Dépasser le regard des autres : réflexions sur la normalité

Dès sa conception, l'enfant à naître est soumis au jugement, il passera ensuite sa vie sous le regard des autres.
38

Dans Huis Clos , Jean-Paul Sartre disait "l’enfer, c’est les autres". On aurait pu tout aussi bien retravailler cette citation et en obtenir la phrase suivante: l’enfer est dans le regard des autres.

Jugés, du début à la fin

D’abord à travers l’échographie de l’obstétricien, celui-là même va juger la perfection (ou non) de nos membres, de notre nuque, de notre lèvre, de nos fémurs. Tant de mesures à prendre pour rentrer dans la norme. A la naissance, le joli bébé joufflu sera envisagé, en premier lieu par ses parents, selon sa ressemblance d’avec le côté paternel ou maternel, puis les cheveux, le poids. Puis par les proches, amis, famille diverse, voire même le personnel de la maternité. Cette situation étant doublement subie par l’enfant d’une part, mais aussi par la mère qui, elle, accouche justement de son statut de mère. On la considère désormais comme telle, on va donc l’observer avec un regard neuf et juger ses moindres actes.

Subir le regard des autres n’est malheureusement pas une question d’âge. S’il est forcément des périodes où il apparaît plus pesant (à l’adolescence vraisemblablement), il peut se produire des situations d’accélération, comme par exemple faire son entrée dans sa belle-famille, intégrer un nouveau travail, un nouveau lieu de vie. Tout changement pousse à la curiosité et au jugement de valeur. Les personnes déjà présentes sur les lieux ont souvent tendance à considérer le secteur comme acquis et les nouveaux arrivants sont priés de faire leurs preuves. Tel un bizutage en règle, il faudra forcément scruter et passer au scanner les moindres détails de l’autre.

Se défaire du regard des autres

Certes plus facile à dire qu’à mettre en pratique, réussir à se défaire du regard des autres apparaît comme un immense paradoxe. Car, c’est une certitude: nous sommes tous en recherche de reconnaissance et par extension, cette reconnaissance nous la puisons chez les autres. Paraître bien, convenable, plaire, se faire aimer de… Comment donc obtenir ce sésame si nous commençons à appliquer à la lettre notre nature la plus profonde. Est-il possible de se positionner et de surcroît se faire aimer d’un groupe social spécifique en étant tels que nous sommes et sans être jugé par autrui sur notre première apparence?

S’il faut forcément s’attendre à être jugé lorsque l'on intègre une nouvelle structure, quelle qu’elle soit, il ne faut pas non plus oublier que les préjugés et les idées reçues peuvent très vite tomber lorsque l’on adopte immédiatement une attitude positive et fédératrice entre toutes les classes sociales et culturelles. Simplicité, sourire, disponibilité, bonne humeur, des qualités si rares en ces temps de crise qui, si elles apparaissent à la moindre poignée de main, rendront invisibles toutes différences. Oublier que l’on risque d’être jugé, se montrer tel que l’on est, et surtout le meilleur de ce que l’on est.

Le concept de normalité

Le mot «norme» signifie étymologiquement «règle» et par extension désigne un état conforme à la moyenne. Par opposition à «hors normes». Se fondre dans une norme, dans un moule, adapter les formes adéquates pour ne pas choquer, ne pas sortir du rang. Etre ce que l’on qualifie de «normal».

Mais qu’en est-il exactement du concept de normalité ? Si étrange que cela puisse paraître, il n’y a, pragmatiquement parlant, aucune possibilité scientifique de définir ce qu’est être «normal». Ce qui est normal pour une civilisation, une ethnie, un groupe social défini, ne le sera pas pour d’autres, que ce soit à la même époque ou bien à une époque antérieure. Les civilisations, l’histoire font changer les normes de comportements forcément liées à l’environnement culturel. Il semblerait ainsi plus judicieux de qualifier une personne de «normale» par opposition à une personne «malade», lorsque ledit cas relève d’une quelconque pathologie. Et non plus d’une simple apparence, d’un caractère ou d’un état d’esprit.

En d’autres termes : «Je suis différent(e) de vous, mais cela ne veut pas forcément dire que je suis atteint de troubles de la personnalité. Je suis tout aussi normal que vous, il se trouve simplement que notre conception de la normalité n’est pas la même. Cela ne signifie pas que l’un d’entre nous détient la vérité universelle sur ce qui est bon de faire, de dire, de voir et de penser. Abstenez-vous donc de juger mon apparence et mon caractère à votre premier regard, et prenez donc plutôt le temps de me connaître».

Ainsi, ne serait-il pas intéressant de méditer les paroles de Suzanne Sto Hélit, personnage attachant et très complexe des Annales du Disque Monde, l’œuvre exceptionnelle du romancier britannique Terry Pratchett, La Normalité est ce que l’on en fait (Le Père Porcher, Terry Pratchett, éditions l’Atalante).

Sur le même sujet