Minuit fait swinguer Paris : le dernier film de Woody Allen

Après Matchpoint et Vicky Cristina Barcelona, Woody Allen réenchante son cinéma, usant avec complicité des clichés cinématographiques.
13

Dans ce nouveau film, comme dans la Rose pourpre du Caire ou le Sortilège du scorpion de Jade, le réalisateur démontre son talent particulier lorsqu'il s'agit de traiter du sentiment de frustration et des névroses. Grâce à sa caméra fantasque et ingénieuse, la vie devient légère pour ses personnages autorisés à fuir, par une porte dérobée, cette existence morne qui les mine pour vivre des aventures rebondissantes. C'est ce qui se passe une fois de plus dans Minuit à Paris, avec un retournement espiègle de l'intrigue transportant le protagoniste en mal d'inspiration vers un passé fantasmé, dans le Paris de ses rêves. En effectuant un va-et-vient fantastique entre mythe de l'âge d'or et réalité brutale, le personnage principal espère ainsi capturer l'image de son bonheur perdu pour la rapporter dans la vraie vie. Echouant dans sa quête poétique et ambitieuse, il parvient toutefois à se relier à son destin et se réconcilier avec le présent.

Conte de fée contemporain

Ludique et euphorique est la machine à rêver de Woody Allen. Empruntant les ressorts de son scénario à l'innocence du cinéma d'antan, celui de Méliès, par exemple, autant qu'au charme des contes de fée, le réalisateur met en scène un jeune couple d'américains en goguette à Paris, duo de touristes amoureux sur le point de se marier mais dont le couple est mal assorti. Gil et Inez ne font pas cause commune. Le premier est un écrivain bohême, nostalgique et amoureux de Paris. La seconde, fille de riches conservateurs, se comporte en touriste américaine matérialiste et conventionnelle. Un soir de promenade solitaire, le personnage de Gil est précipité dans son Paris fétiche des années 1920, à la faveur des douzes coups de minuit frappés par le magicien Woody. Une antique limousine - qui tient lieu à la fois de carosse-citrouille et de machine à remonter le temps - enlève notre personnage qui s'est laissé inviter par l'un de ses occupants, l'écrivain Scott Fitzgerald en personne. Yeux écarquillés, virée étourdissante et flamboyante arrosée de champagne et d'alcools forts dans le Paris de l'avant-garde artistique qui s'amuse, batifole et crée ; il devient possible, pour Gil comme pour le spectateur, de côtoyer les monstres sacrés de l'utopie, de Cole Porter à Dali, en passant par Hemingway, Picasso, Bunuel. Délaissant sa fade romance avec Inez le jour, Gil prend goût à cette expérience extatique hors du temps, lorsque sonne minuit et que surgit la limousine à remonter le temps. Une nuit, dans le salon de la poétesse Gertrude Stein, il rencontre l'égérie de Picasso et d'autres artistes célèbres, la belle Adriana, qu'il va poursuivre avec passion à travers les méandres du temps.

Changement de dimension, jeu de rôle et fausses pistes

Dupé dès les premières séquences par une succession de plans poussifs, un diaporama d'ennuyeuses cartes postales chic et toc du Moulin rouge, de la Tour Eiffel, de la pyramide du Louvre et des autres sites incontournables pour touristes, le spectateur d'abord incrédule se laisse finalement conduire de la dimension narrative plate où se joue le méli-mélo sentimental touristique, vers une dimension fantastico-philosophique, réjouissante et pétillante, sur les pas de Gil et de ses péripéties anachroniques. Le thème central, cher à Woody Allen, que constitue l'éternelle insatisfaction au coeur des êtres, prend magistralement tout son sens dans cette ingénieuse mise en abîmes. Elle donne à la fois l'occasion de déjouer les attentes et la passivité du spectateur, qui choisit ou non de se laisser ensorceler, et au réalisateur, celle de se dépasser dans la veine d'inspiration magique qu'il exploite depuis toujours, en revisitant son oeuvre et ses meilleurs opus. Ce que nous dit ce conte philosophique sur l'inspiration artistique, c'est que non seulement chacun d'entre nous a accès au rêve, lequel permet de rendre la vie supportable, mais encore qu'il est nécessaire de sortir des cadres préétablis, pour espérer entretenir la flamme du Moi créateur. Manière également, pour le cinéaste de 75 ans, de signaler la vitalité et l'impermanence de sa propre inspiration. Déplaçant ainsi le centre de gravité de l'histoire, il nous fait basculer de la carte postale à deux dimensions du Paris des années 2000, dans la quatrième dimension, dans une mise en scène hallucinante des monstres sacrés de l'utopie, des Dali, Bunuel, Hemingway, qui n'ont rien à voir avec les simples apparitions fantomatiques d'un musée Grévin. En chair et en os, ils reviennent d'entre les morts comme autant d'hologrammes convoqués par Woody Allen, afin de nous donner des conseils de tous les jours, témoigner de l'universalité de leur pensée ou de l'héritage artistique. A moins de confier sa soif de culture et de connaissances à des guides-conférenciers expérimentés et passionnés, rien ne vaut ce retour radical et imaginaire dans le passé, au contact personnel d'éternels maîtres à penser.

Il faut réinjecter l'éternité dans le présent de la vie

Pour Nietzsche, rien de plus naturel en effet, que de se chercher un héritage, une parentée où puiser nos forces, un passé où se trouve l'énergie de notre sensibilité future; nos dons potentiels proviendraient des forces qui nous ont été léguées par les oeuvres du passé. D'où la place importante occupée dans le film par l'histoire de l'art. Le personnage de Gil est suffisamment réceptif, mûr, innocent ou appollinien, pour entreprendre ce voyage et accéder à cette expérience hors champs; c'est notre guide le plus sûr. Et que l'on ne s'y méprenne pas, cette plongée dans les riches heures de Paname n'a pas seulement pour ambition de vanter ses charmes nostalgiques, même s'il leur rend un flamboyant hommage. Il nous fait comprendre au contraire que l'art est le mensonge le plus nécessaire à la vie pour guérir de cette nostalgie, lorsqu'il embellit le présent. Nier son pouvoir intemporel, c'est peut-être finalement s'exposer au néant, comme le montre cette séquence humoristique du film, où le personnage de Gad Elmaleh trébube sur une marche du temps et tombe dans les oubliettes de l'histoire. Avec une telle maestria, tout le monde a envie de dire : I love you, Woody Allen .

Sur le même sujet