Mots du Québec (dictionnaire différentiel), partie 76: BATTURE(S)

Les mots de mer : aile de terre, le raccroc, le pan du sud, l'aile de l'est, la batture d'abondance, le fond de sable, le raccroc du ouest, la hart du quart
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BATTURE(S ) n. f. (souvent pluriel).

I. Partie étendue et plate d’un rivage que la marée descendante laisse à découvert, généralt de chaque côté du fleuve Saint-Laurent.

1 . Au contraire, sur le rivage nord de l'île, depuis l'endroit appelé le Mouillage jusque près du Cap-à-la-Branche, à l'ouest, se trouve une batture qui se prolonge vers le nord à une distance de plusieurs arpents et sur laquelle pousse une certaine herbe appelée foin salé, qui sert de nourriture aux bêtes à cornes (Mailloux, Alexis, Histoire de l'Ile-aux-Coudres : depuis son établissement jusqu'à nos jours, avec ses traditions, ses légendes, ses coutumes , Montréal ?, sans nom, 1879, p. 6, FTLFQ[1]).

2 . Pierre Bouet, s'éclairant de son fanal, prit la direction de la côte qui borde l'île à quelque distance des maisons. Arrivé sur la crête, il inspecta du regard la batture , pour bien s'assurer que la mer était basse et ses lignes découvertes (Dick, Vinceslas-Eugène, L'Enfant mystérieux , Québec, J.A. Langlais éd., 1890, p. 19, FTLFQ).

3 . En tout cas, reprit le chasseur de Maska, si vous vous décidez, pas de gêne ! Servez-vous de mon affût, c'est le premier du long de la petite batture . (Guèvremont, Germaine, Marie-Didace , Montréal, Fides, [1947] ; 1969, p. 55, FTLFQ, CELM[2]).

4 . Les berges même du fleuve offraient certaines richesses intéressantes, terres de battures avec leurs prés-salés semi-amphibies, donnant d'abondants fourrages, qu'on pouvait récolter librement, puisqu'ils étaient hors des appropriations, dans la zone de balancement des marées ; c'étaient les foins de mer qu'on répartissait par tirage au sort, très utiles au temps où toute terre devait être conquise sur la forêt par de longs et pénibles abattis d'arbres (Deffontaines, Pierre, Le Rang, type de peuplement rural du Canada français , Québec, PUL, 1953, p. 5, FTLFQ).

5 . Qui prétend connaître la mer s'il ignore tous ces mots qui se touchent, s'enjambent et s'articulent : l'aile de terre, le raccroc, le pan du sud, l'aile de l'est, la batture d'abondance, le fond de sable, le raccroc du ouest, la hart du quart, la roche de la pêche, la pointe de l'islette, le pilier aux alouettes !!! (Perrault, Pierre, «Le Discours sur la parole», Culture vivante , no 1, 1966, FTLFQ).

6 . Quand j'étais adolescent, j'allais assez souvent faire un tour de bicycle, à partir de Québec, pour aller voir les battures de la Côte-de-Beaupré (Inf. masc., 57 ans, Shawinigan, 1975, CELM).

7 . J'aime les journées blanches de chaleur, le ciel et l'eau se reflétant mutuellement, une fine buée tiède répandue partout, la batture molle, couleur d'huître, la trace des pas s'effaçant à mesure. La ligne d'horizon est insaisissable (Hébert, Anne, Les Fous de Bassan , Paris, Seuil, 1982, p. 113, FTLFQ).

QUASI-ÉQUIVALENTS : grève , base , côte , rive , rivage , bord , plain (PPQ).

SYNTAGMATIQUE : batture à brisants, ~ à coques, ~ à foin, ~ de cailloux, ~ de galets, ~ de glace, ~ de grosses roches, ~ de poissons, ~ de rivière, ~ d'herbe à lien, ~ d’huîtres, ~ mortes, ~ plate, ~ vaseuses (« le bois se mit à dévaler, et si compact que cela ressemblait aux anguilles lorsqu'en automne elles affluent sur les battures vaseuses » (Savard, F-A, MMD, 1937, p. 74), foin de ~, glace de ~, marsouin de ~, pelle de ~, sur la ~, vagabond de ~, vigne des ~ « cordifolia » (FTLFQ, PPQ).

