Le poil: un objet politique, reflet de notre époque

L'épilation n'est pas une simple question esthétique. Découvrez la place du poil dans l'histoire et ce que son éradication à tout prix dit de notre société.
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De nos jours, le consensus autour de la question de l’épilation est tel que la question que se posent les femmes n'est pas "dois-je m’épiler ou pas ?" mais "comment me débarrasser du poil le plus longtemps possible?".

La pilosité est associée à l’animalité, au manque d’hygiène, et suscite toutes les méfiances. Il n’en n’a cependant pas toujours été ainsi, et cette éradication du poil à tout prix en dit long sur notre société. Décryptage.

La place du poil dans l’histoire

L’éradication du poil est une préoccupation ancestrale puisqu’on a retrouvé les premières pinces à épiler rudimentaires dans des sépultures datant de la préhistoire. Plus tard, à l’époque romaine, les jeunes hommes de la bourgeoisie pratiquaient l’épilation des jambes, certains même l’épilation intégrale. Les méthodes en usage étaient la coquille de noix incandescente et la résine. Ces techniques ont évolué au cours du temps et l’on note un véritable changement à partir des croisades, lorsque les chevaliers francs rencontrent en Orient des femmes épilées et rapportent des usages empruntés aux populations conquises : les bains en étuve et l’épilation, essentiellement du front, des aisselles et parfois du pubis. L’usage de la cire chaude commence alors à se répandre.

Puis, jusqu’au XIXe siècle, l'engouement pour l'épilation du corps s'essouffle et il faut attendre le début du XXe siècle et l’apparition des bains de mers et des vêtements courts pour la remettre au goût du jour. Au début des années 70, le poil devient un instrument de revendication féministe et est valorisé par le mouvement hippie. L’épilation est donc honnie, au même titre que les bas ou les talons aiguilles.

Les cheveux longs et la pilosité naturelle, symboles des années hippies, cèdent ensuite la place au diktat hygiéniste du menton rasé et du corps glabre : les années 80-90 marquent un retour en force de l’extermination du poil. La banalisation de l’imagerie pornographique, le port du string et du maillot brésilien ainsi que l’hygiénisme venu des Etats-Unis érigent l’absence de pilosité en signe de séduction et d’hygiène, aussi bien pour la gent féminine que masculine.

Le poil en 2010-2011

Le poil, au même titre que les cheveux, est soumis aux canons de la beauté et aux diktats de la mode. Même si la plupart des femmes représentées dans l’art sont glabres, de nombreux peintres de Modigliani à Klimt (le premier à représenter le sexe de façon réaliste étant Courbet en 1866) peignent les corps féminins avec leur pilosité. Emile Zola, à la même époque en fait même un argument de sensualité dans son roman "Nana" : "Nana était nue. Elle était nue avec une tranquille audace, certaine de la toute-puissance de sa chair. Une simple gaze l’enveloppait (…) C’était Vénus naissant des flots, n’ayant pour voile que ses cheveux. Et, lorsque Nana levait les bras, on apercevait, aux feux de la rampe, les poils d’or de ses aisselles". Puis, plus loin : "Nana était toute velue, un duvet de rousse faisait de son corps un velours".

Censuré jusque dans les années 70 en occident (les photos de Playboy étaient retouchées au pinceau pour le faire disparaître), interdit jusqu’à peu dans le cinéma et la bande dessinée japonaise, le poil semble être redevenu un ennemi à éradiquer. Et les diktats de la mode n’y sont pas étrangers. Le magazine « Elle », jamais avare en terme de néologismes, a officialisé en janvier dernier le qualificatif de la femme qui suit la tendance de l’épilation intégrale en ces termes : "foufounista". Après la fashionista accro à la mode, la recessionista, experte en bons plans, voici la "foufounista" ! Les esthéticiennes confirment la tendance et constatent une augmentation constante de la demande d’épilations intégrales. Selon elles, les ¾ des clientes adeptes de ce type de prestations sont âgées de 18 à 25 ans, signe d’un véritable changement de mentalité (1).

On glorifie la peau lisse, que l’on juge plus esthétique, plus hygiénique, moins animale alors qu’en réalité, cette épaisse toison intime est l'une des rares choses qui distingue les humains des singes. Car, contrairement à nous, nos cousins primates possèdent un duvet nettement plus fin à cet endroit précis que sur le reste de leur corps (2). La mode du maillot brésilien et du string, ainsi que la banalisation de l’imagerie pornographique, ont également amplifié le phénomène. Les fabricants se frottent les mains car le marché représente une manne financière qui n’est pas près de s’essouffler. Le chiffre d'affaires annuel du marché de l'épilation féminine a progressé de près de 5% en avril 2010 (3) et il était estimé au niveau mondial à 1,8 milliard de dollars en 2008, selon le Wall Street Journal (4).

Le poil, un objet militant

Face à cette radicalisation de l’épilation, érigée en mode de vie, la révolte s’organise ! Ainsi, le MIEL (Mouvement international pour une écologie libidinale) brandit le poil comme le symbole d’un nouveau féminisme, et lutte pour la revalorisation de la pilosité naturelle. Selon cette organisation, qui vise à "décoloniser les esprits", il n’y a pas de petit combat féministe et la libération de la femme passe aussi par la faculté de disposer de son corps comme elle l’entend. Arrêter de s’épiler devient donc un acte militant, une façon de s’extraire du contrôle social et du diktat de la publicité. Les hommes, nouvelles cibles du marché de l’épilation, sont eux aussi appelés à grossir les rangs et à sortir de leur statut d’ "homme objet".

Autre association féministe qui érige le poil en instrument de contestation, "La Barbe", groupe d’action qui envahit les lieux traditionnellement dominés par les hommes en revêtant des barbes postiches (AG de syndicat, conseil d’administration, jury de festival). Le but : rendre visible l’absence des femmes dans les milieux les plus influents.

Epilé, laserisé, rasé, le poil résiste et reste un symbole fort de revendication et de questionnement sur la place des femmes dans notre société. Nous sommes donc loin d’une simple considération esthétique.

Si vous souhaitez à votre manière réhabiliter le poil sans pour autant renoncer à votre épilation, c’est désormais possible. Le duo artistique finlandais " Nutty tarts " propose sur son site internet trois modèles de sous-vêtements velus. Une façon drôle et décalée de se mettre à poil.

(1) http://oser.wordpress.com/2010/11/07/la-tyrannie-de-lepilation/

(2) http://www.lematin.ch/tendances/societe/sert-toison-intime-303255

(3) http://www.leparisien.fr/laparisienne/beaute/le-marche-de-l-epilation-feminine-a-progresse-de-pres-de-5-en-avril-2010-31-05-2010-946006.php

(4) http://oser.wordpress.com/2010/11/07/la-tyrannie-de-lepilation/

Pour en savoir plus:

Le site du MIEL

Le site de la Barbe

Le livre "Défense du poil", de Stéphane Rose

Lire aussi sur le même sujet l'excellent article de Marc Ferec : Hommes : exit le poil, la mode du torse lisse et de l'épilation

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