Alain Juppé : atouts et handicaps pour une diplomatie différente

Le nouveau patron du Quai d'Orsay veut donner un nouveau souffle à la politique étrangère de la France. Mais quelle est sa marge de manœuvre ?
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On l’appelle déjà «le vice-président» . On affirme également qu’Alain Juppé, le nouveau patron du Quai d’Orsay , a obtenu des garanties pour mener à bien une politique étrangère à la fois crédible et différente. C’est vrai que Claude Guéant lui laisse le champ libre depuis qu’il a quitté le poste de secrétaire général de l’Élysée pour prendre l’Intérieur. C’est vrai aussi que François Fillon , une fois de plus, semble affaibli , notamment par son voyage en Égypte, même s’il a su éviter la polémique : il a été dépossédé de son rôle de Premier ministre puisque c’est le Président lui-même qui a annoncé le remaniement.

Est-ce à dire que les conditions sont réunies pour que le nouveau ministre des Affaires étrangères puisse mettre en place, en à peine plus d’un an, une diplomatie à la fois originale et audible ? Analyse des atouts d’Alain Juppé et de ses handicaps.

Les atouts pour une diplomatie différente

  • C’est Nicolas Sarkozy qui est venu le chercher. Alain Juppé a posé ses conditions. Il faut dire qu’il ne souhaitait pas quitter son poste de ministre de la Défense et il a fallu toute la persuasion du chef de l’État pour le convaincre.
  • Le départ de Claude Guéant. Avant d’accepter, Alain Juppé a demandé et obtenu le départ de Claude Guéant, l’homme qui, dans l’ombre, tirait les ficelles, avec Jean David Lewitte , de la diplomatie Française en traitant directement avec Nicolas Sarkozy. Ainsi, un épisode du type de celui de la libération des infirmières bulgares en échange d’une visite d’État du colonel Kadhafi serait, en principe impensable sous Alain Juppé.
  • La tête de Boris Boillon. Le nouveau ministre pourrait demander le déplacement de Boris Boillon , le nouvel ambassadeur de France à Tunis qui, à peine installé, a provoqué la colère du peuple tunisien.
  • Une forte personnalité et de l’expérience. Contrairement à ses prédécesseurs, Hervé de Charrette, Bernard Kouchner ou encore Michèle Alliot-Marie , Alain Juppé a de l’expérience et une forte personnalité, tout comme l’ancien patron du Quai d’Orsay Hubert Védrine ou encore Dominique de Villepin. Cela devrait lui permettre de s’opposer, si nécessaire à Nicolas Sarkozy, et d’éviter ainsi une nouvelle «affaire Florence Cassez».
  • Un homme libre. La particularité d’Alain Juppé, et son point commun avec les deux autres nouveaux ministres, Claude Guéant et Gérard Longuet, c’est qu’ il ne se comporte pas en courtisan vis à vis du chef de l’État. Un atout en cette période de pré-campagne car Nicolas Sarkozy a besoin d’entendre la vérité pour apprécier au mieux les situations avant la bataille électorale.
  • Il est apprécié des ambassadeurs. Il a été un ministre des Affaires étrangères de qualité de 1993 à 1995 et les ambassadeurs gardent de lui un excellent souvenir. Non seulement de cette période déjà lointaine, mais aussi et surtout d’une tribune parue en juillet dernier dans Le Monde , co-signée avec son ancien collègue Hubert Védrine , et titrée «Cessez d'affaiblir le Quai d'Orsay!»: Les deux anciens ministres des Affaires étrangères dénonçaient alors l’importante réduction du budget du Quai d’Orsay.
  • Faire taire le groupe Marly . Ce groupe anonyme a critiqué ouvertement, toujours dans Le Monde, «la politique étrangère incohérente et inaudible » de la France. Il devrait rentrer dans le rang, après la nomination d’Alain Juppé. A condition que celui-ci obtienne ce que ses prédécesseurs n’avaient pas réussi à avoir : une rallonge du budget du Quai d’Orsay. De toutes façons, les ambassadeurs devraient de nouveau être écoutés par un ministre qui, voici plus de 15 ans, a toujours tenu compte de leurs rapports.
  • Un président «présidentiable». Le futur candidat a besoin d’ une dimension internationale pour être réélu . Nicolas Sarkozy va s’appuyer sur son nouveau ministre car il doit démontrer, au monde mais aussi aux Français, qu’il est un homme d’État capable de réussir sa présidence du G8 et du G20.
  • L'Union pour la Méditerranée. Le Président a donné le sentiment, dans son allocution télévisée du 27 février, qu’il entendait désormais accompagner les révolutions arabes et ne plus les suivre. Il a notamment évoqué la relance de l’Union pour la Méditerranée . Ce projet, lancé un peu à-la-va-vite à l’été 2008 par Henri Guaino à la demande de l’Élysée, devrait faire l’objet d’un grand chantier à venir.
  • L'Europe. Le chef de l'État compte enfin sur Alain Juppé pour tenter de relancer le moteur franco-allemand dans une période où notre voisin d’Outre-Rhin, doté de finances assainies et d’une économie dynamique, semble vouloir faire cavalier seul.
  • La France est capable de temps en temps d’un «coups d’éclat. Il y a eu le «Vive le Québec libre» du général de Gaulle, puis le coup de colère de Jacques Chirac en Israel , et enfin le «non» de Dominique de Villepin à la guerre en Irak . Notre pays est certes, affaibli sur le plan diplomatique, mais il est capable de réussir des «coups» qui rendent leur fierté à nos concitoyens. Alain Juppé doit trouver le bon thème et le bon moment, et prendre exemple dans l’Histoire de France.

