Bayrou, Morin, Borloo : la guerre des trois centres

Ils se disent «au centre», mais ne parlent pas du même. Le Modem, le Nouveau centre, le Parti radical peuvent-ils s'entendre ?

François Bayrou se frotte les mains. Passés avec armes et bagages dans le camp de Jacques Chirac pour l’un et dans celui de Nicolas Sarkozy pour l’autre, Jean-Louis Borloo et Hervé Morin se retrouvent tous deux sortis du gouvernement Fillon II et contraints d’étudier, avec plus ou moins d’enthousiasme, la possibilité d’une prise de contrôle du centre pour 2012.

Au même moment, avec 41 % d’avis favorables, le président du Modem est la personnalité politique qui, aux yeux des Français, incarne le plus les idées et les valeurs du centre, affirme une enquête Ifop (1) réalisée pour France-Soir deux jours avant le remaniement. Il devance largement Jean-Louis Borloo (24 %), Dominique de Villepin (23 %) et Hervé Morin (9 %).

«Un panier de crabes» avec «des faux centristes»

Jean-Louis Borloo , président du Parti radical rallié à l’UMP en 2002, espérait être Premier ministre mais le Président lui a préféré François Fillon . Hervé Morin, le fondateur du Nouveau centre et membre de la majorité présidentielle à côté de l’UMP, a eu le tort de déclarer son ambition pour 2012 , et Nicolas Sarkozy l’a remplacé par Alain Juppé au ministère de la Défense.

Alors, le patron du Modem n’entend pas leur tendre la main. Il est satisfait, explique Les Échos , de voir ces «faux centristes» jouer «les crabes» pour «prendre le contrôle de ce qu’ils ont refusé toute leur vie», c’est-à-dire le centre, le vrai, l’indépendant, le sien. Il leur assène une leçon : on n’est rien si l’on est inféodé. Or, «ils tiennent la totalité de leurs sièges, de leurs avantages financiers et privilèges de la protection de l'UMP», dit-il. Le Modem, lui, a payé très cher son indépendance, et François Bayrou se retrouve quasiment seul, avec 8% d’intentions de vote à la présidentielle de 2012. Suprême humiliation, les Français estiment que Jean-Louis Borloo ferait un meilleur candidat que lui .

Aujourd’hui, jamais le centre n’a été aussi faible. Jamais non plus il n’a eu autant de prétendants pour exploiter sa dépouille. Voici l’occasion de mieux les connaître et de découvrir s'ils peuvent s'entendre.

Quels sont leur âge et qualité?

-François Bayrou est né le 25 mai 1951, à Bordères (Pyrénées Atlantiques) dans une famille d’agriculteurs. Agrégé de lettres classiques, il a été enseignant et agriculteur à la mort de son père.

-Hervé Morin est né le 17 août 1961, à Pont-Audemer (Eure) dans une famille de chefs d’entreprise en maçonnerie. Diplômé de Sciences-Po Paris et de droit public, il a été haut fonctionnaire : administrateur des services de l’Assemblée nationale.

-Jean-Louis Borloo est né le 7 avril 1951, à Paris (15e) dans une famille de la classe moyenne. Licencié en droit, philosophie, histoire et sciences économiques, et titulaire d’un MBA à Manchester, il a été avocat d’affaires de Bernard Tapie.

Tous trois sont issus de l’UDF

François Bayrou, Hervé Morin et Jean-Louis Borloo sont tous trois des enfants de l’UDF . Michel Poniatowski, Jean Lecanuet et Jean-Jacques Servan-Schreiber ont créé l’Union pour la démocratie française (UDF) en 1978. Confédération des partis de la droite non gaulliste, l’UDF était une machine de guerre destinée, face au RPR de Jacques Chirac, à permettre à Valéry Giscard d’Estaing de se maintenir au pouvoir.

Parmi ses six composantes, il comprenait notamment le CDS (présidé un temps par François Bayrou) et le Parti radical valoisien de JJSS (dirigé aujourd’hui par Jean-Louis Borloo). Mais dès 1981, l’UDF est devenue un partenaire de coalition pour le RPR avant de s’affaiblir à cause de cette alliance. En 1995, l’UDF se déchire entre partisans d’Édouard Balladur et de Jacques Chirac et se désagrège quand les membres de Démocratie libérale s’allient avec le Front national aux Régionales de 1998.

