Mots du Québec (dictionnaire différentiel), partie 78: NORD-OUEST

Je donne au vieux " Les Grandes Oreilles " sept chopines de rhum mêlé, pour rien, parce que, tous les printemps, il donne quantité de poisson à nos gens.

NORD-OUEST n. m.

I . Territoire de chasse et de traite des fourrures dont l’espace est compris dans les limites tracées à l'ouest par le Yukon et à l'est par le Nunavut ; au sud, la Colombie-Britannique , l' Alberta et la Saskatchewan forment sa frontière, tandis que sa partie septentrionale s’étend jusqu’à l' océan Arctique .

1 . « L'Outarde » est un homme très imparfait... je ne puis pas dire qu'il soit coquin et qu'il ait le cœur noir, mais il est dans le chemin qui y conduit, et je souhaite pour le bien public, tant pour les Sauvages que pour nous, ainsi que pour le profit du Nord-Ouest , que le pavillon que je lui ai donné lui serve de linceul (Malhiot , François-Victor, 1805 env., «Journal du fort Kamanaitiquoya à la rivière Montréal, 1804-1805» , dans Masson, Louis-Rodrigue Rodrigue, Les Bourgeois de la Compagnie du Nord-Ouest : récits de voyages, lettres et rapports inédits relatifs au Nord-Ouest canadien ,1re série, Québec, Imprimerie générale A. Côté et Cie, 1889, p. 253, FTLFQ[1]).

2 . C'était le Mardi gras de l'année 17—. Je revenais à Montréal, après cinq ans de séjour dans le Nord-Ouest . Il tombait une neige collante et, quoique le temps fût très calme, je songeai à camper de bonne heure ; j'avais un bois d'une lieue à passer, sans habitation ; et je connaissais trop bien le climat pour m'y engager à l'entrée de la nuit — ce fut donc avec une vraie satisfaction que j'aperçus une petite maison, à l'entrée de ce bois, où j'entrai demander à couvert. — Il n'y avait que trois personnes dans ce logis lorsque j'y entrai : un vieillard d'une soixantaine d'années, sa femme et une jeune et jolie fille de dix-sept à dix-huit ans qui chaussait un bas de laine bleue dans un coin de la chambre, le dos tourné à nous, bien entendu ; en un mot, elle achevait sa toilette. Tu ferais mieux de ne pas y aller, Marguerite, avait dit le père comme je franchissais le seuil de la porte. Il s’arrêta tout court, en me voyant et, me présentant un siège, il me dit, avec politesse : — Donnez-vous la peine de vous asseoir, monsieur ; vous paraissez fatigué ; notre femme rince une verre ; monsieur prendra un coup, ça le délassera (Aubert de Gaspé, Philippe (fils), « L’étranger (Légende canadienne) », L'influence d'un livre. Roman historique, Québec, William Cowan & Fils (impr.), [1837] ; BQ, 2004, p. 57, FTLFQ, CELM[2]).

3 . Ce fut ma dernière expédition dans le Nord-Ouest ; car je repartis de suite pour revenir au lac Ouinipeg et de là descendre en Canada avec les canots de retour de cette saison. Le bruit de notre victoire d'Assiniboïa s'était répandu dans tout le pays d'en haut et avait jeté les gens de la Compagnie de la Baie d'Hudson dans la terreur; ils s'écartaient des lieux où nous devions passer et nous n'entendions presque plus parler d'eux dans le Grand-Ouest ; mais il n'en fut pas ainsi lorsque nous arrivâmes au fort William (Taché, Joseph-Charles, Forestiers et voyageurs , Montréal, Fides, 1981, p. 166, CELM).

4. […] Le missionnaire est arrivé au Manitoba en 1866. [Il] se retire chez l’un de ses frères au Québec, après avoir vécu vingt-deux ans à la Rivière- Rouge, ses notes historiques lui inspirent la rédaction de plusieurs livres dont Mgr Provencher , Un voyageur des pays d’En-Haut , La première Canadienne au Nord-Ouest , Légendes du Nord-Ouest , etc. (Dugas, Georges, Un Voyageur des pays-d’en-Haut, Saint-Boniface [Manitoba], Éd. des Plaines, [1890] ; 1981, 4e de couverture, CELM).

5. Faire apala [cuire des aliments à la broche] est signalé par Prud’homme en 1910 en tant qu’expression utilisée naguère par l’ancienne population du Nord-Ouest , c’est-à-dire, essentiellement les Canadiens français et les Métis du Manitoba, de la Saskatchewan et de l’Alberta (voir PrudExpr, p. 331) ; un quart de siècle plus tard, Prud’homme juge l’expression désuète […] (VézLex, 2010, p. 362, CELM).

