Mots du Québec (dictionnaire différentiel), partie 75 : CHENAIL

Le Long Sault est divisé en trois chenaux par deux isles. On monte par le chenail du nord et l'on descend par le chenail du sud. Au milieu le chenail écarté
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CHENAIL n. m.

I . Passage resserré entre des écueils (pierres, hauts fonds, bancs de sable, etc.) qui permet la navigation près des côtes ou donne accès à un port (CELM[1], TLF).

1 . Ils partent donc tous le lendemain pour les trois rivieres fur les glaces qui commançoient de toutes parts à fe defprendre, & l'eftoient defia vis à vis de nous; & cedés auffi-toft apres le retour de Piefcaret & de la bande, la ne fut pas pluftoft paffe fur la glace, que le grand chenail fe rompit & boucha le paffage à l'ennemy qui ainfi que nous auons appris du depuis par les Hurons fauués des mains des Iroquois, pourfuiuirent ceux-cy, & fuffent mefme venus iufques à nos portes, fans les glaces qui deriuoient defia bien fort. ( VIMONT, Barthelemy Relation de ce qui s'est passe en la Nouvelle France, en l'annee 1642 & 1643 : envoyée au R.P. Jean Filleau, provincial de la Compagnie de Jesus, en la province de France, par le R.P. Barthelemy Vimont de la mesme compagnie, superieur de toute la mission , Paris, Chez Sebastien Cramoisy, Imprimeur ordinaire du Roy, et Gabriel Cramoisy, 1644, p. 227-228, ICMH [ Institut canadien de microreproductions historiques ], FTLFQ[2]).

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2 . Nous appareillâmes le lendemain, le même vent s'étant augmenté, & le jour fuivant, nous moüillâmes à la traverfe du Cap-Tourmente , qui pour n'avoir que deux lieuës d'étenduë, ne laiffe pas d'être dangereux lors qu'on ne fuit pas bien le chenail . Il ne nous reftait plus que fept lieuës de navigation jufqu'à la Ville de Quebec , devant laquelle nous venons de moüiller. [...] Au Port de Quebec le 8. Novembre 1683 ( Baron de LAHONTAN, Louis Armand de Lom d'Arce, « Lettre » de 1683, dans Nouveaux voyages de Mr. le baron de Lahontan dans l'Amérique septentrionale , t. 1, p. 7, La Haye, Chez les frères L'Honoré, 1704, ICMH, FTLFQ).

? 3 . Le Long Sault est divisé en trois chenaux par deux isles. On monte par le chenail du nord et l'on descend par le chenail du sud. Celui du milieu, qu'on appelle le chenail écarté est, dit-on, impraticable. ( De BONNECAMPS, Pierre Jean , Relation du voyage de la Belle rivière fait en 1749, sous les ordres de M. de Celoron, Québec, 17 octobre 1750, dans The Jesuit relations and allied documents : travels and explorations of the Jesuit missionaries in New France, 1610-1791 : the original French, Latin, and Italian texts, with English translations and notes », de THWAITES , Reuben Gold , Cleveland, Burrows ed., 1900, p. 152, ICMH, FTLFQ). ?

4 . Mon beau-père pêchait près du chenail , dans le bout de Sainte-Anne-de-la-Pérade pis, une belle journée de printemps, y'a eu comme une explosion, la glace s'est brisée et y s'est retrouvé sur sa plaque de glace, avec sa cabane, en train de dériver sur le fleuve (Inf. masc., 32 ans, Saint-Casimir, Portneuf, 1975, CELM). ?

? 5 . Le fleuve est pas facile à naviguer, ça prend quelqu'un qui sache comment aborder chaque chenail et pis le système de signalisation à certains endroits n'est pas vraiment adéquat. (Inf. fém., 38 ans, Île d'Orléans, 1990, CELM).

