Anorexie : la publicité est-elle un bon moyen de prévention ?

La mort d'Isabelle Caro pose question: cette "starification" de la maigreur à des fins commerciales ne va-t-elle pas à l'encontre de l'intérêt des malades?

Isabelle Caro, figure emblématique de la lutte contre l’anorexie, est décédée le 17 novembre dernier à l’âge de 28 ans. Son corps décharné, illustrant une campagne publicitaire pour une marque de vêtements, avait crée la polémique en 2007.

Quatre ans après, que peut-on dire de l’impact de cette campagne ? N’a-t-elle été qu’un "coup de buzz" au bénéfice de la marque ? Est-ce que montrer la maigreur sert l’intérêt des malades ? Explications.

Une campagne controversée

Le nom d’Isabelle Caro n’est pas très connu du grand public. En revanche, nombreux sont ceux qui se souviennent de son visage et de son corps à la maigreur cadavérique, illustrant la publicité pour la marque No-l-ita. Cette campagne, shootée par le célèbre photographe Oliviero Toscani, voulait faire passer un message contre l’anorexie.

A l’époque, le mannequin pesait 34 kilos pour 1m64 et souhaitait "alerter les jeunes filles en leur montrant les dangers des régimes, des diktats de la mode et des ravages de l'anorexie". "Le but c'est de choquer pour sensibiliser", expliquait-elle. Cette campagne avait crée la polémique et l'IAP, organisme de contrôle de la publicité en Italie, avait décidé de l’interdire le 19 octobre 2007.

Faut-il montrer les ravages de l’anorexie ?

La publicité-choc pose question, même quatre ans après. A l’époque, de nombreux professionnels travaillant avec des personnes atteintes d’anorexie avaient tiré la sonnette d’alarme : cette campagne risquait d’être contre-productive. En effet, même si l’image du corps décharné peut faire frissonner la plupart d’entre nous, elle reste fascinante pour les anorexiques et peut même inciter des jeunes filles à franchir le pas. De nombreuses images d'Isabelle Caro avaient en effet été reprises sur les sites se proclamant "pro-ana" et vantant les mérites supposés de l'anorexie. Mercredi, on pouvait trouver sur l'un de ces sites au sujet de la mort d'Isabelle Caro, une photo d'elle assortie du commentaire "Mourrez jeune, restez jolie".

En outre, la déformation de l’image et le trouble du schéma corporel sont une des caractéristiques de l’anorexie. Lorsque ces jeunes filles se regardent dans le miroir, elles se trouvent énormes : est-ce qu’en regardant cette publicité cela leur permettra, en voyant une autre comme elles, de "se voir" enfin telles qu’elles sont ? Rien n’est moins sûr.

Pas sûr non plus que cette campagne ait un réel rôle de prévention : autant prôner l’utilisation du préservatif dans la lutte contre le sida est utile, autant la problématique de l’anorexie est plus complexe. C'est une maladie aux causes profondes et multiples, et la connaissance a priori de ses ravages n’empêchera personne de devenir anorexique. Il a d’ailleurs été prouvé que cette maladie agissait comme une sorte de toxicomanie (le cerveau des patientes sécréterait de grandes quantités d’endorphines, d’où phénomène de dépendance à l’amaigrissement). Vouloir lutter contre cette toxicomanie par une image risque par conséquent d’être aussi peu efficace que les images de poumons cancéreux imprimées sur les paquets de cigarettes dans certains pays.