TOPONYMIE : Batture, La Batture (dans la Baie de Chicoutimi — arrondissement urbain de la ville de Saguenay), ~ à Bigot, ~ aux Alouettes, ~ aux Carpes, La Batture-aux-foins, ~ aux Loups-Marins (on trouve plusieurs exemples dans la littérature québécoise), ~ de roc, ~ de rochers, ~ de roches, ~ de sable, ~ de vase, etc. (FTLFQ. PPQ).

II. Bordure de glace qui adhère ou non à la rive d'une rivière, d'un fleuve.

8 . C'est la demeure d'Hawkins, un homme qui a fait une fin bien tragique ! Par un de ces temps clairs et froids de décembre, il aperçut un navire abandonné dans les glaces qui montaient lentement avec le reflux. La batture était solide et prise au loin, le temps beau, l'air sec mais sans vent, et suivit d'un chien, Hawkins partit résolument et se dirigea vers l'épave. Malheureusement le long de la route le vent se fit, la neige fouettée par la brise se mit à poudrer, la mer se prit à travailler sourdement la glace, et bientôt l'infortuné se trouva à la merci d'un ilôt flottant (Faucher de Saint-Maurice, Narcisse-Henri-Édouard, Les Iles. Promenades dans le golfe Saint-Laurent , Montréal, Librairie Saint-Joseph/Cadieux et Derome [1879] ; 1886, p. 14, FTLFQ).

9 . En été le canot était le seul véhicule possible [...] ; en hiver il fallait la raquette pour parcourir des sentiers impossibles, soit dans l'intérieur des terres, soit au bord du fleuve, sur les battures et les grèves désertes (Gauvreau, Charles Arthur, Trois-Pistoles , Lévis (Québec), Mercier éd., 1890, p. 24, FTLFQ).

10 . [...] se voit constamment sur les rives du St-Laurent, entre autres, où un caillou, un rocher adhèrent en sous-œuvre à la glace des « battures » et y sont incorporés par la congélation de l'eau tout autour, se transportent au printemps, ou à la débâcle, à de grandes distances de leurs positions primitives [...] (Baillargé, Charles, Divers ou Les Enseignements de la vie , Québec, C. Darveau éd., 1898, p. 347, FTLFQ).

11 . [...] les marées se font sentir jusqu'en amont de Québec [elles] n'empêchent pas la prise de glace, au moins sur les bords ; la glace, soulevée sans cesse, se craquelle en blocs et donne des surfaces chaotiques, très différentes des étendues unies et plates des lacs gelées ; sur les berges même, les battures , les blocs rejetés par chaque marée, constituent des sortes de murs [...] (Deffontaines, Pierre, L'Homme et l'hiver au Canada , Paris, Gallimard, 1957, p. 42, FTLFQ, CELM).

12 . On s'est promené sur les battures une bonne partie de l'après-midi. Y'avait plein de monde sur le fleuve, on voit que le printemps s'en vient (Inf. fém., 45 ans, Nicolet, 1978, CELM).

13 . Tu vois passer ces gros cargos au large des battures . Ça veut dire que le transport est repris sur le fleuve. C'est encourageant (Inf. masc., 48 ans, Pointe-du-Lac [Trois-Rivières], 1985, CELM).

14 . Soudainement, vers la mi-avril, habituellement entre midi et 19 heures, un bruit sourd que l'on dit ressembler à celui du tonnerre [...]. Dans un fracas puissant et aux cris des acclamations de centaines de personnes, l'immense taons de glace se morcèle et se met en marche [...]. On reconnaît la glace des battures aux pierres qu'elle a arrachées au lit du fleuve (Provencher, Jean, Les Quatre saisons dans la vallée du Saint-Laurent , Montréal, Boréal, 1996, p. 59-60, FTLFQ, CELM).

