Mots du Québec (dictionnaire différentiel), partie 73 : ENGAGÉ

Les marchents disent qu'il a couleur de crasse et quon é pas propre. Ma femme est propre eurrenommée, c'et moé, DJânez, qui tire les vaches avec mon engagé.

ENGAGÉ n. m.

I . Personne qui a engagé ses services.

1 . Des habitans ou Flibustiers [du Petit Goave] nous desbauchèrent cependant plusieurs de nos gens ; ils leur faisoient entendre que c'estoit une chimère de croire que le pays où nous prétendions aller fust si bon, comme M. de La Salle le depeignoit. Plusieurs Flibustiers qui y avoient esté, disoient-ils, asseuroient que c'estoit un pays désert et aride, où il n'y avoit pas d'apparence qu'il y eust mesme du gibier, et la carte le depeignoit tel qu'ils l'avoient veu dans un certain canton où l'on met Costa Deserta. Ils adjoustoient qu'il y avoit bon nombre d'armadilles qui nous attendoient au passage. Ces armadilles sont des navires de guerre ou corsaires espagnols, de sorte que plusieurs de nos gens, qui d'ailleurs n'avoient pas trop bonne volonté, comme je l'ay dit, et venus par force ou par surprise, désertèrent. M. de La Salle, s'en estant aperceu, fit rembarquer tous ses engagez , à la réserve de quelques uns à qui l'on se confioit davantage (Joutel, Henri, « Voyage de M. de La Salle dans l'Amérique septentrionale en l'année 1685, pour y faire un establissement dans la partie qu'il en avoit auparavant descouverte» , 1691 env., dans Découvertes et établissements des Français dans l'ouest et dans le sud de l'Amérique septentrionale, 1614-1698 , mémoires et documents inédits recueillis et publiés par Pierre Margry, Paris, Imprimerie D. Jouaust, 3e partie, 1878, p. 102, FTLFQ[1]).

2 . Mentenin jai a vou dire qu'il a vu des bavassements alenvert à cause que not beurre les marchents il en veule pas, il dise qu'il a couleur de crasse et quon é pas propre. Dieu merci ma femme est propre eurrenommée, et c'et moé, DJânez, qui tire les vaches avec mon engagé (La Glèbe, Jean de [pseud. du frère Liguori], Le diable est aux vaches et Vie de jeunesse de Johnny Cassepinette , Québec, [s.é.], 1923, p. 88, FTLFQ).

3 . Si vous voulez me donner à coucher, à manger et un tant soit peu de tabac par-dessus le marché, je resterai. [...] Je vous servirai d' engagé (Guèvremont, Germaine, Le Survenant, Montréal, BQ, [1945] ;1990, p. 21-22, FTLFQ, CELM[2]).

4 . Il fut donc convenu que les deux « engagés » resteraient à coucher. Pour ne pas déranger [...], ils avaient proposé d'aller dormir à la grange, sur le foin, disant qu'ils raffolaient de ce genre de «couchette». Il faisait noir «comme chez le loup». On alluma le «fanal» (lanterne à chandelle) et on alla leur étendre un drap «du pays» en belle toile de lin, dans un coin de la grange, sur le foin frais (Vachon, Suzanne, «Le roman d'un Beauceron», dans Le Monde rural : almanach magazine , Montréal, Éditions de la Jeunesse agricole catholique, 1950, p. 147-148, FTLFQ).

5 . Évidemment, il y avait beaucoup à faire à la ferme, pourtant le Quêteux besognait comme deux, l' engagé ne se débrouillait pas trop mal et Béatrice savait abattre plus que sa part de travail (Demers, Dominique, Là où la mer commence , Paris, Robert Laffont, 2001, p. 130, FTLFQ).

SYNONYMES : domestique , employé .

SYNTAGMES : engagé à (+ patronyme), fille engagée, garçon engagé, homme engagé (FTLFQ) ; homme engagé = employé (PPQ, Q. 677x), homme engagé = ouvrier qui battent au moulin (PPQ, Q. 864x), l engagé du curé = bedeau (PPQ, Q. 1763).

II. Spécialt. Traite des fourrures. Homme de peine engagé pour transporter les marchandises et pelleteries, soit par voie fluviale (dans des canots, pirogues, barges, etc.), soit par voie terrestre (à dos de cheval, de mule, etc.) que l’on assimile le plus souvent au voyageur [3].

