Le suicide, ou l'expérience de la dernière leçon

En France, on recense entre 10000 et 15000 suicides par an. Qu'en est-il de ceux qui restent? Comment accepter l'inacceptable?
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Avec en moyenne un suicide toutes les 50 minutes, le taux de mortalité dépasse largement celui des accidents de la route. Au-delà de la problématique immédiate posée par les causes principales de ces suicides (dépression, alcoolisme, maladie incurable, solitude, chômage...) quelles étapes vont être franchies par les proches? Famille ou ami(e)s, chacun traversera cette longue épreuve à sa façon, souvent en proie à une immense solitude. Un état de choc, une incompréhension générale...

La culpabilité

« Je n'aurais pas dû lui parler comme ça », « Pourquoi ne l’ai-je pas rappelé avant ?». A la souffrance provoquée par la disparition et l’absence de l’être cher, s’ajoute celle de la culpabilité. Les questions fusent de toutes parts. Les derniers instants sont analysés avec minutie, les uns après les autres. Il est souvent bien difficile de se rendre à l’évidence d’un acte volontaire, délibéré. Se raccrocher à un détail: et si c’était un accident, finalement, après tout? Penser à n’importe quoi, mais surtout nier l’instant par dessus tout: non, il n’a pas pu faire ça, pas lui !

La culpabilité est un sentiment normal. Le contraire serait étonnant. Et même si elle est exprimée différemment chez chacun, l’essentiel reste dans la remise en question de soi. Accepter de ne pas avoir pu user de super-pouvoirs, et, ce, malgré toute la bonne volonté dont on ait pu faire preuve. Aider l’autre est possible, jusqu’à certaines limites. Lui seul décide de les fixer. A l’impossible, nul n’est tenu.

Le deuil

La longue phase du deuil entre alors en action. Le repli sur soi, l’alternance d’euphorie, d’associabilité, de tristesse. La dépression guette, l’envie de le/la rejoindre. Il m’a quitté, elle nous a abandonné. Osciller entre colère, détresse, hystérie. Les rôles familiaux sont redistribués instinctivement. Comme pour palier l’absence. Il ne s’agit plus de vivre comme avant. Non, il ne sera désormais plus possible de vivre comme avant, puisque cela signifierait une acceptation de l’acte et l’acte en lui-même est inacceptable.

Comme amputés d’un membre ou d’un organe quasi vital, ceux qui restent doivent désormais apprendre à vivre sans l’être cher. Il ne se passera pas une journée sans que leurs pensées se dirigent vers lui. Tout ce qui aurait pu être fait avec lui, tout ce qu’il découvrirait s’il était là. Le temps qui passe n’arrange pas les choses et à la différence d’une mort naturelle, ne les cicatrise pas non plus. La plaie est simplement pansée mais prête à être ré-ouverte à chaque occasion: un anniversaire, une fête de famille, un évènement heureux.

Une mort honteuse ?

Affronter le regard des autres. La douleur est intense lorsqu’il faut parler de cette mort-là en société. Il va sans dire qu’annoncer une mort naturelle est évidemment moins spectaculaire qu’un suicide. Le suicide fascine, intrigue, questionne: que se passait-il dans le quotidien de cette femme pour qu’elle en arrive là? Cet homme avait tout pour être heureux, une famille, une femme aimante... qu’est ce qui clochait finalement? Les discours bienveillants iront bon train: famille de fous, intolérance, insignifiance, désamour, morbidité, absence. Les spéculations aussi "on dit que… L’avez-vous entendu ce jour-là? Il n’avait pas l’air dans son assiette… Ah oui, c’était prévisible". Chaque voisin ira de sa petite phrase, de son commentaire qu’il espèrera productif et judicieux. "Moi, je le connaissais bien, c’était mon ami". Le regard des autres est souvent douloureux pour la famille qui reste. Elle se retrouve au centre de toutes les suppositions. Déjà obligée de procéder aux déclarations judiciaires d’usage "votre mari était-il droitier ou gaucher?", la prise en charge psychologique est rarement instantanée. La violence du geste associée à sa symbolique est assourdissante.

