Mots du Québec (dictionnaire différentiel), partie 77 : ABATTIS

Les drapeaux de la France flottent au-dessus des abattis. En arrière, les bataillons français sont muets, l'arme au bras.
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ABATIS, ABATTIS n. m. (à l'occasion au fém.).

I . Dans les régions de défrichement, terrain déboisé où on brûle les souches et résidus.

« On traversa l' abatis du Colombier piqueté de souches, de recrus de plaines et de fougères brunes » (F.-A. Savard, Menaud , maître-draveur , 1937, p. 48 ).

1 . [...] bruslera et nestoirra dans un an d'huy [ = à partir d'aujourd'hui ] deux arpens de teres dans le proche abatis des R. R. Peres [...] (Archives nationales du Québec, Beauport, gr. Vachon, doc. 22, avril 1658, FTLFQ[1]).

2 . Parents imprudents ! en agissez-vous de la sorte quand il s'agit, pour vous, d'intérêts temporels de quelque conséquence ? Supposons que vous ayiez un abbatis à faire brûler. Il se trouve dans le voisinage d'une grange qui renferme tous vous instruments d'agriculture. Eh ! bien, enverrez-vous vos petits enfants mettre le feu à ces débris d'arbres en les avertissant de bien prendre garde que le feu ne consume la grange ? (Mailloux Alexis, Manuel des parents chrétiens ou Devoirs des pères et des mères dans l'éducation religieuse de leurs enfants : ouvrage dédié à Monseigneur l'archevêque de Québec , Québec, A. Coté, 1851, p.159, FTLFQ).

3 . Le mot d'ordre a été donné de ne tirer sur l'ennemi qu'à soixante mètres. Les colonnes d'Abercromby s'avancent au son du fifre et de la cornemuse, " avec une vivacité digne des meilleures troupes ", suivant les expressions de Montcalm. Les drapeaux de la France flottent au-dessus des abattis . En arrière, les bataillons français sont muets, l'arme au bras. » (Chapais , Thomas , Discours et conférences , Québec, Imprimerie de L.-J. Demers & Frère, 1897, p. 141, FTLFQ).

4 . Le Fûté [surnom du menuisier David Hache] regardait l’ abattis . Sa conscience de serf rigoureusement disciplinée à l’épargne, ne se réconciliait pas au gaspillage. Et quand la provision de bûches de chauffage eut été entassée près de la cabane, que des stipes de pin ou de chêne eurent été mis de côté, il aurait voulu lier des falourdes, des cotrets, des margotins, fagoter enfin tout son saoul (Desrosiers, Léo-Paul, Les Opiniâtres , Montréal, Fides, 1941, p. 42, CELM[2]).

5. L’ABATIS. Ce soir, l’air étant calme et les bûchers, secs, l’ordre de feu a été donné sur un front de vingt-cinq lots. Je parcours la ligne. Tous les hommes ont été mobilisés. À neuf heures, c’est l’enfer. C’est l’explosion de toute fibre, l’éruption de tout le soleil accumulé là depuis des siècles, le retour furieux et excessif de la plus violente force élémentaire. On dirait qu’un coup de pique a crevé les entrailles du monde, et que la flamme intestinale éclate de toutes parts. Vers minuit, l’exaltation passée, les hommes s’approchent, vont et viennent autour des feux. À grands coups de muscles, ils rejettent dans les brasiers les débris de la combustion et les souches tentaculaires (Savard, Félix-Antoine, L’Abatis , Montréal/Paris, Fides, [1943] ; 1969, p. 61-62, CELM).

6 . Les abattis étaient réservés aux cultures ; c'est ce qu'on appelait : faire de la terre ; le bétail devait se contenter, au moins durant les premiers temps, des étroites clairières naturelles, les battures (voir article 76) ; ceci explique le faible rôle de l'élevage et de la voiture, à l'origine (Deffontaines, Pierre, Le Rang, type de peuplement rural du Canada français , Québec, PUL, 1953, p. 5, FTLFQ).

7 . La première ou les premières années qui suivent l'arrivée du paysan sur sa " terre ", le sol arable est assez rare ; à la suite d'un abattis , il a fait brûler le bois. Il reste la cendre et les souches (Lemieux, Germain, La Vie paysanne 1860-1900 , Sudbury/Laval, Les Éditions Prise de Parole/Les Éditions FM, 1982, p. 12, FTLFQ).