15 . Batture : Grands floes épais, inégaux et de couleur altérée, mesurant souvent plus de 8 km de longueur, qui se forment en amont des hauts-fonds et des petites îles du Saint-Laurent lorsque les marées des mortes eaux sont précédées ou accompagnées de temps froid. Les floes de batture se composent de glaces de différentes épaisseurs formées sous la pression à marée descendante ; cette masse se soude sous l'action du gel et croît à chaque nouvelle marée. Comme l'amplitude de celles-ci augmente entre les mortes eaux et les vives eaux, de grandes sections de glaces de fond se détachent et suivent le courant jusque dans le nord-ouest du golfe du Saint-Laurent. Il s'agit d'une description canadienne que l'on ne retrouve pas dans la nomenclature de l'OMM (Extrait de MANICE , Manuel des normes d'observation des glaces , Service canadien des glaces, Environnement Canada, 1999, FTLFQ).

SYNONYMIE : remparts .

SYNTAGMATIQUE : batture de glace , glace de ~, floes de ~.

ÉTYMOLOGIE et HISTOIRE : Batture dérive du radical de battre , issu du latin battuere « frapper » (FEW 1 , 290b), auquel s’ajoute le suffixe -ure « fait d'être, pour une personne ou une chose ». Le substantif apparaît d’abord dans l’usage français avec le sens de « fond rocheux à fleur d’eau, sur lequel la mer se brise » (1529, DHLF, TLF, FEW 1, 290b). Micheline Massicotte, dans son étude sur le parler rural de l’Île-aux-Grues, ajoute que batture est « consigné comme terme maritime par la plupart des lexicographes depuis le 17e s. » et qu’il est relevé « comme terme particulier au Canada, par Paul Fénelon, dans son Vocabulaire de géographie agraire [3], par Davau, dans sa liste de canadianismes et par le Lexis (à noter que selon le TLF, batture connaîtrait la même acception en français et en québécois, c’est du moins ce qui se dégage à la vue de la citation empruntée à l’auteur québécois G. Guèvremont, dans Le Survenant [4]) ».

En wallon, dans la vallée du Friolet, la Picardie et la Haute Normandie la forme bassures accepte le sens de « bas-fonds de terres ; terrain bas, marécageux » (Remacle, L., Dictionnaire Wallon-Français, Liège, 1839, p. 185b). Le terme est aussi signalé chez Wartburg dans les parlers normand et picard pour définir une « vallée, un lieu bas [une] étendue de pays située dans une vallée arrosée par un cours d’eau » (FEW 1, lat. bassus «bas ; au ras de ». Mme Massicotte fait aussi remarquer « que bassure , dans le domaine norm.-pic., sert surtout à décrire les réalités longeant un cours d’eau, comme en québécois, où batture fait partie du vocabulaire des habitants en bordure du Saint-Laurent (ou d’un autre cours d’eau important) ; dès que nous pénétrons dans l’arrière-pays, le mot est inconnu[5]. »

Batture , en québécois, est d’abord relevé, à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle, avec le sens de « longue étendue de plage, à marée basse » (voir ex. 1). Vers la fin du siècle, il est employé absolument à propos d’une « lisière large de glace qui se forme sur les rives des rivières et du Saint-Laurent » (voir ex. 8). Au XXe siècle, batture, à côté de mots comme baisseur et baissière, rend encore l’idée de « terrain bas ou plat, inondé le printemps » (PPQ, Q. 695). En dernier lieu, le substantif est encore relevé pour désigner les « berges de la rivière » (PPQ, Q. 1352) ou les « vestiges d’empiètements d’un fleuve, d’une rivière sur les rives » (PPQ, Q. 1353).

CATÉGORIES

I. Archaïsme et dialectalisme ;

II. Innovation sémantique.

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[1] CELM : Centre d'Études Linguistiques de la Mauricie, Trois-Rivières, Serge Fournier (dir.), «sergiusfournier@gmail.com».

[2] FTLFQ : Fichier du Trésor de la Langue Française au Québec : http://www.tlfq.ulaval.ca/fichier/default.asp

[3] Fénelon, Paul, Vocabulaire de géographie agraire , Gap, (Hautes-Alpes), Imprimerie Louis Jean, 1970, 690 p.

[4] Massicotte, Micheline, Le Parler rural de l’Île-aux-Grues , Québec, PUL, 1978, p. 87-88).

[5] Ibid . p. 88.

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