparation de viande mélangée à la graisse, on la cousait à un sac en peau d’animal. On travaillait le contenant jusqu’à obtenir une masse de viande ferme et compacte.

Un paquet de pémican pesait généralement entre 30 et 40 livres (de13,5 kg à 18 kg) (Chamb).

ÉTYMOLOGIE et HISTOIRE : Pémican n. m (début du XVIIIe siècle) est repris par l’algonquin et le français au cri pimiy « graisse, huile, suif » (Chamb). Dans son dictionnaire du Cri[3], Albert Lacombe conforte l’origine amérindienne de pémican , qu’il consigne sous la forme pimikkân n. f. à laquelle il donne l’acception de « sac rempli d’un mélange de graisse et de viande pilée ». Selon lui, « pimican , [est un] mot défiguré par la prononciation des Blancs[3] » (Chamb).

Pémican fait partie du vocabulaire des coureurs des bois et de la traite des fourrures dans le Nord-Ouest canadien [voir l’article 64]. Il est aussi répertorié en anglais canadien ( pemmican , depuis 1760) avec le sens I (DictCan).

CATÉGORIE : Amérindianisme.

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[1] F ichier du T résor de la L angue F rançaise au Q uébec : « http://www.tlfq.ulaval.ca/fichier/default.asp ».

[2] CELM : C entre d' É tudes L inguistiques de la M auricie, Trois-Rivières, Serge Fournier, (dir.), «sergiusfournier@gmail.com».

[3] Lacombe, Albert, Dictionnaire de la langue des Cris , Montréal, Beauchemin et Valois, 1874, p. 560.

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