Les handicaps pour une diplomatie originale et audible

  • La politique étrangère au service de la politique intérieure. Le président de la République veut lancer un débat sur l’islam, après celui, avorté et largement décrié, sur l’identité nationale. Les risques de dérapages peuvent fragiliser l’ambition nouvelle de la France de se réconcilier avec ses voisins arabes. Conscient du danger, François Fillon, sur Europe1 , assure qu’il va prendre «des garanties».
  • La menace brandie d’une immigration incontrôlable. C’est Nicolas Sarkozy, qui a évoqué ce sujet sensible pendant son allocution télévisée du 27 janvier. Il s’est voulu à la fois rassurant pour son électorat et inquiet de voir des centaines de milliers de migrants arriver en Europe , à la faveur des révolutions arabes. Une manière pour le candidat à la présidentielle de chasser sur les terres du Front National et de Marine Le Pen, mais aussi un risque pour la diplomatie française.
  • Le G8 et le G20, opportunités de politique intérieure. Nicolas Sarkozy compte bien se servir de la présidence tournante pour montrer ses capacités à prendre une dimension internationale. Pour autant, la diplomatie française ne peut dépendre des aléas de la politique intérieure.
  • Une diplomatie alignée sur les Etats-Unis. L’entrée de la France dans l’Otan a marqué la fin de l’indépendance française vis-à-vis des Américains. On se souvient que le chiraquien Alain Juppé, à peine nommé ministre de la Défense, a dû manger son chapeau en participant au sommet du 18 novembre dernier.
  • Le rapprochement de la France vis-à-vis d’Israël. Il a entraîné, naturellement, un éloignement avec les pays arabes, et ce au plus mauvais moment. Comment maintenir un équilibre sans dégrader les relations avec les Etats-Unis, c’est l’un des nombreux défis qui attendent Alain Juppé.
  • Le bourbier afghan. La France parviendra-t-elle à sortir du bourbier de l’Afghanistan dans lequel 54 soldats français ont perdu la vie depuis 2001 ? La encore, il s’agit de préserver les intérêts de notre pays sans se fâcher avec le grand frère américain.
  • Le poids de notre passé de colonisateur. Partout dans le Maghreb, mais aussi en Afrique, la France est l’objet d’une sorte d’amour-haine avec les populations de ses anciennes colonies. En Côte d’Ivoire, mais encore en Tunisie, en Algérie, au Maroc, elle a perdu son influence, au profit notamment des États-Unis et désormais des Chinois.
  • Les ventes d'armes. Incapable de peser sur le plan diplomatique, notre pays s’avère désormais impuissante à vendre son armement, ses avions Rafale et même ses centrales nucléaires.
  • Une tradition de frilosité devant les événements. On se souvient que la chute du Mur de Berlin, puis la réunification allemande ont été salués par le monde entier alors que le silence de la France était assourdissant. Les Allemands ont reproché à François Mitterrand d’avoir tardé à reconnaître leur réunification et à prendre la mesure historique de l’événement. Notre embarras et notre retard à soutenir les révolutions arabes ont été comparables.
  • L’impasse européenne et les difficultés de la zone euro. Comment continuer d’exister dans une Europe à 27 dominée par l’Allemagne? Comment garder un rôle majeur dans une entité dont plusieurs de ses membres sont endettés et affaiblis (les fameux Pigs (Portugal, Irslande, Grèces, Espagne), alors que la France, elle aussi, fait partie des pays plombés par leur dette publique ?

Sources: leparisien.fr, liberation.fr, francesoir.fr ,lefigaro.fr, lemonde.fr, ouestfrance.fr, letelegramme.fr,l express.fr , lenouvelobs.com, lepoint.fr, europe1.fr, rtl.fr, franceinfo.fr, jdd.fr.

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