6 . Accompagné de plusieurs camarades de chasse, j'avais repris [...] le chemin du nord-ouest , en suivant cette fois une route nouvelle pour moi. Nous descendîmes à Québec, et après avoir fait ample provision de vivres et de munitions pour le voyage, nous confiâmes gaiment notre canot d'écorce aux flots du St. Laurent. Nous fûmes bientôt à la rivière Saguenay que nous remontâmes jusqu'au lac St. Jean. Là, nous fîmes une halte de quelques jours, avant de nous engager sur la rivière Paribouaca [= rivière Péribonka] qu'aucun de nous n'avait encore explorée. Après nous être suffisamment reposés des fatigues du voyage, nous reprîmes la route du lac Mistissimi [= lac Mistassini] où la rivière Rupert prend sa source, et nous atteignîmes sans accident et sans avoir rencontré de sauvages hostiles, les montagnes Ouatchiche [= monts Wathish] qui séparent cette partie du Bas-Canada des territoires de la Baie-d'Hudson. Nous nous organisâmes pour le portage fatigant qui existe entre la tête de la rivière Paribouaca [= rivière Péribonka] et les bords du lac Mistissimi [= lac Mistassini], mais nous ne pouvions voyager qu'à petite journée (Beaugrand, Honoré, Jeanne la fileuse : épisode de l'émigration franco-canadienne aux États-Unis , Fall-River (Mass.), [s.é.], p. 80, FTLFQ, CELM).

7 . La dernière volonté de ce pauvre missionnaire du Nord-Ouest que vous m'avez transmise d'une manière si fidèle, n'était autre chose qu'un testament en règle, sur lequel était porté un legs de dix mille francs pour celui qui délivrerait à Montréal, entre mes mains, les documents en question. M. le Comte vous prie d'accepter le double de cette somme, en mémoire de la peine que vous avez prise pour lui faire connaître les circonstances de la mort de son frère bien aimé qui avait fait le sacrifice d'un grand nom et d'une belle fortune, pour se dévouer au salut des sauvages du Nouveau Monde. Permettez-moi, monsieur, de vous féliciter sur la récompense méritée que reçoit aujourd'hui la bonne action que vous faisiez alors avec un cœur noble et désintéressé (Beaugrand , Honoré, Jeanne la fileuse : épisode de l'émigration franco-canadienne aux États-Unis , Fall-River (Mass.), [s.é.], 1878, p. 87-88, FTLFQ, CELM).

8 . – Bien ! petite soeur, je vois que tu es parfaitement raisonnable et puisque l'affaire est décidée, causons maintenant de nos préparatifs de départ, car Pierre nous a dit qu'il avait l'intention de se diriger bientôt vers Ottawa pour arranger les détails de son engagement.

- Bravo ! mon cher Jules, répondit Pierre en lui tendant de nouveau la main. Je vois que vous avez en vous l'étoffe d'un «voyageur», par l'empressement que vous mettez à vous occuper des détails de l'hivernement. Je partirai donc demain, afin de régler nos conditions d'engagement, et pendant ce temps-là vous vous préparerez à venir me rejoindre dans quelques jours. Je vous attendrai à Ottawa, et nous nous dirigerons ensuite vers les forêts du Nord-Ouest (Beaugrand, Honoré, Jeanne la fileuse : épisode de l'émigration franco-canadienne aux États-Unis , Fall-River (Mass.), [s.é.], 1878,p. 148, FTLFQ, CELM).

9 . Du même coup, l'espace s'est rétréci. Le pays «raboteux raboté» qu'embrasse le regard de Miron est à jamais coupé du Nord-Ouest canadien, ou Pays d'En-haut, et du Nord légendaire. Il faut être Montréalais, Québécois à la rigueur, pour comprendre les changements de sens que consacrent ces deux vers:

je suis né ton fils par en haut là bas

dans les vieilles montagnes râpées du nord,

où «par en haut» et «nord» désignent un arrière-pays que l'on peut traverser en une heure d'autoroute, depuis Montréal; pays de collines (que nous appelons en effet des montagnes) rabotées par les glaciers jusqu'au granit, jusqu'au «gneiss fondamental» des géologues, première croûte de la terre, qui affleure partout et crève le tapis végétal à la moindre ondulation. L'espace de cette poésie, c'est tout au plus l'extrémité méridionale et québécoise du Bouclier canadien; c'est Montréal et son arrière-pays immédiat, coeur du Québec moderne (VACHON, Georges-André, Miron, Gaston, 1970 ; L'homme rapaillé , Montréal, Les Presses de l'Université de Montréal, p. 139-140, FTLFQ).