À l’UDF, où étaient-ils et où sont-ils ?

-François Bayrou est secrétaire général de l’UDF en 1991. Président du CDS en 1994, il fusionne avec le Parti social démocrate d’André Santini pour créer Force démocrate (FD). Il devient président de l’UDF en 1998 contre Alain Madelin (DL). C’est la naissance de la Nouvelle UDF ancrée au Centre.

Après la présidentielle de 2002, la majorité des UDF entrent dans l’UMP de Jacques Chirac derrière Philippe Douste-Blazy. Aux législatives, le patron de la Nouvelle UDF parvient cependant à créer un groupe parlementaire avec 30 députés. Gille de Robien est exclu des instances dirigeantes car il entre au gouvernement comme ministre de l’Éducation nationale.

En 2006, l’UDF confirme son ancrage au centre et se dit «libre et indépendante» de la droite et de la gauche. Avec 10 députés et aux côtés du PS, François Bayrou vote la censure du gouvernement Villepin pendant l’affaire Clearstream2.

Le 10 mai 2007, il crée le Mouvement démocrate (Modem). Mais les députés UDF sortants se regroupent autour du nouveau ministre de la Défense, Hervé Morin, président du groupe UDF à l'Assemblée, pour fonder le Nouveau Centre. Le Modem n’a que deux députés, François Bayrou et André Lassalle.

François Bayrou a été deux fois le candidat de l'UDF aux présidentielles de 2002 et 2007 et il a obtenu respectivement 7% puis 18,6% des voix.

-Hervé Morin est chargé de mission auprès du président de l’UDF, François Léotard, de 1995 à 1997. Il devient secrétaire national, puis vice-président exécutif de l’UDF de 1999 à 2007. Il est délégué général de l’UDF chargé du projet en 2000 et porte-parole de la campagne présidentielle de François Bayrou en 2002. Très actif pendant la campagne de 2007, il s’oppose cependant à la stratégie de la «troisième voie» entre les deux tours. Le 29 mai 2007, 17 jours après la naissance du Modem, il fonde le Nouveau centre avec André Santini, et s’affiche de la majorité présidentielle. Il obtient 17 députés sous son nom et crée un groupe parlementaire de 23 (NC et apparentés).

-Jean-Louis Borloo participe à la création de Génération écologie en 1991 avec Brice Lalonde et Noël Mamère. De 1999 à 2001, il est délégué général de la Nouvelle UDF de François Bayrou et son porte-parole jusqu’en 2002. Il est l’un de ses principaux soutiens et son directeur de la campagne lors de la présidentielle de 2002.En 2002, Jean-Louis Borloo entre dans l’UMP de Jacques Chirac avec Philippe Douste-Blazy. En 2005, il est élu co-président du Parti radical (valoisien, à ne pas confondre avec le Parti radical de gauche ) avec André Rossinot, et président en novembre 2007. En janvier 2009, il devient vice-président du conseil national de l'UMP.

Où se trouve leur centre et combien a-t-il de divisions ?

Pour François Bayrou, il est à équidistance de la droite et de la gauche, capable d’exister en toute indépendance, débarrassé de ses compromissions, et en même temps… d’une grande partie de ses troupes. Pendant la campagne des européennes de 2009, il perd de nombreuses voix et des soutiens de personnalités politiques en s’opposant violemment à Daniel Cohn-Bendit lors d’un débat télévisé . Il n’obtiendra que 8,49% des suffrages et verra son ami Michel Mercier entrer au gouvernement (après l’Aménagement du Territoire, il vient d’être nommé à la Justice). Aux régionales de mars 2010, il ne recueille que 4% des voix, et perd le soutien de sa vice-présidente Corinne Lepage qui lui reproche de «rouler pour lui» en prévision de 2012.

Pour Jean-Louis Borloo et Hervé Morin, nul ne sait encore où sera mis le curseur. Mais jusqu’au 14 novembre 2010, le centre a été nettement à droite: à l’intérieur de l’UMP pour le premier, comme partenaire de l’UMP pour le second. Il devrait garder à peu près ce positionnement sur l’échiquier politique. Même si désormais, les deux hommes envisagent de faire un groupe parlementaire commun qui réunirait les députés du Nouveau centre et ceux du Parti radical, soit une quarantaine d’élus. Il faudrait pour cela que le Parti radical quitte l’UMP . Mais quelle est leur vraie stratégie ? Qui, des deux hommes, sera candidat à la Présidentielle de 2012 ? François Bayrou les soupçonne de vouloir jouer les rabatteurs pour le compte de Nicolas Sarkozy au premier tour.

