Antidiabétiques «cancérigènes» suspendus: pourquoi avoir attendu?

Les deux antidiabétiques, l'Actos et le Competact, suspectés de donner le cancer de la prostate, sont retirés de la vente par l'Agence du médicaments.

Le scandale du Médiator n’a pas encore fini de faire des vagues que déjà, deux nouveaux médicaments se sont retrouvés dans le collimateur de l'Afssaps, l'agence française du médicament. Ces antidiabétiques, l'Actos et le Competact, fabriqués par le laboratoire japonais Takeda contiennent de la pioglitazone «cancérigène» mais les experts, révélait Le Figaro du 27 avril, se divisaient à leur sujet. Fallait-il retirer ces médicaments du marché ou attendre d’autres analyses? Face aux doutes, l’agence vient de décider jeudi 9 juin de suspendre leur commercialisation . Il convient cependant de consulter son médecin avant d'interrompre le traitement.

Pourquoi étaient-ils sous surveillance?

L'Actos et le Competact font «déjà partie de la liste des 77 médicaments mis sous surveillance par l'Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé fin janvier dernier», explique Le Figaro . Ils ne sont pas reconnus comme des vrais antidiabétiques même s’ils font baisser la glycémie et bénéficient pourtant du remboursement maximum de 65%. Ces deux médicaments sont accusés de favoriser les cancers de la vessie. La commission de pharmacovigilance de l’Afssaps a répertorié pas moins de 15 cas de cancers en France qui seraient liés à ces produits. Le 29 mars dernier, cette commission a même donné un avis de suspension immédiate, sans être suivi. Cette décision est finalement intervenue au terme d'une étude réalisée par la Caisse nationale d’Assurance-maladie des Travailleurs salariés (CNAMTS) auprès d’une cohorte de 1,5 million de patients diabétiques suivis en France entre 2006 et 2009.

Alors pourquoi avoir attendu ?

«L’Afssaps a lancé avec la Caisse nationale d'assurance maladie une large étude sur plus de 200 000 patients traités par pioglitazone en France entre 2006 et 2009 pour évaluer ce risque de cancer», a rappelé à l’Agence France-Presse le professeur Dominique Maraninchi, nommé en février à la tête de l'Afssaps. «Les premiers résultats de cette étude sont attendus fin mai. Je n'hésiterai pas à prendre la décision d'arrêt de la distribution», assurait-il. «Fin mai, on pourra prendre une décision définitive et étayée, si l'étude montre un risque augmenté», selon lui. Il soulignait également qu'un processus de suspension avec réexamen du bénéfice/risque de cette substance a été lancé à l'échelle européenne». En fait, expliquait le cancérologue, la mise en garde permettait déjà à chaque médecin de décider de changer les médicaments pour traiter les diabètes de leurs patients. Cette fois, la décision est plus nette.

Pouvait-on se permettre d’attendre?

Le scandale du Médiator a démontré qu'on ne pouvait se permettre d'attendre si des vies étaient susceptibles d'être en danger. Le problème, c’est que cette fois encore, les patients traités avec l'Actos et le Competact sont nombreux: «Plus de 200 000 personnes en France prennent actuellement ce que certains à l'Afssaps n'hésitent pas à qualifier de «promoteur de cancer», écrit Le Figaro qui ajoute : «Seulement trois mois de prise du produit pourraient suffire pour développer la maladie», alors que les études qui sont actuellement menées pour sa dangerosité durent depuis déjà longtemps.

Le député PS Gérard Bapt, qui est aussi médecin et président de la mission parlementaire sur le Mediator, avait exigé le retrait le plus rapide possible du marché des deux antidiabétiques. «Vous remplacez le mot Mediator par Actos et vous avez les mêmes interlocuteurs qui vous disent les mêmes choses», a-t-il dit (...) «C'est pour lui «un remake» du Mediator où l'intérêt du patient ne prévaut pas, peut-on lire sur le site de France2 , alors qu'il s'agit aussi d'un «produit sans bénéfice avéré pour le diabétique. Il a été décidé d'attendre le résultat de l'étude de l'Assurance maladie (CNAM) ainsi qu'un examen européen, avant de se prononcer sur l'éventuel retrait de cette molécule, pourtant reconnue comme cancérigène». Désormais, le retrait est effectif.

Pourquoi une bataille d’experts?

«Selon nos informations, écrit encore Le Figaro , les échanges sont houleux à l'agence à propos de ce médicament. D'un côté, les partisans de la suspension de commercialisation d'Actos et Competact mis sur le marché en France en 2000, de l'autre, ceux qui préfèrent attendre». Or, la commission d'autorisation de mise sur le marché (AMM) a décidé le 7 avril dernier de... ne pas décider pour l’instant, et d'attendre les résultats de l'Agence européenne du médicament en juin. «Dans un tel contexte, certains experts en colère demandent si la commission de pharmacovigilance sert encore à quelque chose, notait le quotidien qui citait cette phrase désabusée d’un expert: «En résumé, c'est parti dans les marécages de l'Agence européenne! Exactement comme avec le Mediator à la fin des années 1990».

Des doutes depuis 2007?

Selon le Nouvel Observateur , «la revue indépendante Prescrire avait pourtant pointé dès 2007 l'absence d'amélioration de la santé des patients liée à la prise de ces médicaments. «En pratique, les patients et les soignants ont intérêt à se passer des glitazones», écrit la revue». L’année suivante, c’est au tour de la Commission de la transparence de la Haute autorité de santé de montrer que l'Actos et le Competact n’ont «pas d’intérêt de santé publique». Ce que le Dr Dominique Dupagne sur son site atoute , traduit ainsi : «Pour parler crûment, la pioglitazone est une merde».

Avec le Médiator, ce sont les failles de tout un système qui avaient été révélées et qu’avait voulu colmater Xavier Bertrand, le ministre de la Santé. Il pensait y être parvenu en introduisant davantage de transparence à l’Afssaps (on peut théoriquement suivre les débats des commissions sur son site ) et en remplaçant son directeur par le Pr Dominique Maraninchi, un cancérologue réputé. Y est-il parvenu? Les hésitations et les lenteurs qui ont présidé aux décisions de retirer du marché l'Actos et le Competact suspects montrent qu’il reste bien des progrès à faire.

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