Un libre arbitre

S’il est un droit, une liberté que l’homme devrait disposer avant toute autre, c’est bien celle de choisir sa mort. Il n’y a qu’une seule certitude ici bas qui nous accompagne du jour de notre conception à celui de notre dernier souffle, c’est celle de notre mort. Naître et grandir en ayant pour unique finalité la disparition de notre être tout entier. Quelle perspective peu réjouissante. Alors pourquoi donc diaboliser un tel acte? Ceux-là même qui ont eu recours au suicide avaient probablement quelques instants avant, déjà basculé dans une autre dimension. Ce monde-là devenu trop étroit pour eux. Trop bancal, trop suffocant. Pourtant, c’est bien ce message-là que veulent transmettre la plupart de ceux qui ont cette volonté et qui décident d’en finir en laissant quelques phrases à l’attention de leurs proches. "C’est mon propre choix, ma décision, mon libre arbitre".

Certains proches se réfugieront dans une étude minutieuse du psychisme de l’absent "il était malade, fou, déprimé, il n’avait plus le goût de la vie". Il faudra obligatoirement trouver une raison, expliquer, rationnaliser la chose à tout prix. Trouver un coupable, pourquoi pas: la société? Un patron? Des parents? Une épouse? Des dettes… Mais alors qu’en est-il de ceux qui sont désignés comme en pleine possessions de leurs facultés mentales au jour de leur suicide? Car il y en a. Y avait-il alors une pathologie non décelée? Latente? Aurait-il été possible de faire quelque chose en amont? Jusqu’où faut-il donc remonter pour trouver l’élément déclencheur?

La dernière leçon

Dans son livre intitulé La Dernière Leçon , Noëlle Châtelet souhaitait rendre un hommage à sa mère, Mireille Jospin. Brillante sage-femme engagée dans les plus grandes causes féminines. Née en 1910, elle traverse le XXè siècle avec un regard objectif et milite pour la contraception, l’éducation sexuelle ou encore la pilule du lendemain. Arrivée à l’âge de 92 ans, Mireille Jospin avait décidé d’en finir, parce que le corps ne suivait plus. Et qu’il fallait bien que cela s’arrête un jour. C’est alors, qu’en pleine possession de toutes ses facultés mentales, elle s’est mise à préparer ses proches à son absence. Les habituer à l’idée de la mort comme quelque chose de naturel.

Sans larmes et sans colère, Noëlle Châtelet nous raconte dans cet ouvrage comment, jour après jour, tout s’est mis en place pour qu’elle accepte la décision de sa mère. Pour qu’elle chasse cette peur du plus profond d’elle-même, cette peur de l’absence, du départ infini de l’autre. Peu à peu, elle a donc fait l’expérience de l’inacceptable, pour au final la laisser partir dans le respect de ses propres volontés. Noëlle Châtelet a eu cette «chance» d’être préparée à ce départ. Si tant est que l’on puisse appeler cela une chance. Mais au final, un suicide reste un suicide, un acte personnel.

Comment peut-on juger un tel acte en ce sens qu’il n’en existe pas de plus intime ?

« Je n’ai pas décidé d’arriver dans cette vie, s’il m’est tant insupportable de continuer à affronter mon existence, laissez-moi donc au moins décider de ma mort, ne me jugez pas, réjouissez vous plutôt des moments qui nous aurons été donné de partager et sachez qu’il en a été de ma seule volonté ».

Le respect, l’amour et la compréhension semblent donc les seules armes dont disposent ceux qui restent après un suicide. Forts de cette dernière leçon, ils pourront alors commencer à avancer non pas sans l’autre mais avec lui, dans l’immensité de son souvenir.

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