QUASI-EQUIVALENTS : Pays-d’en-Haut [voir l’article 64], Le Grand-Ouest (Joseph-Charles Taché, FV , p. 166).

SYNTAGMATIQUE : Compagnie du nord-ouest , territoire du ~.

ENCYCLOPÉDIE : Pour comprendre l’évolution du territoire désigné tantôt par l’appellation Pays-d’en-Haut , tantôt par Nord-Ouest , Carolyn Podruchny explique que « le terme pays d’en haut désigne les régions " en amont ", où les francophones de la vallée du Saint-Laurent » procédaient à la traite des fourrures avec les Indiens. Dès « les débuts de la Nouvelle-France, ce terme désignait la région située au nord du Saint-Laurent dans le Québec d’aujourd’hui, et à l’ouest de Montréal jusqu’à l’Ontario d’aujourd’hui. À la fin du XVIIe siècle, les frontières […] reculèrent vers l’ouest et le nord, en suivant le rayon d’action de la traite des fourrures vers les prairies arrosées par le Mississippi, le Missouri et l’Assiniboine, vers les étendues plus au nord qui longeaient la rivière Saskatchewan, et jusqu’aux terres subarctiques environnant le lac Athabaska (Podruchny, Carolyn, Les Voyageurs et leur monde , Québec, PUL, [2006 en anglais] ; 2009, p. XII, CELM).

HISTOIRE et ÉTYMOLOGIE : Nord n. m. est d’abord emprunté au vieil anglais norht (aussi les graphies north et nort ) pour indiquer la direction empruntée par l’étoile polaire. Le mot passe ensuite aux parlers de la Normandie, sous la forme north (1140) , avant de se répandre dans l'usage des régions voisines. ( FEW 16, p. 601b, DHLF 2392ab , TLF). Ouest , pour sa part, paraît d’abord sous la forme west (1140) et ouest (1379). Comme les autres noms des points cardinaux, le mot est d’origine anglo-saxonne. Plus particulièrement, il est emprunté à west , conservé en anglais moderne et attesté comme adverbe, (IXes.), et en tant que nom (XIIe s.). La lexie correspond également à l’allemand et au néerlandais west . Ces mots reposent sur une racine indoeuropéenne représentée dans le grec hesperos et le latin vesper «soir» (DHLF, p. 2505a, voir aussi FEW 17, p. 571-572 et TLF).

Au Québec, la première attestation de Nord-Ouest , pour caractériser le territoire étendu au Grand Nord de la traite des fourrures, remonte à 1804 : Je donne au vieux " Les Grandes Oreilles " sept chopines de rhum mêlé, pour rien, parce que, tous les printemps, il donne quantité de poisson à nos gens quand ils sortent des terres, et il est d’ailleurs dévoué au Nord-Ouest (Malhiot, François-Victor, Journal du fort Kamanaitiquoya à la rivière Montréal, 1804-1805, p. 231 ; pour plus d’informations voir exemple 1 ). L’hypothèse d’une existence de Nord-Ouest avant la début du XIXe s. n’est pas encore démontrée, mais il est permis d’envisager, pour le composé, une existence qui remonterait à 1730.

CATÉGORIE : Innovation sémantique.

------------

[1] FTLFQ : Fichier du Trésor de la Langue Française au Québec : http://www.tlfq.ulaval.ca/fichier/default.asp

[2] CELM : Centre d'Études Linguistiques de la Mauricie, Trois-Rivières, Serge Fournier (dir.) : «sergiusfournier@gmail.com». Nous aimerions, ici, manifester notre gratitude au regretté ami Étienne Poirier, dont le travail de codirection, pendant sa carrière de professeur au Cégep de Shawinigan, a permis l’existence et le développement du CELM. Nous voudrions aussi témoigner notre reconnaissance à MM. Pierre Deshaies et Jean-Marc L’Archevêque pour leur aide précieuse lors des abondantes recherches lexicales. Elles ont largement contribué à l’établissement d’un fichier étendu et crédible. Un dernier mot de remerciement s’adresse à M. Jean-Denis Pellerin, autant pour ses réflexions méthodologiques nourries sur le CELM, que pour sa généreuse aide financière. Elle a permis, entre autres, l’achat de dictionnaires et glossaires indispensables à notre travail.

Sur le même sujet