Authentiquement français, roman vrai de la génération Mitterrand

Tout en retraçant la campagne présidentielle de 1981, Bruno Roger-Petit livre, en creux, une autre "certaine idée de la France".

C'est à se demander pourquoi personne n'y avait pensé avant. Les journalistes politiques ont tant glosé sur le côté romanesque de François Mitterrand, qu'on s'étonne qu'il ait fallu attendre 30 ans pour que l'un d'entre eux le transforme, enfin, en un personnage de roman. C'est fait. Et bien fait. Mêlant habilement réalité et fiction, Bruno Roger-Petit dresse habilement un portrait en clair obscur de l'ancien président socialiste. Tenant la plume de Philippe, un ami de jeunesse du candidat, ce spécialiste du PS, lève le voile sur les coulisses de la campagne présidentielle de 1981. Tout y passe: la guerre intestine avec Michel Rocard, la candidature Coluche, les éructations de George Marchais, la suffisance du président sortant, les coteries journalistiques...

Journal de campagne...

Certes, à première vue, on pourrait se dire que l'on sait tout cela. Evidemment, de l'irruption de Séguéla et des pros du marketing dans le champ politique, à Giscard téléphonant aux permanents du RPR entre les deux tours, la plupart des anecdotes croustillantes ont déjà été racontées. Bien sûr, même les lecteurs les moins au fait de l'histoire politique connaissent la fin de l'histoire. Et pourtant... Trente ans après le 10 mai 1981, la fascination opère encore. Mieux: en suivant sous la plume du mystérieux Philippe les tours et détours de la campagne, on se prend à trembler en devinant les chausse-trappes, à s'énerver devant le double jeu des acteurs. Et, prouesse, parfois même à douter du résultat final.

Car c'est bien là le talent de Bruno Roger-Petit : en inventant un narrateur, Philippe, ami intime de François Mitterrand depuis les bancs de la fac de droit, le journaliste politique réussit non seulement à instiller un peu de suspens là où il ne devrait plus y en avoir, mais aussi à dévoiler un peu de la part d'ombre de l'ancien président, à éclairer son tortueux parcours. Plus que les quelques mois qui, de juillet 1980 à mai 1981, lui ont permis d'accéder à la magistrature suprême, c'est tout un destin qui est ainsi retracé.

... et roman vrai d'une génération

Plus qu'un journal de campagne, c'est même le portrait de la "génération Mitterrand" que dessine Bruno Roger-Petit. Attention, pas celle des affiches signées Séguéla, celle du bambin joufflu aux yeux bleu azur et pleins d'espérance donnant sa main potelée à celle ferme et ridée d'un quasi-vieillard. Pas, non plus, celle des dirigeants étudiants, conseillers ministériels et éléphants en devenir, grandis à l'ombre du pouvoir durant les deux septennats et qui, la cinquantaine désormais bien tassée, courent après depuis bientôt 17 ans... Non, celle, plus authentique, des gamins de la Grande Guerre, biberonnés au son du clairon et dans la haine du boche ; élevée à l'ombre du clocher, dans le souvenir des poilus, l'amour des classiques et l'attachement à la terre. Celle qui, encore adolescente, découvrit la politique à la lecture de Péguy ou de Maurras, puis y entra en défilant sous les calicots des Ligues ou les banderoles du Front populaire. Celle qui, à peine parvenue dans l'âge mur, en 1940, attendit pour choisir ou bien choisit d'attendre. Bref, celle de François et Philippe, les deux personnages de ce roman en clair obscur.

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