Quelle est leur expérience d’homme d’État?

-François Bayrou est le plus expérimenté. Candidat UDF à la présidentielle de 2002, il est arrivé 4e derrière Jacques Chirac, Jean-Marie Le Pen, et Lionel Jospin qui a été éliminé au 1er tour. Il propose alors une coalition RPR-UDF à Jacques Chirac qui la refuse pour le second tour et le condamne à la marginalisation. Candidat UDF à la présidentielle de 2007, il a l’appui de Michel Rocard. Bernard Kouchner et Daniel Cohn-Bendit réclament une alliance entre l'UDF, le PS et les Verts, tandis que Simone Veil et Valéry Giscard d’Estaing soutiennent Nicolas Sarkozy. Il obtient 18,6% des voix derrière Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal et ne donne pas de consignes de vote au 2e tour.

Il a été ministre de l’Éducation du gouvernement de cohabitation Balladur (1993-1995) sous François Mitterrand, puis ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur dans le gouvernement Juppé sous Jacques Chirac (1995-1997).

-Hervé Morin est le moins «capé» des trois. Il n’a eu qu’un portefeuille, certes très important: ministre de la Défense de Nicolas Sarkozy le 18 mai 2007 dans le gouvernement Fillon I, puis le 18 juin 2007 et jusqu’au 13 novembre 2010 dans le gouvernement Fillon II. En mai 2010, il annonce qu’il pourrait «porter les couleurs du centre-droit» à la présidentielle de 2012 mais il affirme qu’il fera alliance avec la droite entre les deux tours.

-Jean-Louis Borloo a été plusieurs fois ministre. Dans les gouvernements Raffarin I et II, il a été ministre délégué à la Ville du président Chirac (mai 2002-mars 2004) ainsi que ministre de l'Emploi, du Travail et de la Cohésion sociale jusqu’en mai 2005. Il a été nommé ministre de l'Emploi, de la Cohésion sociale et du Logement du gouvernement Villepin jusqu’en mai 2007.Jean-Louis Borloo a pensé être nommé Premier ministre en 2007 par Nicolas Sarkozy mais c’est François Fillon qui a obtenu le poste. Déjà. Du 18 juin 2007 au 13 novembre 2010, il devient ministre d’État, ministre de l’Écologie, de l’Énergie, du Développement et de l’Aménagement durables du gouvernement Fillon. Il succède ainsi à Alain Juppé, démissionnaire après sa défaite aux législatives.

Le centre «éparpillé façon puzzle»

Voilà donc le Centre, qu’il soit démocrate, nouveau ou radical, «éparpillé façon puzzle», selon la formule de Michel Audiard dans Les Tontons flingueurs . Devenue peu à peu l’alliée minoriraire du RPR, l’UDF s’est déchirée pendant la bataille Chirac-Balladur pour la présidentielle de 1995. Ensuite avec la stratégie de débauchage mise en place par Jacques Chirac en 2002, elle a carrément volé en éclats quand de nombreux députés l’ont quittée pour entrer à l’UMP. Enfin, avec la poursuite du démantèlement par Nicolas Sarkozy en 2007, ce qui restait de l’UDF, le Nouveau centre a été réduit au rôle de force d’appoint tandis que le Modem, certes indépendant mais isolé, rétrécissait comme peau de chagrin.

Pourtant, le centre, même moribond, continue de faire rêver, sinon les Français soucieux de concorde, du moins les hommes politiques. François Bayrou, Hervé Morin et Jean-Louis Borloo ne sont pas les seuls à camper sur ces terres aux frontières floues, en quête de cet «ailleurs» si cher à Michel Jobert . Ainsi, Dominique de Villepin , l’ennemi intime de Nicolas Sarkozy depuis l’ affaire Clearstream , cherche à y grappiller des voix pour 2012. Sa méthode: convaincre notamment le centre de son «esprit de résistance», de son humanisme et de son sens de l’intérêt général. Vaste programme.

(1) Sondage réalisé les 10 et 12 novembre par téléphone, sur un échantillon de 956 personnes représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus, selon la méthode des quotas.

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