1 . À vingt ans j'étais un cloaque de tous les vices réunis : querelleur, batailleur, ivrogne, débauché, jureur et blasphémateur infâme, mon père, après avoir tout tenté pour me corriger me maudit, et mourut ensuite de chagrin. Me trouvant sans ressource, après avoir dissipé mon patrimoine, je fus trop heureux de trouver du service comme simple engagé de la compagnie de Labrador (Aubert de Gaspé (fils), Philippe, L'influence d'un livre, Montréal, BQ, [1837] ; 1995, p. 94 ; autres ex. p. 95, CELM, FTLFQ).

2. [Charles Chauvin] continua rapidement sa route vers Lachine, lieu de rendez-vous, et y arriva vers la fin du jour. La plupart des voyageurs y étaient déjà réunis ; il y retrouva ses compagnons ses compagnons de l’auberge. Comme on craignait les désordres et la désertion parmi les engagés , pendant la nuit, on les envoya camper dans l’île de Dorval, à quelque distance du village (Lacombe, Patrice, La Terre paternelle , Montréal, BQ, [1846] ; 1993, p. 37, CELM).

3 . Mon guide n'est point un vulgaire engagé , c'est un ami, un garçon qui passe sa vie dans les bois, mais spirituel, habile, brave en fou, assez instruit et, comme feu Molière, observateur. Personne ne voit mieux les travers du peuple civilisé, personne ne s'en moque à meilleur titre. Avec cela, heureux comme un roi de l'ancien temps, ayant une pente à la poésie, la poésie des voyageurs, la joyeuse, la mélancolique, la bonne, la vraie. Si vous l'entendiez chanter en maniant son aviron : Dans la forêt et sur la cage, Nous étions trente voyageur ! (Sulte, Benjamin, Au coin du feu : histoire et fantaisie , Québec, Typographie de C. Darveau, 1882, p. 60-61, FTLFQ).

4 . Éternels avironneurs je suis tu es nous sommes

À nouveau les engagés des portages sempiternels

Pour des siècles et des siècles. Ainsi soit-il bonhomme !

Laisse ta femme au village de la côte et que sans elle

L'eau des rivières qu'ont étrennée tes va-nu-pieds aïeux

Porte au crédit la détresse de ton cœur prolétaire

Des rives de la Bersimis aux barrages de l'Outaouais sauteux

Nul sauvage n'entendra tes chansons car tes rivières

Ne sont plus que courroies sans fin où passent l'ahan

De ton aluminium l'haleine de tes bois de pulpe

La callosité de tes mains minerai de fer écrasant !

(Rémillard, Jean-Robert, Sonnets archaïques pour ceux qui verront l'indépendance suivis de Complaintes du pays des porteurs d'eau , Montréal, Éditions Parti pris, (coll. Paroles 7), 1966, p. 52, FTLFQ).

5 . Au cours de la même période, c’est-à-dire la seconde moitié du 17e siècle, des hommes s’engagent, devant notaire, au service d’un traiteur accrédité, pour conduire une charge de marchandise et revenir, parfois l’année suivante, avec une cargaison de fourrures ; ce sont des « engagés ». Après 1715, l’emploi du mot « voyageur » devient de plus en plus fréquent ; il désigne un homme qui fait le commerce avec les Indiens, sur leur territoire, mais en toute légalité. À la suite de la conquête, les nouvelles compagnies montréalaises envoient des hommes vers le Nord-Ouest, afin d’y recueillir les pelleteries. Alors commence vraiment le temps du « voyageur des Pays d’en haut » ou de l’«engagé » (Lemay, Michel, « Le voyageur des pays d'en haut à travers quelques romans et quelques récits » dans Séguin, Robert-Lionel (dir.), Ethnologie québécoise I , Montréal, Hurtubise HMH, 1972, p. 81, FTLFQ).

6 . Certains termes clés seront utilisés fréquemment au cours de ce travail — voyageurs , gens libres , bourgeois , Métis , pays d’en haut , Amérindiens — et leur emploi exige des précisions. Dans son acception la plus commune, le terme voyageur désignait ceux qui de déplaçaient, les engagés à contrat, ou les traiteurs indépendants à petite échelle, qui travaillaient seuls ou en petits groupes, avec un certain soutien financier de la part des marchands (Podruchny, Carolyn, Les voyageurs et leur monde , Québec, PUL, 2009, p. XI, (édition originale sous le titre Making the Voyageur World , University of Nebraska, 2006, CELM).

