Alain Juppé : pourquoi un gaulliste au sommet de l'Otan

C'est l'histoire de la mutation d'un chiraquien blessé, qui prend sa revanche en revenant au gouvernement comme ministre de la Défense de Nicolas Sarkozy.
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Alain Juppé, le nouveau ministre de la Défense du gouvernement Fillon III, siège vendredi 19 et samedi 20 novembre au sommet de l’Otan à Lisbonne. Comment ce chiraquien pur jus, fils de militant gaulliste et gaulliste lui-même qui, pendant le conflit sur la réforme de la sécurité sociale en 1995, se disait «droit dans ses bottes», a-t-il pu troquer ces dernières contre des «rangers», et accepter de représenter une France banalisée, traitée par les États-Unis de la même manière, pas mieux, que les 26 autres pays de l'Alliance?

Cette place incongrue pour un opposant traditionnel à l'atlantisme décomplexé, c’est en fait l'illustration de la revanche d’un homme politique éminent, par son talent et sa rigueur, abattu en plein vol par le scandale des emplois fictifs de la mairie de Paris. Elle marque la fin de la frustration d’un grand commis de l’État programmé pour servir (Ena, ENS, Sciences Po, trois fois ministre, deux fois Premier ministre) que la gestion de la mairie de Bordeaux ne suffisait plus à satisfaire. C’est enfin la mise en pleine lumière d'un désir, jusque-là contenu et secret, de retourner aux affaires qui était devenu si fort que le prix à payer est à la mesure de cette ambition: considérable.

Dans le commandement intégré de l’Otan

Depuis mars 2009, sur décision de Nicolas Sarkozy, notre pays est de retour dans le commandement intégré de l’Otan, même s’il ne participe pas au comité des plans nucléaires. «Un marché de dupes», disait à l’époque Alain Juppé. De quoi, en effet, faire se retourner dans sa tombe le général de Gaulle.

Cofondateur de l’Otan en 1949, le Général avait retiré la France de la structure militaire intégrée en 1966 car il souhaitait assurer son indépendance stratégique vis-à-vis des États-Unis. A cette époque, la France n’était plus membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord mais restait membre de l’Alliance atlantique. A partir de 1996, Jacques Chirac a autorisé la présence d’un représentant français au comité militaire et Nicolas Sarkozy, en replaçant notre pays dans le giron américain, en a fait le quatrième contributeur en termes financier et humain de l’Alliance Atlantique.

Alain Juppé l’accepte, et il entend remplir sa mission avec la rigueur qui avait fait louer par la droite comme par la gauche, pendant la deuxième cohabitation, « l'un des grands ministres (…) que la France eût connus dans la période la plus récente ­en tout cas, l'un des plus compétents et l'un des plus consciencieux, l'un des moins démagogiques aussi». A l’époque, de mars 1993 à mai 1995, il était ministre des Affaires étrangères de François Mitterrand dans le gouvernement Balladur.

Il va donc travailler sur les deux sujets qu’il a longtemps contestés au nom de ses convictions: le maintien en Afghanistan des troupes occidentales jusqu’en 2014 et notamment celui des quelque 4000 soldats français, ainsi que et la mise en place d'un bouclier antimissile en Europe.

«C'est un bourbier terrible, une impasse», disait-il en juin 2010, à propos de l’Afghanistan. «Il ne voyait pas comment rester pour conforter le régime corrompu du président Karzaï. Nicolas Sarkozy, lui, n'a pas annoncé de calendrier de retrait», écrit le Nouvel Observateur du 18 novembre. Le journal rappelle en outre l'opposition d'Alain Juppé au bouclier nucléaire: «Dans son entretien à «Défense», le maire de Bordeaux déclarait: «Il faut y regarder à deux fois avant de s'engager dans ce dispositif.» A la rigueur, il acceptait un bouclier limité aux «zones de théâtre» militaire ou à «quelques sites particulièrement sensibles», mais pas une défense antimissile couvrant l'ensemble du territoire. Or c'est celle-là qui va être adoptée au sommet de l'Otan».

Une chanson reggae compile ses promesses bordelaises

Sur un tout autre plan, la question du cumul des mandats, Alain Juppé a, par deux fois en quelques années, changé radicalement d’avis. Le 15 novembre, il a accepté d'être le ministre de la Défense sans renoncer à être le maire de Bordeaux, contrairement à ce qu'il affirmait en 2009. Fallait-il que son désir de servir le pays fût devenu une envie vraiment irrépressible!

