Accoucher ici et ailleurs: rites culturels autour de la naissance

Du Brésil au Mexique en passant par l'Inde, les femmes n'accouchent pas de la même manière.
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Muriel Bonnet del Valle, photographe, a accompagné des parturientes dans l’intimité de ce moment si particulier dans la vie d’une femme : donner la vie. Un acte naturel et pourtant vécu et perçu différemment d'une communauté à l'autre.

Elle a également rencontré dans différents pays des sages-femmes et des gynécologues-obstétriciens qui lui ont fait partager leurs convictions.

Dans son ouvrage, La naissance, un voyage (l’accouchement à travers les peuples ), elle nous fait part des enseignements tirés de ces rencontres et nous amène à réfléchir sur le sens de la naissance d’un enfant.

Les sages-femmes : du mépris à leur intégration dans le corps médical

Dans son livre, Muriel Bonnet del Valle dresse l'historique de l'accouchement. Ainsi, ce n’est qu’au XVIIe siècle que le corps médical s’y intéresse. Jusque-là, les hommes, pères et médecins, en sont exclus. La prise en charge est assurée par les sages-femmes, au savoir traditionnel et aux croyances populaires. Certaines d’entre elles sont accusées de sorcellerie. En 1580, une réglementation pour leur corporation apparaît, puis la profession s’institutionnalise avec l’examen d’Etat qui intègre la profession dans la communauté médicale.

En 1660, une unité de 24 lits pour l’accouchement est ouverte à l’hôtel Dieu.

Après la découverte du streptocoque hémolytique, principal responsable des infections chirurgicales par Pasteur, l’obstétrique passe aux mains des hommes. Mauriceau préconise la position allongée et Chamberlain invente les forceps.

La prise en compte de l'émotion dans la douleur

A partir de 1934, sur les observations du docteur Read, médecin de campagne, l’émotionnel est pris en compte dans le processus de la naissance. « L’accouchement naturel ne doit pas être douloureux, aucune loi ne justifiant cette souffrance. Il n’y a pas de fonctions physiologiques dans le corps humain qui soient cause de douleur, tant que celui-ci se trouve être en bonne santé », déclare-t-il, persuadé que les douleurs utérines sont provoquées par les parturientes, leurs peurs mettant en place des réflexes de défense qui entraînent des tensions neuro-musculaires dans l’utérus. Au lieu de fonctionner normalement, il se contracte en permanence, empêchant la dilatation naturelle et progressive du col.

Les recherches du savant soviétique Pavlov viennent renforcer son analyse. Puis le docteur Nicolaiev de Leningrad met au point la méthode psychoprophylactique de l’accouchement sans douleur (ASD), introduite en France par le docteur Lamaze, une préparation physique et psychologique permettant aux femmes d’enfanter sans peine.

Parmi les sages-femmes interrogées par Muriel Bonnet del Valle, l'une d'elle observe que « les douleurs ne sont pas seulement liées aux contractions mais également à la séparation physique. Il est difficile pour une mère d’accepter de laisser aller son enfant et de quitter l’état fusionnel qu’elle vient de vivre neuf mois durant. Par la naissance, elle le donne au monde et ne peut plus le protéger entièrement. Le premier rôle d’une mère est d’ouvrir son sexe pour laisser naître son bébé. Ensuite, elle doit ouvrir ses bras, pour lui apprendre à gérer la douleur et la frustration. Etre mère et femme, c’est accepter sa propre incapacité à satisfaire tous les désirs de l’être aimé. Un jour ou l’autre, toute mère se trouve confrontée à cette impuissance ».

Présence du mari au Mexique

Muriel Bonnet del Valle a suivi, dans une région du Mexique, donna Remigia, qui accompagne les parturientes.

Grâce à l’observation de la forme du ventre, de la démarche, des envies et des rêves, elle peut deviner le sexe du bébé.

Lors de l’accouchement, elle pose sur le feu une grande casserole d’eau avec au fond un morceau de cristal de roche pour repousser les impuretés. A l’approche de l’expulsion, la future maman se lève et souffle dans une bouteille de Coca Cola vide (par le passé, les femmes utilisaient une canne en bambou pour annoncer aux alentours, par le bruit émis, la naissance imminente de l’enfant).

Elle s’allonge ensuite dans un hamac. Son mari se tient derrière elle et lui insuffle son énergie.

Une fois le bébé expulsé, un linge chaud est posé sur le ventre de la maman pour faciliter le décollement du placenta. Avec une lame de rasoir nettoyée à l’alcool, le cordon ombilical est coupé, l’extrémité brûlée avec la flamme d’une bougie. Lorsqu’il tombe, le père va l’accrocher sur la branche la plus haute pour que le garçon sache grimper aux arbres et cueillir des fruits ou l'enterre près du foyer pour que la fille devienne une bonne épouse et mère.

Le placenta expulsé est enveloppé dans un linge neuf et enterré dans un endroit bien précis où l’on conduira l’enfant lorsqu’il sera malade afin qu’il guérisse.

Position debout en Inde

En Inde, la « daï » accompagne la parturiente. Elle lui prépare une tisane d’herbes destinées à renforcer les contractions. Un morceau de coton imbibé d’huile et mélangé à des médicaments doux est introduit dans son vagin pour lubrifier le passage.

Sur les dernières contractions, la femme se redresse et s’agrippe à ses propres jambes. Le cordon, coupé avec une lame en fer, est saupoudré d’herbes anti-infectieuses et magiques. Le nourrisson est plongé dans un bain tiède de cardamone et de feuilles de kapittha. Le placenta est enterré. Le père entoure la maison de branches et arrose la chambre de grains de riz pilé. Il suspend des sachets remplis d’herbes protectrices dans la chambre, autour du cou de sa femme et de son bébé.

Chaise obstétricale au Brésil

« Comment avez-vous accouché de vos huit enfants »?, demande le docteur Claudio Paciornik à l’une des femmes de la communauté indienne du Brésil où il enquête. « Comme tout le monde, répond-elle. On s’accroupit, on pousse et l’enfant vient ».

D’où son idée de mettre au point une chaise obstétricale adaptée. « Nous amenons les parturientes dans la salle de travail au dernier moment. Il nous semble important d’éviter la position allongée car le poids du fœtus et de la poche des eaux exerce une pression sur le col et ralentit le processus de dilatation. Il faut savoir que chez une femme couchée, le canal utérin qui suit la courbe du coccyx va remonter vers le plafond. En s’accroupissant, une femme va offrir une belle pente au fœtus, qui obéissant à la loi de la pesanteur peut alors plus facilement descendre. Une des premières conséquences de cette observation a été d’éliminer les forceps de notre salle de naissance. L’accouchement accroupi permet aussi une faible compression des artères et des vaisseaux, la femme perd moins de sang et les hémorragies sont évitées. Les épisiotomies sont rares car accroupie la parturiente laisse plus facilement s’ouvrir le périnée ».

Source :

La naissance, un voyage (l’accouchement à travers les peuples) , Muriel Bonnet del Valle, éditions l’Harmattan, 2000.

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