QUASI-ÉQUIVALENT : voyageur , pagayeur , travailleur .

ENCYCLOPÉDIE : Les engagés étaient les hommes de peine qui s’engageaient auprès de voyageurs pour les aider à effectuer le voyage, principalement comme canoteurs; parfois, ils s’engageaient auprès d’équipeurs qui organisaient eux-mêmes un voyage de traite. S’ils s’engageaient pour une année ou plus, c’est-à-dire, s’ils devaient passer au moins un hiver en territoire autochtone, ils étaient désignés du nom d’ hivernants . À la fin du contrat, si l’hivernant décidait de demeurer sur place pour vivre au sein d’un groupe amérindien au lieu de retourner dans la colonie, il était considéré comme un coureur de bois , d’autant plus s’il se mêlait de faire du trafic de pelleteries. Après la Conquête, ces hivernants qui ne renouvelaient pas leur contrat et demeuraient dans les territoires autochtones étaient appelés gens libres ou hommes libres étant donné qu’ils étaient libérés de leur engagement [4].

[…] Il faut dire que, de toute façon, le travail du voyageur et celui des engagés étaient très similaires pendant les voyages en canots : tous participaient au voyage de traite ; ainsi, il était naturel que les engagés s’approprient graduellement le titre professionnel de voyageurs , et ce, à partir de la fin du 17e siècle ; en fait, un nombre de plus en plus nombreux d’ engagés se disent voyageurs à partir des années 1720 environ [5].

ÉTMOLOGIE et HISTOIRE : De engager , v. tr. ( engagier vers 1150), se forme à partir de gage et du préfixe — en « mettre en jeu, dépôt ». On relève en latin médiéval les formations analogues se ingnadiare « s’engager (à fournir des preuves) » (811) et invadiare « mettre en gage » (1063, DHLF, p. 1242a). En français, le verbe est d’abord utilisé avec cette acception (XVIe s.) ; il accepte, en 1559, le sens figuré de « faire pénétrer dans (quelque chose qui ne laisse pas libre ». Les emplois ultérieurs du verbe émanent de ces deux valeurs.

Engagé , ée , n. et adj., à partir du XVIIIe s., prend des acceptions diverses reliées aux deux valeurs du verbe. Le subst. renvoie, en ce qui le concerne, à une personne qui s’engage dans l’armée (1762), tandis que l’adjectif s’emploie en architecture (1844), en économie (1846) et en marine (1864). Il est repris, vers 1945, pour qualifier une personne mise par son engagement au service d’une cause ( littérature engagée , DHLF, 1242b et TLF en ligne).

Au Québec, le nom engagé est utilisé dans un sens inconnu du français général : « personne qui a engagé ses services. Le glissement sémantique se remarque dans la description du Voyage de M. de La Salle dans l'Amérique septentrionale en l'année 1685 , de Henri Joutel. Les syntagmes garçon engagé , fille engagée , engagé à + nom d’une personne , homme engagé témoignent de l’emploi régulier du mot dans des champs d’application variés.

De 1715 à 1863 (env.), engagé se spécialise et désigne plus particulièrement un homme de service engagé par les compagnies de fourrures. Les termes engagé et voyageur (voir article 65) ont alors tendance à se chevaucher, les fonctions de l’un et de l’autre se recoupant selon les circonstances des voyages de traite (voir Rubrique ENCYCLOPÉDIE).

CATÉGORIE :

I. Innovation sémantique

II. Innovation sémantique

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[1] Fichier du Trésor de la Langue Française au Québec : « http://www.tlfq.ulaval.ca/fichier/default.asp

[2] CELM : Centre d'Études Linguistiques de la Mauricie, Trois-Rivières, Serge Fournier (dir.), «sergiusfournier@gmail.com».

[3] Vézina, Robert, Le lexique des voyageurs francophones et les contacts interlinguistiques dans le milieu de la traite des pelleteries : approche sociohistorique, philologique et lexicologique , thèse de doctorat en linguistique, Québec, Université Laval, 2010, p. 1.

[4] Ibid ., p. 38 ; nous soulignons.

[5] Ibid ., p. 40 ; nous soulignons.

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