8 . C'est désormais le printemps ; le colon est sur place depuis l'automne précédent. Avant même d'avoir essouché, il laboure à la pioche et sème, entre les souches, de l'orge, du sarrasin et des pommes de terre. Puis commence le défrichement proprement dit en vue de la constitution des " abattis " » (Provencher, Jean, Les Quatre saisons dans la vallée du Saint-Laurent , Montréal, Boréal éd., 1996, p. 202-203, CELM, FTLFQ).

QUASI-ÉQUILENTS : brûlis , brûlé , désert (CELM).

SYNTAGMATIQUE : faire un (des) abatis, faire de l'~ « abattre des arbres, déboiser », ~ brûlé « étendue de forêt rasée par le feu », brûlé d'~ ( id .), feu d'~ « forêt détruite par le feu », ~ plat « partie de terrain défrichée dans une forêt », ~ d'arbres, clôture en (d')~ « clôture d'embarras faite de souches et de branches », bouchure d'~ « id . », ~ pleine « abattis où l'on ne ramasse pas le bois abattu », lever des ~ «défricher », ramasser de l'~ « id . », tasser de l'~ « id . », semer en ~ « semer dans un brûlis sans labourer », herse à (d')~ « herse triangulaire (bois et pointes de fer) » (PPQ).

ENCYCLOPÉDIE : Dans L’Homme et l’hiver au Canada , Pierre Deffontaines se penche sur le problème de l’élevage au Canada français « en ce pays de grandes neiges et de grandes forêts ». Quand il s’agit du gros bétail, il précise qu’il « aurait fallu des prairies, de l’herbe. [Mais] où les trouver ? Il y avait bien quelques rivages de mer avec de larges grèves, dues aux marées très fortes en certains golfes, sortes de prés salés, qui furent très recherchés par les premiers colons et marquent souvent les sites les plus anciennement occupés [voir article 76, batture ( s )].

Mais ces lieux restaient étroitement localisés le long de quelques côtes ; partout ailleurs, si l’on voulait avoir de la prairie, on devait la gagner sur la forêt ; le Canada français ne se créa qu’au dépens des bois et par l’énorme et pénible travail de l’ abattis ; pour faire de la terre , il fallait abattre les arbres (Deffontaines, Pierre, L’Homme et l’hiver au Canada, Paris, Gallimard, 1957, p. 132).

ÉTYMOLOGIE et HISTOIRE : " Le verbe transitif abattre qui figure dans La Chanson de Roland ( abatre , 1080) est issu du latin populaire abbattuere « abattre » (VIe s.), puis abattare , composé de – ad « action menée à son terme » et de battuere « battre » " (DHLF, 2b). Parmi les principaux dérivés se trouve abattis n. m. dont on peut diviser les divers emplois en deux groupes :

a ) Emploi actif . Abattis « action de tuer (dans un combat), massacre» ( abateiz , 1130 ; abateis , vers 1180), « abattoir » (1690) ; faire grand abatis (1549) signifiait « tuer beaucoup de gibier » (TLF, DHLF, 3a).

b ) Emploi passif . Le TLF mentionne la forme abatëiz (1173) pour signifier un « espace de la forêt où les arbres ont été taillés, taillis ». Au XVe s. « coupe faite dans un bois, une forêt » (TLF). Encore attesté par la plupart des dictionnaires du français central pour représenter un « amas de bois abattu et, dans la langue militaire, un « obstacle artificiel formé d'arbres abattus, de branchages » (TLF).

En québécois, abattis « terrain déboisé », depuis 1658 (voir ex. 1, FTLFQ). Le terme est encore employé aujourd’hui, même si les nouvelles techniques de déboisement éclipsent les méthodes anciennement utilisées.

Abatis a aussi connu, au Québec, les acceptions de « tas de souches et de branches à brûler », « forêt brûlée par le feu » et, plus rarement, « collet à lièvre » (PPQ).

En Acadie, on signale abatis « branchages » (MassAcad).

CATÉGORIE : Archaïsme.

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[1] FTLFQ : Fichier du Trésor de la Langue Française au Québec : http://www.tlfq.ulaval.ca/fichier/default.asp

[2] CELM : Centre d'Études Linguistiques de la Mauricie, Trois-Rivières, Serge Fournier (dir.), «sergiusfournier@gmail.com».

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