Concours et Pâque juive: pourquoi il n'y a pas de dérogation

Les étudiants juifs n'auront pas droit aux sessions nocturnes pour les concours des grandes écoles pendant Pessah. Voici pourquoi.

Une poignée de juifs ultra-orthodoxes auraient dû passer les concours des grandes écoles (les Ponts, Mines, Supélec et Centrale) dans des conditions à la fois secrètes et particulières. Ils avaient fait valoir, en effet, auprès des autorités, écrit rue89 , que «pour les croyants très pratiquants (assez minoritaires en France), un certain nombre d'interdits doivent être respectés lors des fêtes religieuses: on ne se déplace pas autrement qu'à pied, on n'écrit pas, on ne signe pas, on n'allume pas la lumière et, a fortiori … on ne passe pas d'examen».

Or, précise de son côté le magistrat Philippe Bilger , «la Pâque juive ( Pessah ) se déroulera du 18 au 26 avril». Exactement pendant la session des concours. Cette période ne fait pas partie des «dates protégées» retenues par le ministère de l'Enseignement supérieur en accord avec la communauté israélite. Dès lors, les étudiants avaient souhaité une dérogation, afin que les épreuves des concours se déroulent dans des conditions compatibles avec leur foi. Acceptée dans un premier temps, cette dérogation n’a finalement pas été accordée. Voici pourquoi.

Pourquoi la dérogation a été acceptée au début?

« Pour ne pas placer les étudiants pratiquants devant des dilemmes existentiels, écrit rue89 , et pour favoriser le bon «vivre ensemble» cher au gouvernement, la France fixe chaque année, par circulaire, les dates des fêtes religieuses: il est alors demandé aux établissements scolaires d'en tenir compte dans le choix des sessions d'examens et de concours». Pour les juifs ultra-orthodoxes tels que les loubavitchs , il existe 13 fêtes religieuses pour lesquelles les interdits s’appliquent. Mais seules cinq d’entre elles sont retenues par la circulaire gouvernementale. Chacune des cinq religions pratiquées en France est invitée à fournir un calendrier des fêtes qui entraîneront l’absence des élèves ou des professeurs. Les catholiques et les protestants bénéficient d’avantages supplémentaires en raison des jours fériés d'origine religieuse.

«C’est ainsi que les agents de la fonction publique ont été autorisés à s’absenter pour les fêtes de Yom Kippour (Jour du Grand Pardon), Roch Hachana (Jour de l’An) et de Chavouot (Pentecôte) en 2008, 2009, 2010 et 2011» explique de son côté le site educpros.fr , qui précise: «Aucun des textes récents ne mentionne la Pâque juive, cette fête ayant été supprimée des textes officiels dans les années 1990, comme le rappelle le rabbin Haïm Korsia ».

«Selon le site Mediapart , écrit Le Point le 12 avril, l'Élysée a demandé à ce que des épreuves parallèles aux concours de certaines grandes écoles soient organisées à destination de candidats juifs pratiquants». Mais après enquête, l’hebdomadaire révèle: «Contrairement à ce qu'affirme Mediapart, la demande émanait bien de la communauté juive. Le rabbin Haïm Korsia, aumônier général de l'armée de l'air et proche de Nicolas Sarkozy, a utilisé son entregent pour faire avancer sa cause».Ce religieux originaire de Reims, proche des milieux francs-maçons, de Jacques Chirac puis de l’actuel président de la République, a demandé un changement de date qu’on lui a refusé.

Pourquoi finalement il n’y a pas de dérogation?

Différentes solutions ont alors été étudiées, comme la tenue des épreuves pendant la nuit pour la dizaine d’étudiants concernés. Mais cela nécessitait de grandes contraintes: «Il se serait agi pour des étudiants juifs pratiquants, écrit Philippe Bilger , de demeurer confinés, sans aucun contact avec l'extérieur, durant les journées du 20 et du 26 avril pour ne concourir qu'à partir de 22 heures et jusqu'à deux heures du matin».

Finalement, vendredi 15 avril, «le ministère de l'Enseignement supérieur affirme qu'il n'y aura pas de session supplémentaire, non pas au nom de la laïcité, mais pour des raisons techniques», peut-on lire sur le site educpros.fr.

«Au nom de la laïcité», le mot est lâché. Bien qu'il s'en défende, il était impossible pour le gouvernement d’accepter une dérogation pour une poignée de religieux juifs au moment-même où le débat sur la laïcité a paru stigmatiser les musulmans. Au point de se retrouver escamoté en trois heures de discussions dans un hôtel parisien, par Jean-François Copé, le patron de l’UMP plutôt embarrassé. L’évocation d’un tel débat avait provoqué l’indignation à gauche et la gêne pour une partie de la droite. Mais Nicolas Sarkozy, qui était à son initiative, avait souhaité qu’il ait bien lieu.

Une dérogation accordée à une minorité juive serait donc intervenue à un bien mauvais moment, comme le remarque rue89 le 13 avril: «L'entorse au principe de la neutralité étatique tombe au plus mal. Débat sur la laïcité , régulièrement rebaptisé «débat sur l'islam», publications de 26 propositions de l'UMP , entrée en vigueur de l'interdiction de porter le voile intégral , etc. Depuis plusieurs semaines, la laïcité n'est pas un sujet facile».

Dès lors, accepter cette dérogation serait revenu à reconnaître qu’il existerait «deux poids et deux mesures» dans le domaine de la laïcité, pour les musulmans d’un côté, pour les juifs de l’autre. « Officiellement, la laïcité, pour le président de la République, son gouvernement et le parti majoritaire, constituait une exigence non négociable qui évidemment ne devait souffrir aucune exception, écrit Philippe Biger . Qu'elle soit battue en brèche au bénéfice d'une religion et tout le dispositif s'écroulait». Et d’ajouter: «Une laïcité à la carte n'en est plus une».

Arielle Schwab, présidente de l’ Union des Étudiants Juifs de France , confirme qu’elle a bien cherché une solution avec le ministère, et proposé le passage des «épreuves en décalé» pour éviter que la minorité d’étudiants concernés «ne perdent une année».

Mais elle souhaite l’apaisement, comme elle l’explique à Libération : «La Pâque juive n'a pas toujours été inscrite dans les circulaires annuelles. Ce n'est pas le fruit d'une erreur mais d'une conception. Selon ma vision de la laïcité, on ne peut pas inscrire toutes les fêtes de toutes les religions sur des circulaires. Nous ne demandons pas que la Pâque juive soit incluse dans cette liste de fêtes, car la République ne doit rien aux communautés religieuses. Il ne faut pas rendre majoritaires les minorités».

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