La campagne vue du côté des malades

Même si de nombreux anorexiques restent fascinés par Isabelle Caro, nombre d’entre eux sont sévères envers la campagne et la surmédiatisation de la maladie. Ainsi, Lau83, temoigne-t-elle dans un forum de marieclaire.fr: "Cette caricature peut avoir pour effet pervers de troubler les victimes de l'anorexie comme moi, qui ne se reconnaitront certainement pas en cette personne (…) Je suis opposée au traitement médiatique qui est adopté, et je trouve dangereux d'exhiber Isabelle CARRO de la sorte (...) La télé qui "starifie" à tout va des inconnus de toutes sortes montre depuis quelques temps qu'elle se complait à montrer des images choc, des individus à part, des bêtes de foire. Audimat garanti !(…) Focaliser sur une seule personne, déballer ses os, son histoire va-t-il effrayer ou au contraire donner envie à cette fille l'envie de faire pareil ou pire pour attirer les regards sur elle ?".

Marilyn, créatrice d'un des premiers sites pro-anas, déclare quant à elle: "avec ses photos glamour, elle entraîne une starification de la maladie. Alors qu'on dénonce les mannequins filiformes partout, elle affiche cette maigreur en couverture d'un livre!"

Campagne de prévention ou coup de pub ?

On peut se poser légitimement la question. A part la photo choc, qu’a proposé la marque pour venir en aide aux malades ou aux structures existantes ? A-t-elle agi à son petit niveau pour recruter des mannequins aux mensurations réalistes ? Un clic sur son site suffit à vérifier que non. On y retrouve des mannequins tout aussi maigres que ceux présentés par le monde de la mode, dénoncé par Toscani lui-même.

On peut également douter de l’empathie du photographe à l’égard de la cause anorexique et des malades, dont faisait partie Isabelle Caro. Celui-ci déclarait à Libération en 2007: "Isabelle a contacté la marque No-l-ita pour se faire prêter des vêtements. Elle s'est vu envoyer des fringues de taille 40. C'est moi qui leur ai dit de faire ça : elle veut faire le mannequin, eh bien le message est non, un mannequin ne doit pas être anorexique mais avoir une taille normale, et 40, voilà une taille normale." Un geste qui n’est pas dénué de cruauté. Plus récemment, il s’est de nouveau exprimé en des termes très violents après sa mort: "Hélas, je n'ai pas un bon souvenir d'Isabelle. Elle était très égoïste et très imbue d'elle-même, et cela, jusqu'à sa mort". Et d'ajouter : "Elle n'a jamais compris qu'elle n'était pas mannequin. C'était une fille malade, elle pensait avoir du succès en tant qu'actrice, mais elle s'est montée la tête. Elle n'avait aucun talent que celui d'être anorexique. En cultivant sa maladie à l'extrême dans la presse, elle est devenue victime d'elle-même. C'était une damnée et les médias ont contribué à sa mort". Une énième provocation, mais de mauvais goût et qui rend peu crédible son "combat" médiatique contre l'anorexie.

Quatre ans après cette campagne, la multiplication des projets et propositions de lois visant à combattre cette maladie est significative, preuve que les mentalités évoluent progressivement. "Aujourd'hui, en France, il y a une réprobation générale de l'apologie de l'anorexie", estime Maître Guillaume Le Foyer De Costil, interrogé par Le Nouvel Observateur. Quand on l'interroge sur l'efficacité de ces propositions, l'avocat se montre assez sceptique. Selon lui, la France s'attaque aux effets et non aux causes de la maladie. "L'anorexie n'a pas comme origine - et c'est là à mon avis que les gens se trompent - ce que l'on voit dans la presse. L'origine de cette maladie, c'est un dérèglement mental". Il y a donc encore un long travail d’éducation à faire.

Sources :

http://generation-non-non.blogs.nouvelobs.com/archive/2011/01/06/laurence-pieau-il-ne-faut-pas-toujours-jeter-la-pierre-aux-m.html

http://www.lepost.fr/article/2008/05/15/1193615_grace-a-mon-site-pro-anorexique-je-m-en-suis-sortie.html

http://www.liberation.fr/portrait/0101111946-os-secours

http://forums.marieclaire.fr/marieclaire/Reagissezauxarticlesdumagazine/anorexie-ravages-montrer-sujet_148_1.htm

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