Lui qui estimait en 2007 le cumul «utile et nécessaire», avait, une première fois, changé de bord en déclarant à l’hebdomadaire Le Point en juin 2009: «J'ai été longtemps hostile à la suppression de tout cumul des mandats parce que j'avais la conviction qu'il fallait être ancré dans la vie locale pour bien exercer une fonction législative (...) Alors vous allez me dire que si j'ai viré ma cuti, c'est parce que, voilà, je me trouve en situation de non-cumul», a-t-il plaisanté dans une allusion au fait qu'il a été battu aux législatives de 2007 et qu'il n'est plus que maire de Bordeaux».

Et voilà qu'Alain Juppé revient sur cette opinion de manière spectaculaire en entrant au gouvernement. «Peut-on être maire et ministre en même temps? », s’interroge alors le journal Sud-Ouest qui ajoute: «La question divise sur le parvis de la cathédrale comme dans l'ensemble de la capitale girondine».

«Quel que soit le chant des sirènes, je suis attaché au mât bordelais». «Je n’irai pas au gouvernement». «Je suis à un stade de ma vie où être maire à plein temps me suffit pleinement». « Je ne vais pas changer d’avis ni ce soir, ni demain, ni après-demain». Alain Juppé, de retour de son exil canadien en 2006, avait multiplié ses promesses de rester exclusivement fidèle à sa bonne ville de Bordeaux. Une chanson reggae , qui reprend tous ses engagements et les met en musique, fait désormais le buzz sur internet.

«Ses administrés, eux, ne semblent pas comprendre ce retournement de veste, note StreetPress.com . Se sentant trahi, le Bordelais Donatien Rodriguez, un jeune chef d’entreprise et DJ habitant à Prague, a même eu la bonne idée de mixer ces phrases de Juppé avec une production reggae, pour exprimer son mécontentement».

Un jugement sévère pour Nicolas Sarkozy

Alain Juppé piaffait à l’idée de revenir aux affaires. Aux élections législatives du 17 juin 2007, sa défaite (49,07 % des voix) au profit de la socialiste Michèle Delaunay dans la 2e circonscription de la Gironde l’avait contraint à quitter le gouvernement Fillon I. Il avait alors été remplacé par Jean-Louis Borloo au poste de ministre de l’Écologie, du Développement et de l’Aménagement durable. Le départ du Centriste , qui n’a pas obtenu le poste de Premier ministre qu’il convoitait, et le maintien de François Fillon à Matignon ont permis son retour. Complices dans l'adversité, les deux hommes, qui s'apprécient et se respectent, savourent ensemble leur revanche sur le destin.

Pourtant, l'entrée du Bordelais au gouvernement n'était pas gagnée d'avance. Dans un entretien à La Croix , le 13 septembre dernier, le maire de Bordeaux y mettait ses conditions et réclamait à la fois un «changement de méthode» et de programme de la part de Nicolas Sarkozy. «Le président de la République ne peut pas monter au créneau sur tous les sujets, affirmait-il. Il faut que le gouvernement et les ministres assurent ce rôle, même si les choix essentiels reviennent au chef de l’État. J’ai souhaité aussi un changement de feuille de route. La sécurité, c’est important, mais ce n’est pas la préoccupation prioritaire des Français. La vraie inquiétude, c’est la situation économique, l’emploi, le pouvoir d’achat.»

A-t-il été entendu? Le Président, en tous cas, soigne désormais son style et sa méthode. Dès lors, Alain Juppé, sévère hier à l’égard de Nicolas Sarkozy, le soutient sans ambiguïté pour la présidentielle de 2012. «La feuille de route est pleinement satisfaite, qu’il s’agisse de la dépendance, de la réforme fiscale ou de l’emploi des jeunes», affirme-t-il sur Europe1 , mercredi 17 novembre, au lendemain de la prestation télévisée de Nicolas Sarkozy. «Ce que j’ai apprécié c’est qu’il reconnaisse qu’il y avait des inflexions à apporter, en particulier sur le bouclier fiscal , je l’avais souhaité», dit-il encore avant d’ajouter que, pour 2012, l’actuel président de la République est «le seul candidat de la droite et du centre qui puisse gagner».

Le chef de l'État le sait, il peut compter sur le soutien de son ministre. Même s'il en change parfois, Alain Juppé va toujours au bout de ses idées. Question de caractère.

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