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? 6 . Selon l'historien Benjamin Sulte, la dénomination Chenal du Moine tire son origine d'un certain Lemoine ou Le Moyne dit Despins, propriétaire d'une terre dans ce secteur, entre 1685 et 1709. La forme « Chenail Le moine » inscrite sur la carte de l'hydrographe Jean Deshayes (1695) tend à confirmer cette explication ( Commission de toponymie du Québec . « Noms et lieux du Québec : dictionnaire illustré », Sainte-Foy, Québec, Les Publications du Québec, 1996, p. 445, FTLFQ). ?

7 . Ils sont allés à une des barques camouflées par des branchages, stationnées le long du chenal. Les gens d'ici disent « chenail », mais je n'ai pas trouvé le mot dans mon dictionnaire ( BARCELO , François , Chiens sales , Paris, Éditions Gallimard, 2000, FTLFQ). ?

8 . La production annuelle de Mines Seleine est aux environs de 1,2 à 1,5 million de tonnes métriques par année de sel de déglaçage. Mines Seleine procure 200 emplois directs aux Îles-de-la-Madeleine, permanents, et le transport du sel des Îles se fait par bateau via un chenail de 10,2 km qui traverse la lagune de Grande-Entrée. » ( LEBLANC, Guy , Débats de la Commission de l'agriculture, des pêcheries et de l'alimentation , Assemblée nationale du Québec, 10 septembre 2002, FTLFQ). ?

? SYNONYMIE : Fr. chenal , canal , passe .

? SYNTAGMATIQUE : chenail + toponyme (très fréquent), ainsi chenail-du-moine ; chenail d'entrée (d'un port). ?

HISTORIQUE : Chenal , aux n. m. est la réfection (v.1225), d'après canal , de l'ancien français chanel « lit normal d’une rivière, de la mer », en m. fr. chenel « partie la plus navigable du lit d’une rivière ; canal naturel artificiel à l’entrée d’un port (XVe s.). Aussi, mais dans une fonction industrielle, « conduit d’eau pour le service d’une usine, d’un moulin » (FEW 21, canalis « tube, canal », 168a-b ; DHLF, 726a).

Chenail « canal », et formes voisines, sont consignées dans les parlers hexagonaux avec la même acception. Ainsi, en Lorraine, chinaïe « canal » et chinay « chéneau » ; en Savoie cianail « id . » et tchinay « torrent » (FEW, id .).

Au Québec chenail « canal », depuis le Père Vimont (1642, voir ex. 1) et chez le Père Potier (1754, Glossaire , sous coulée, « chenail sans issue »). Le mot abonde dans la toponymie : Chenail -du-Moine, Chenail Écarté et Chenail -Saint-Clair). Le mot est encore largement employé de nos jours (PPQ, FTLFQ, CELM).

Le suffixe — ail substitué au suffixe — al . Marcel Juneau dans Contribution à l’histoire de la prononciation française au Québec (1972, p. 262-263), fait observer qu’une « substitution s'est opérée en français, dans un certain nombre de mots " par suite d’une confusion de suffixes partie du pluriel.... dont la terminaison -aux correspond à la fois à -al et -ail du singulier " (Voir BW5 p. 500, s.v. porte , dér. portail ; voir également Bourciez § 35, rem . II). Dans certains mots comme portail (< lat. portalis ), ce changement s'est définitivement imposé, mais dans d'autres cas, au contraire, il y a eu un retour à ­al , notamment dans métal et cristal . »

Le terme, avec le sens de « canal », vit aussi en anglais canadien où il est signalé comme emprunt au français québécois (DictCan).

En Acadie , on relève le syntagme faire un chenail , mais avec acception différente : « faire une percée dans la neige » (MassAcad).

CATÉGORIE :

  1. Archaïsme et dialectalisme
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[1] CELM : Centre d'Études Linguistiques de la Mauricie, Trois-Rivières, Serge Fournier (dir.), «sergiusfournier@gmail.com».

[2] FTLFQ : Fichier du Trésor de la Langue Française au Québec : http://www.tlfq.ulaval.ca/fichier/default.asp

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